‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 84 sur 102 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

HIROSHIGÉ

HIROSHIGE

La vie de Hiroshigé \ on rimagine le long des routes japonaises : à pied ou en palanquin, il flâne, comme les voyageurs de ses estampes, et, le soir venu, il peint de souvenir ses émotions du jour. Vers 1830, il accompagne renvoyé du Shogun de Yedo vers le divin empereur de Kyoto : au retour, il publie les Cinquante-trois scènes du Tôkaidô, « route orientale de la mer » entre les deux capitales. Viennent ensuite les Soixante-neuf scènes du Kisokaidô, la route de la montagne entre Yedo et Kyoto, puis les Scènes fameuses de Soixante et quelques provinces {Rokujuyoshii meisho dzuye). Vers 1842, il voj^age seul dans les montagnes de la province Kaï, à l'ouest de Yedo; en 1852, il gagne, à

1. Hiroshigé Utagawa naquit en 1796. Son nom était Motonaga, mais on l'appelait Tokutarô, Jûyemon ou Jûbei, et Tokubei. Son premier nom d'artiste fut Ichiryûsai ou Ryûsai. A dix ans, il dessine une procession d'envoj'és coréens dans les rues de Yedo. Quelques années plus tard, il étudie le stjde de 1 école Kano, la grande école classique de paysage, à limitation de la Chine. En 1811, à quinze ans, après avoir essayé d'entrer chezToj'okuni, le peintre en renom des acteurs et des belles, il prend comme maître Toyohiro, illustrateur d histoires de vengeance et paj'^sagiste dans le goût d'Itchô Hanabusa. Les deux dernières sjllabes du nom du maître deviennent les deux premières du nom du disciple. Hiroshigé cumule les fonctions d'officier subalterne de police à Yedo et d'illustrateur de romans. Sa gi'ande réputation de pajsagiste date de son voj'age sur le Tôkaidô vers 1830 Avec le goût des voj^ages, les traits caractéristiques de sa biographie sont l'étude qu il fit du style de lécole Kano et son goût pour la poésie. Il eut de nombreux disciples, dont deux prirent son nom. Cf. Masterpieces selected from the Ukiyo-ye School, by Schiichi Tajima, vol. IV, Tôkyô, 11)08.

lest, par monts et par grèves, les provinces de Kagusa et d'Awa, toujours en quête de sites. En 1854, il repart avec les inspecteurs des rivières du Tôkaidô , et dès 1856 paraissent les épreuves du Yedo meisho hyakkei, Cent vues de Yedo, et les Fuji sanjù rokkei. Trente-six vues du Fuji, et l'on peut citer encore, parmi ses plus belles séries, le Yedo kinko hakkei (environs de Yedo), Omi hakkei (vues du lac Biwa, en la province d'Omi), Toto meisho (un groupe de sites célèbres, dont il y a plusieurs séries), Shokoku meisho hyakkei (cent paysages de diverses contrées), Honchô meisho (sites de mon pays) et un second c Tôkaidô »... En 1858, à soixante-deux ans, il est enlevé par une épidémie. Dans sa poésie d'adieu, mourir, pour lui, c'est un nouveau voyage : « Je pars vers les paysages de la Terre Sainte de 1 Ouest, abandonnant mon pinceau sur la route de 1 Est. »

La mode de son temps est aux paysages, par réaction contre les excès de la vie urbaine au début du siècle ; la cour du Shogun a diminué ses dépenses ; des lois somptuaires ont été imposées aux daïmyo et à toutes les classes. Alors les Japonais se sont tournés vers la nature, comme en notre xviif siècle les contemporains de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre. Les guides illustrés abondent. De 1823 à 1830, Hokusaï a publié ses Trente-six vues du Fuji, ses Cascades, ses Ponts ; en 1830, les Images des Poètes, et, au temps où Hiroshigé commence ses Cinquante-trois scènes du Tôkaidô, le « vieillard fou de dessin » donne ses Cent vues du Fuji (1834) et enfin ses Cent poésies (1839^ ; mais en 1839 Hokusaï a soixante-dix-neuf ans, Hiroshigé, quarante-trois. Le paysagiste de l'Ecole populaire, c'est lui *.

1. Avant Hokusaï et Hiroshigé, on trouve, clans l'Ukij'o-yé, de beaux

HIROSHIGÉ 213

Sur ses estampes, le Japon sort du Yoshiwara, le quartier damour, et s'aère. C'est une nouveauté, car l'Estampe, depuis Moronobu, à la fin du xvii* siècle, jusqu'à Toyokuni, contemporain de Hiroshigé, a été un art urbain. Masanobu, Harunobu, Kiyonaga, Outamaro, les Torii et Sharaku peignent les belles ou les acteurs. Les acteurs sont représentés en un décor rudimentaire où le paysage n apparaît pas Les belles sont le plus souvent des courtisanes. Du promenoir qui, frêle comme un rayon d'étagère, court le long de leur cage de bois et de papier, ces princesses cloîtrées contemplent parfois les bambous grêles et le ruisseau tortueux entre des pierrailles d'un minuscule jardin, ou bien, en promenade galante, s accoudent au balcon d'une maison de thé pour saluer d'un geste de surprise les cerisiers en fleurs ou la lune d automne sur un havre. Les belles et les beautés de Yedo. tel est alors tout le répertoire de l'estampe. Les sites que la poésie et la peinture classiques ont célébrés depuis le viii° siècle, ce fut Nara et Kj^ôto, les anciennes capitales, le lac Biwa, les montagnes du Yamato, là-bas, à l'ouest; mais, depuis 1 avènement, au xvii^ siècle, des Shogun Tokugawa, c'est vers Yedo, leur capitale, qu'affluent les provinciaux de l'Empire : daïmyo qui viennent rendre hommage à leur maître ; samuraï que des querelles d'amourpropre ou d amour, des vengeances trop promptes, ou de simples crimes ont contraints de quitter leurs maîtres ; rôniii, otokodate, chevaliers errants et redresseurs de torts, qui ont intérêt à plonger pendant quelque temps dans les fonds d une grande ville; campagnards en veine de s ébahir devant

paysages : chez Harunobu, la cascade et le lever de lune sui- la gorge, C. ii, 84 et 130: chez Outamaro, le torrent dans Kiogetsu-bo 1789), Amour fou de la lune; la neige du Ghin sekai 1790), Nature argentée ; les pins et les cerisiers des Poésies sur les Fleurs, Fiighen zo (1790) ; chez Kitao Keisai Masayoshi ; chez Toj'ohiro Sur tous ces paysages, comme sur les paj'sages de Hokusaï et de Hiroshigé, Tinfluence de Técole Kano est évidente.

les splendeurs partout prônées de la ville neuve et de ses environs, bref tout le Japon, romanesque, aventurier, batailleur et curieux, afflue à Yedo, et, dans une paix où le contrôle des autorités vous oblige à user votre vie à des riens, défile insouciant dans les théâtres et au Yoshiwara. Pourquoi sortir de Yedo puisque tout le Japon s y donne rendez-vous? Même au temps de Hiroshigé, cette tradition urbaine persiste dans l'art populaire. Voyez Toyokuni dont l'œuvre est la somme de toutes les recherches de l'Ecole : ses tètes d'acteurs et ses scènes de théâtre rappellent Shunsho et Sharaku, et c'est aux œuvres de Kiyonaga et d'Outamaro que ressemblent ses grands triptyques où, parées et précieuses, les courtisanes s'harmonisent avec les lignes tourmentées et les couleurs papillotantes * des torrents, des nuées et des arbres.

Pourtant, le reflux du Japon vers les paysages ne provoqua ni dans sa vie, ni dans son art une révolution radicale. Gagner la campagne, pour les contemporains de Hiroshigé, c'est s'égayer loin des ordonnances et des espions du Shogun ; c'est, pour le noble que déprime l'étiquette de la morale confucianiste et le code d honneur du Biishidà, se redresser comme le ferait un arbre qui, après avoir été déformé par l'art d'un jardinier, serait transplanté libre en plein champ ; c'est pour le boutiquier s'évader de son éventaire; cest une manière de retraite pour ces gens de toutes classes qui à quarante ans se retirent des afi'aires, deviennent inkyo, afin d'avoir du bon temps durant les années qui leur restent à vivre La tradition de reprendre la route est ancienne chez ce peuple qui s'est toujours contenté d'abris provisoires en bois et en papier, posés sur quatre grosses pierres sans fonda-

1. Dans le premier tiers du xix"^' siècle, le goût est aux estampes brillantes, tirées avec une cinquantaine de blocs, relevées d'or et d'argent Ce goût de décadence reparaîtra au début de la seconde moitié du siècle. Les estampes de Hiroshigé sont d'un coloris beaucoup plus sobre.

HIROSHIGÉ 215

tions, chez ce peuple de « visuels » accoutumés de vivre en plein paysage. Même à la ville, ils ne sont jamais éloignés de la campagne, ils ne sont pas murés dans de la pierre ; leurs maisons basses ouvrent à la dérobée sur un jardin secret, parfois sur la rivière, sur la baie, sur la plaine où se dresse le Fuji, le volcan sacré. Pour gagner les champs, ils n'ont pas à franchir des fortifications ; point de banlieues souillées, ni de zones pelées ; Yedo est un gros village plein d'arbres où, même après un demi siècle d'américanisation, les gens savent encore flâner. Et, au temps de Hiroshigé, les belles, tout comme les beautés de Yedo, rassemblent en elles les grâces des paysages. Voyez les héroïnes de Moronobu, de Harunobu, de Kij^onaga, d'Outamaro : on dirait que ces captives du Yoshiwara, recrutées dans les diverses provinces, ont gardé dans leurs mouvements, dans les plis et les décors de leurs kimono une image nostalgique des fleurs, des eaux courantes qu'elles aimèrent dans leur petite enfance : le paysage envahit leurs draperies dont les longs profils jaillissent, se courbent, comme de sveltes jets d'eau ; les plis de leurs voiles, à terre, bouillonnent, puis s'étalent en grandes ondes ; leurs écharpes glissent de leurs ceintures entre leurs jambes avec les gonflements, les étrécissements et les bonds d'un torrent; leur jeunesse en fleur a lépanouissement d un lys, la flexibilité d'un saule, les hanchements d'un pin ; leurs kimono sont semés de fleurs, de rivières, d'oiseaux, et leur humeur gaie ou mélancolique s associe au torrent qui s'écoule, au prunier qui parfume la nuit et aux feux d artifice qui 1 illuminent.

Quand, au bout des rues de Yedo, les citadins trouvent les routes, Tôkaidô, Kisokaidô, ils s y sentent immédiatement à l'aise Ils quittent les Cent vues de Yedo pour les Cinquante-trois scènes du Tôkaidô, les Soixante-neuf scènes du Kisokaidô, les Trente-six vues du Fuji... Voyez-les, sur les estampes de Hiroshigé, ils ne vont pas à l'aventure : les villages

qu'embroche la route, les auberges, les tourne-brides aux têtes de ponts et aux gués marquent des étapes. Et puis il est rare qu'on chemine isolé ; pêle-mêle on croise des rônin, des pèlerins, des porteurs de cago, des piétons, des conducteurs de chevaux de bâts, des cortèges de daïmyo escortés d hommes d armes et de gonfaloniers, devant lesquels tous les passants, respectueusement, s accroupissent comme des grenouilles. Aux relais, parmi les palanquins, les ballots déchargés, les chevaux, les buffles et les hommes qui renouvellent leurs sandales de paille, c'est, entre coltineurs, passeurs et palefreniers, un brouhaha de rires, de disputes et de rixes, un reniflement d'affamés dans des bols de riz. Et ce sont les passages de rivières S différents selon les classes sociales : le daïmyo sur une petite plate-forme portée par des coolies nus, et des files de nageurs le flanquant pour 1 empêcher de dériver, tandis que les manants entassés pêle-mêle avec leurs ballots débarquent et rembarquent chaque fois qu'un javeau de sable émerge de l'immense lit du torrent.

A tous les détours de la route, de modestes villages peureusement se massent, au ras de terre, à demi envasés dans les rizières. Des châteaux forts les surplombent, que signalent leurs donjons surmontés de dauphins d or, et sur les collines se dressent des temples qu annoncent de monumentales allées incisées en pleine verdure, serties de lanternes de pierre, jalonnées de torii et que terminent des escaliers dont la montée droite souligne la lente et solennelle progression vers les sanctuaires forestiers ^ On fait halte aux endroits célèbres ; on écoute les exploits des héros et des

1. Noter la fréquence des passages de rivières dans les Cinquante-trois scènes du Tôkaidô. Les minuscules petits hommes traversant à pied les javeaux de l'énorme lit découvert, paraissent à peine toucher terre. Cependant, on croit entendre leur caquetage dans la vallée sonore.

2. V. pi xLiii, Le Temple d'Atagosan, et, dans la série Yedo Kinko hakkei, le Temple Hammonji à Ikegami.

HIROSHIGE

Phol. LvnyxicU

Page 1