‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 87 sur 102 · Série des Cinquante-trois scènes du Tôkaidô · texte numérisé non relu

Série des Cinquante-trois scènes du Tôkaidô

2. Au premier plan dune estampe, de grandes fleurs d'iris; dans le lointain, de toutes petites femmes. C'est un renversement des proportions qu'avaient les belles et les fleurs chez les peintres des bijin.

marécageuses ou de golfes colmatés ' ; d îles et de promontoires semés sur la mer ; d'arbres penchés sur lécume des vagues". Rocs, verdures, eaux vives et eaux mortes sont si bien rassemblés que, n'étaient les proportions du paysage, nos citadins pourraient se croire dans un de leurs jardins de quelques pieds carrés où, sur un fond immuable de cryplomérias, de pins, de cèdres, de bambous toujours verts, il fait si bon savourer la grâce fuyante des saisons et des heures.

Doux accueil de cette terre japonaise sur les estampes de Hiroshigé : on y trouve toujours des premiers plans pour poser son regard, pour appuyer sa vue Point de grande houle accourant du large ; mais des golfes clos par des chaînons d'îles, où des lames courtes murmurent sur le sable ; des mers intérieures, véritables labyrinthes de promontoires et de caps encadrant des fonds de forêts ou de baies : on oublie qu'elles ouvrent sur le Pacifique, on se croit sur le lac d'un jardin bien clos. Point de grandes terres que l'on découvre à l'infini ; mais de petites vallées cerclées de montagnes, dont les forêts sur les premières pentes s apprivoisent en rizières. Quand le riz est mûr dans ces vallées et que les montagnes se détachent toutes brunes sur l'or des crépuscules ou les clairs de lune argentés, les errants peuvent encore se croire à 1 intérieur de maisons aux nattes blondes, aux cloisons de papier décorées de montagnes sur fonds d or ou d argent. Point de grand ciel vide où le regard risque de se perdre ; mais un ciel meublé d arbres, de nuées, d oiseaux, doré par les lueurs du couchant, ou frémissant de lune. Encore n'est-ce pas la lumière inondant 1 espace libre, in-

1 V. pi. XLV, Oies sauvages s'abattant sur le marais de Hanada, de la série Yedo Kinko hakkei : sur le ciel, où fleurit un grand nuage, se dresse un bouquet d arbres. Des hautes herbes du marais environnant surgissent des piétons, des voiles, des oiseaux...

2 Cf. Vue de la plage de Maïko ^Série des Scènes fameuses de Soixante et quelques provinces).

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fini : le Japonais ne s'abandonne à son émotion que si, au premier plan, quelque chose de limité, de fini, le rassure ; voj'ez sur les estampes : le soleil est sur le point de disparaître derrière 1 horizon ; la lune glisse derrière les fines branches d un saule, les aiguilles serrées d'un pin, louate légère d un nuage, le vol oblique des oies sauvages \

Inlassable obligeance de ce pays tout en tournants, à fournir des cadres aux lointains : rochers tourmentés, pins tordus, découpant entre leurs masses rougeâtres, entre leurs paquets d'aiguilles noires, des coins de mer et de ciel. Etonnante sûreté de Hiroshigé dans sa manière de « couper » un paysage : et ce n'est pas assez que la nature crée et sans cesse renouvelle cette exquise fantaisie : que n'invente-il comme premiers plans ! une énorme lanterne à la porte d'un temple ; une carcasse de tortue géante pendant à une fenêtre ; un chat installé devant une croisée ; les énormes bras et jambes poilus d un passeur; le pilotis du pont Riyôgoku ^.. Il regarde le monde comme par une lucarne ouverte et vite refermée... Et nos bons Japonais ont beau avoir quitté leur ville et leur maison pour les grands chemins, grâce à la bienveillance du paysage qui se prête à leur manie, ils continuent d'encadrer la nature dans l'ellipse d'un œil-de-bœuf.

Sur ces estampes, que de jolis détails qui indiquent que le paysage et Ihomme se comprennent à demi-mot, qu'ils frémissent d'aise à tout moment de sentir entre eux de mystérieuses affinités ! Rocs, montagnes, côtes, vallées, arbres et vagues, tous ces éléments disparates s'accordent à miracle

1. Pour les passages de nuages, d'arbres, d'oiseaux devant la lune, v. pi. XLvi, le Pont Riyôgoku, où la lune est cachée presque entièrement par le pilotis du pont et par un nuage (Série Toto meisho) ; pi. xliv, Vue au clair de lune de Nilion dzutsumi, où le quartier de la lune est traversé parla ligne d'une bande d'oiseaux Série Yedo meisho hyakkei], pi. xlvii. Lune d'automne sur la rivièi'e Tamagawa, où la pleine lune est écornée par une branche de saule (Série Ycdo Kinko hakkei). Parfois, c'est le cartouche, où est indiqué le nom de la série, qui écorne le disque.

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