‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 88 sur 102 · Cf. en particulier les Cent vues de Yedo, et v. pi. xlvi · texte numérisé non relu

Cf. en particulier les Cent vues de Yedo, et v. pi. xlvi

dans les mille groupements passagers qu'ils esquissent. Hiroshigé jette-t-il tout le paysage en lair, en s'amusant à le contempler de bas en haut ? ou au contraire, le jette-t-il à terre en le regardant de haut en bas ? le paysage retombe toujours juste, sans se disloquer, tant ses articulations sont fines et robustes, et la moindre des esquisses est toujours exquise d'arrangement. S'amuse-t-il à dévêtir le paysage de ses voiles accoutumés pour le surprendre quand il s offre tout gauche à la lumière neuve du matin', pour agiafer sur un sombre pourpoint de pins une gaze de cerisiers en fleurs, un brocart dérables ; pour le couvrir soudainement dun blanc de neige, ou d'une grise souquenille effilochée d'averse, ou pour l'envelopper doucement d'un linceul bleu de nuit, argent de lune, or de couchant? La moindre des estampes est toujours une merveille d'harmonie ^

Vallées closes, golfes clos, au fond, bien au fond, une vie blottie de visuels tenant aux courbes de leurs baies, aux profils de leurs montagnes, de nomades repassant les étapes de leur histoire, au hasard de la route qu ils reprennent périodiquement, — tel était le vieux Japon, dont Hiroshigé a été le premier peintre véridique. La douce intimité de la terre et des hommes dans ces îles en marge du monde, encore fermées au monde, elle rayonne de son œuvre... Le bon peuple de ses estampes, quelle fut sa stupeur quand les diables étrangers vinrent briser la coquille où il vivait enroulé !

1. Cf., au catalogue de l'exposition, qui paraîtra au début de 1915. une série de petits paysages qu'avait prêtés M. Hubert. Noter, dans les passages de rivières (Cinquante-trois scènes du Tôkaidu), la gaieté des matinées brumeuses où les voix sonnent claires sur les lits des torrents.

2. Hiroshigé a souvent traité le même sujet sur des fonds différents : un aigle se détachant sur un soleil rouge, le même aigle sur un ciel de neige ; deux éventails représentent la même branche, — en fleurs, sur fond doré, — un peu fanée, sur fond pâle, légèrement argenté.

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Toutefois, dans ces paysages si humains par leurs gentillesses à ladresse des errants, et par la souplesse de leurs premiers plans à varier selon la position de celui qui les observe, 1 humilité de taille et de prétention des petits hommes surprend.

Déjà, chez Hokusaï, on s étonne d'une semblable disproportion, et puis ses magots dans ses paysages lyriques déroutent. C'est fini de 1 exquis équilibre, de la parfaite harmonie, des subtils dialogues entre les belles et le paysage chez Harunobu et Outamaro : les figures de leurs héroïnes se dressaient au premier plan de 1 estampe ; le paysage n était qu'un décor de fond, et il y avait tout juste assez de décor pour commenter 1 humeur des frêles beautés, et qu'elles n'en fussent jamais accablées Alors, c étaient entre les figures et le paysage toutes sortes de jolies concessions réciproques ; les herbes, les fleurs, les arbres, les torrents prenaient des grâces de femmes, et les femmes gardaient, malgré leur air de « princesses élevées au fond des palais », un air libre et sauvage. Chez Hokusaï, le petit personnage, saisi de respect devant la nature, résume encore par son attitude le sentiment qu'inspire le paysage, mais c'est le paysage qui a la parole. Et 1 on se demande ce que viennent faire campagnards ou boutiquiers dans cette solitude de volcans-fantômes, de rochers musclés, de ponts vertigineux, de torrents fous, de cascades étourdissantes et de nuages inquiets? Un paysage de Hokusaï, c'est la peinture d'une émotion poétique consacrée par la tradition, un commentaire du recueil classique Hyakuninn-ishu, Uta des Cent Poètes; mais aux héros de jadis, empereurs, sages ou guerriers à qui la tradition attribue la gloire d avoir exprimé poétiquement telle émotion mélancolique, se substituent des bonshommes de Yedo en

des gestes analogues. Un tel paysage, c'est un site du Japon d'aujourd'hui, arrangé à la mesure et à l'humeur de poésies datant de dix ou onze siècles et présenté pour son divertissement et son édification à un bonhomme du xix^ siècle qui se reprend d'amour pour la pleine campagne. Sites et personnages ne se relient pas toujours, car il s'en faut parfois d'un millénaire qu'ils ne soient contemporains ; mais un contemplateur est indispensable dans un paysage à programme poétique.

Sans doute les Trente-six vues du Fuji par Hokusaï n'ont pas le même archaïsme que ses Dix Poètes ou ses Cent Poésies : le Fuji est vraiment le citoyen le plus populaire de Yedo ; tout de même, comme soudain il sait marquer les distances et s isoler, tout à la contemplation de son essence ! Et ce ne sont autour de lui que gestes de surprise et d'adoration!... Par la précision et la familiarité des paysages qu'il peint, Hiroshigé est plus près du Hokusaï des Trentesix vues du Fuji que du Hokusaï des Dix Poètes. Ses paysages ne commentent pas telle poésie précise ; ce sont des meisho, des sites célèbres groupés selon des chiffres fatidiques, dans un certain ordre topographique. Et ses personnages sont tout à leur lourde tâche journalière : bateliers, coltineurs, conducteurs de chevaux ou de buffles, porteurs de cago, hommes d'armes... Les bonshommes de Hokusaï venus en pèlerins dans la campagne s'arrêtaient à tout moment pour la contempler, et le paysage leur disait sa légende, leur prêchait sa morale. A peine peut-on compter une demi-douzaine d'exceptions où les voyageurs des estampes de Hiroshigé ont l'air de prêter une attention expresse aux sites qu'ils traversent : un pauvre passeur qui mène une barque chargée de campagnards, avant de se recourber sur sa gaffe, lève les yeux vers la lune que raye le vol d'un petit oiseau ' ;

1. Barque sur la rivière Yodo entre Osaka et Kj'ôto. Série Kyoto Meisho.

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en bateau sur une rivière, une nuit où des équipes de pêcheurs tirent leurs filets, un tout petit homme lève le bras vers l'astre solitaire ^ ; sur la pente du vallon de Kiyomizu, à Kyoto, un flâneur, assis sous un auvent, contemple la grande vague des fleurs de cerisiers qui déferle du fond du ravin à l'assaut de la sombre montagne forestière et du temple "... Un paysage de tous les jours dont les dehors sont assez bienveillants aux humains, mais où s'aplatissent au ras de terre de chétives maisons, où passent de minuscules errants ..

C est que le paysage japonais, naguère encore si docile à se plier à l'humeur des belles, si gentil dans ses taquineries quand un coup de vent relevait les plis du kimono, dérangeait l'équilibre des coiffures, arrachait aux pauvrettes leurs billets doux, ce paysage si joueur et si sociable dans les vues du Fuji de Hokusaï, et qui sait encore, à l'occasion, si bien vous envelopper de sa douce intimité chez Hiroshigé, le voilà qui bronche, se fâche à tout propos, élève la voix et redevient sauvage. Les pauvres errants qui ne faisaient que passer, il hâte encore leur passage. Comptez les averses dans l'œuvre de Hiroshigé, toutes les averses : le coup de vent préliminaire, le drapeau qui claque autour de son mât, l'oiseau qui vole, inquiet, les premières gouttes épaisses, puis la pluie en « ficelles » droites, obliques, entre-croisées, la pluie bien installée dans le vent et qui détrempe les lointains, fait virer l'eau de la rivière au vert olive ; la pluie d'été, les nuées d'encre qui crèvent et, derrière une gaze grise, forêts et personnages prenant figures d'ombres, tandis que le vert de l'herbe au premier plan s'aiguise ^ ; et sous le grain dont on suit la course folle sur l'eau qu'il décolore, sous les

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