‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 93 sur 102 · V. pi. xLix · texte numérisé non relu

V. pi. xLix

HIROSHIGÉ 231

La Plaie nocturne à Karasaki : il est là, solitaire depuis des siècles, le vieux pin, le plus célèbre de ce pays de vieux arbres ; il plie sur ses étais de bambous et allonge, vers le sol où il s'affaisse, ses longues branches inquiètes et tâtonnantes comme des bras d'aveugles. On lui a mis des jambes de bois, glissé des coussins de pierre, on a plâtré ses plaies béantes ; on a posé à son sommet un petit toit pour le garantir de la pluie. Il a reçu tant d'averses, et A'oilà qu'un nouvel orage, dont on suit 1 approche sur l'eau qu'il décolore, va l'assaillir !.. — La Cloche du soir à Miidera, la cloche volée par le fidèle serviteur de Yoshitsuné, Benkei, et qui a gardé des blessures de sa chute le long des pentes du Hiei-zan. Sur l'estampe, on voit la montagne forestière, à peine le temple, point du tout la cloche, et pourtant c'est bien l'heure où, au crépuscule, ses grandes ondes de bronze vont se mêler aux grandes ondes d or du coucher de soleil à Seta, alors que les barques regagnent leurs havres, les oiseaux leurs remises... Ces huit beautés du lac Biwa, beauté d une saison, d'une heure, beauté d'un coup de lumière, d'un passage de voiles, d'oiseaux, de sons de cloches, voilà des siècles que poètes et peintres les célèbrent. Traditionnelles au Japon, elles viennent de Chine, où poètes et peintres les avaient déjà découvertes dans la vallée du Yang-tsé. Pieusement transmis de génération en génération, ces souvenirs d'émotions fugitives éprouvées, jadis, très loin de la province japonaise d'Omi, ont fini par prêter un caractère durable à ce qu'a d'éphémère pourtant chacune de ces huit beautés. Ce sont ces nuances d émotions consacrées que viennent chercher encore aujourd hui tous les visiteurs du lac ; ce sont elles qui sont les vrais sujets des huit estampes de Hiroshigé, et les huit thèmes poétiques auxquels elles sont associées, ce sont les principaux thèmes de l'œuvre entière de Hiroshigé. Ses estampes ne commentent pas de poésies précises, comme le plus souvent le paysage des Hokusaï, mais à les prendre,

sans plus, pour d'aimables illustrations d'un guide pittoresque du Japon, à ne pas chercher le traditionnel sentiment poétique qui les inspire, à ne pas leur prêter d'intention symbolique, Terreur serait la même que de penser qu on peut entendre notre art du xiii* siècle sans se soucier d'allégories, ou de préfigurations.

Au temps de Hiroshigé, depuis deux siècles, la mode dans toutes les classes de la société est aux hakkaï, brèves poésies de dix-sept syllabes \ imprimées par milliers, réimprimées, apprises par cœur, citées, copiées. Nobles, paysans, boutiquiers, que ce soit dans des jardins réservés à la méditation ou dans la banlieue populaire de Yedo, se mêlent d'en composer, et de suspendre le papier sur quoi elles sont peintes aux fleurs qu'elles glorifient. Ces dix-sept syllabes esquissent en trois coups de brosse de petits paysages. L' « efi'et » de nature qu'elles décrivent est éphémère ; l'expression qui essaye de le fixer reste fragmentaire, comme s il était impossible de le maintenir longtemps dans le champ visuel ; c'est un éclair dans le vide. Cette forme de poésie, dont la brièveté et la subtilité prêtaient au jeu, fut associée, au xviii^ siècle, par un poêle de génie, Bashô, à un enseignement moral. Adepte de la secte bouddhique Zen, le crâne rasé, portant les sandales et le chapeau des pèlerins, à travers le Japon, il se met en quête des sites fameux de la poésie, de la légende, de l'histoire, non pas tant pour s'instruire que pour s'améliorer. Il cherche « l'illumination », au sens bouddhique, par la contemplation passionnée des montagnes, des rivières, des forêts, des cascades. Il entre en communion avec l'univers afin de s'édifier sur sa propre destinée II reprend la tradition de vie errante et de méditation solitaire, en pleine nature, des grands apôtres bouddhiques, qui de Chine

1. Cf. pour l'histoire des hakkaï, et la traduction des plus célèbres, l'article de B. H. Chamberlain : Bashô and the Japanese Epigram. — Transactions of the Asiatic Society of Japan, scptember 1902.

HIROSHIGE

Vlu.t. U.,„,ua.

VUE DE KIRIBATAKE, DISTRICT D AKASAKA Collection Javal.

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