‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 94 sur 102 · PI. XLVIII · texte numérisé non relu

PI. XLVIII

HIROSHIGÉ 233

apportèrent au Japon les diverses interprétations de la nouvelle doctrine, — tel ce prêtre Nichiren, fondateur, au xiif siècle, de la secte bouddhique Hokka, et qu'une belle estampe de Kuniyoshi représente seul dans un paysage de neige.

Les voyages solitaires de Hiroshigé par les grèves et les montagnes ; son portrait par Toyokuni , où il est peint sous les dehors d'un inkyo, crâne rasé, chapelet en mains ; sa poésie d'adieux à la vie, où il annonce qu'il « part vers les paysages de la terre sainte de l'Ouest », voilà qui rappelle Bashô et ses disciples, — moines bouddhiques, marchands, samuraï, daïmyo, retirés du monde, devenus inkyo ; et le portrait du Japon qu'ils nous ont laissé dans leurs vers ressemble au portrait qu'en donnent les estampes : le paj-^s est calme et sûr ; quelle délivrance, loin du luxe et de 1 étiquette de la ville, de mener le long des routes une libre vie dont les grands événements sont une averse, un cri d'oiseau !

Il n'est pas un détail d'atmosphère dans les estampes de Hiroshigé qui n'ait été noté et décrit par des hakkaï : la « tourmente de neige, au souffle de laquelle les oiseaux commencent à crier par mer et collines » ; une rafale au large, « qui brise le vol tournoyant des mouettes » ; « une averse au printemps, où une ombrelle et un vêtement de pluie se promènent en causant ». Et puis, après les bouleversements de la neige et de l'averse, la transformation de ce monde d'illusion par la calme clarté de la lune : « pendant les pluies de juin, comme à la dérobée, la lune brille à travers les pins » ; « la lune sous la pluie, et, partout égale, une faible irradiation » ; ou encore « la clarté de la lune, alors que des nuages de loin en loin reposent les yeux ». Et ce sont au printemps les fleurs des vergers prises pour des nuages ; des papillons pris pour des fleurs tombées qui retourneraient sur leurs branches ; en hiver, les flocons de neige pris pour

les fleurs d'un printemps qui brillerait au delà des nuages... Sensations rapides qui font naitre en nous un mouvement de surprise, mais si fugaces que notre étonnement s'achève en rêverie ; images qui se transforment les unes dans les autres, comme si elles étaient entrevues dans un demi-sommeil : devant ce merveilleux défilé d'apparences, une ivresse nous saisit, et la tentation de suivre le rythme de la nature qui s'écoule. Au reste, ces averses qui crèvent au-dessus des errants en quête d'un abri ; ces tourbillons de feuilles sous la brise ; ces cerisiers qui ne gardent pas trois jours leurs fleurs, n'est-ce pas autant de symboles de noire vie ? Les images qui si légères flottent sur les lointains des estampes de Hiroshigé, ce sont les images mêmes des poésies composées à l'article de leur mort par des générations de poètes... Et l'émerveillement devant les beautés éphémères se nuance de mélancolie : l'heure s enfuit ; les teintes passent ; « tout en vient à ressembler aux tiges d un éventail quand souffle le vent d'automne » ; mais à quoi bon se révolter ? « Elles fleurissent et je les contemple ; puis ces fleurs se fanent, puis... w ; la nature indifférente poursuit son cours : « Le rêve que j'ai rêvé s'est évanoui ; liris garde ses couleurs pourtant... ». Alors, la sagesse est, en toute simplicité, de revenir au paysage, de l'observer avec recueillement, pour que sa splendeur nous pénètre au profond de l'âme. Devant les fleurs, les beautés fardées de la ville ne sont plus de mise, non plus que les symboles de la force ; les fleurs disent : « Nous haïssons les gens qui viennent nous contempler en sortant du théâtre ». Et tel qui vient de se griser à les regarder s'écrie : « Les fleurs m'ont enivré : je déteste les chanteuses sur le chemin de retour », ou : « Pas d'amis, oh ! pas de rencontres d'amis tandis que je regarde les fleurs », ou encore : « Un sabre, à quoi bon? quand on vient voir les fleurs. » Car les fleurs vous invitent au courage : le convolvulus remplit pleinement sa destinée qui est

HIROSHIGÉ 235

de se faner le soir du jour où il était en plein éclat ; le camélia tombe d'un coup, sans agonie'.

Si telle est la signification poétique et morale de ce mouvement de retour vers la nature dont l'œuvre de Hiroshigé est l'expression plastique, on comprend les dehors que prend dans ses estampes le paysage le plus familier II s'ouvre de plain-pied à la race que depuis des siècles il a civilisée, mais il la domine et lédifie ; il est sociable, mais il prêche 1 isolement. S'il se débarrasse par moments des bonnes gens qui le hantent, ce n'est pas tant férocité que désir de se préparer à être envahi tout entier par un éclat de lumière, ou un son de cloche. Les errants minuscules, ils ne sont là, au même titre que les barques ou les oiseaux, que pour agrandir, par leur maigre fluidité, limpression de solitude. Et les sites rocheux, les montagnes escarpées, les défilés étroits qu'unissent des passerelles vertigineuses ", les routes de montagnes en corniche au-dessus de vallées ombreuses ^ sont des paysages choisis, parce que, en marge du monde, ils sont solitaires et que « les montagnes résonnantes, comme disait

1. Noter les nombreuses estampes de Hiroshigé représentant des fleurs et des oiseaux. Le genre Kivacho (fleurs et oiseaux) est honoré dans lai't chinois depuis les Song.

2. Ces paj'sages sont empruntés aux sites montagneux et assez reculés de l'intérieur du Japon, — à cette rivière Kiso, de la province Shinano, une des Sandai Ka. une des Trois grandes rivières de l'Empire, et qui, célèbre par son pittoresque de défilés, de gorges, dans le goût des paysages classiques de la Chine, donne son nom au Nakasendo, route centrale de la montagne, par opposition au Tôkaidô, route orientale de la mer. Nous avons déjà signalé une série de Hiroshigé consacrée aux Soixante neuf scènes du Kisokaidô, « la route qui suit le Kiso ». Cf. un triptyque représentant la gorge de Kiso sous la neige, et un kakemono-ye figurant cette même gorge sans neige ; — ou encore ces paysages de style chinois sont empruntés à un site de la province Kai, Saruhashi, c'est-à-dire le Pont des Singes, planche jetée sur un défilé profond. Cf. Croissant de la lune vu de la gorge Sai-uhashi (Série Tsiiki nijû hakkei. Les Vingt huit vues de la lune, et encore le Pont des Singes. Cf. aussi la vue de Goka-no-sho, village dans la province de Higo, en plein massif montagneux de 1 île Kyûshu. (Série des scènes fameuses de Soixante et quelques provinces.)

3. V. pi. LUI, Avenue menant au sanctuaire d'Akiha ; cf. l'Avenue de Pins à Mochidzuki, série du Kisokaidô, et une estampe de la série des Rônin.

Hokusaï dans la préface de la Mangwa, les torrents mugissants, les arbres qui frémissent el les plantes .. sont pleins de force vitale ». Au surplus ces silhouettes solides de roches suggèrent le vide autour d'elles. Le vide, Tespace, voilà la principale recherche de Hiroshigé, et qui explique sa prédilection pour les effets de crépuscule, de nuit, de neige*, de brume, suggestifs d'étendue et de silence. Solitaire et vide, le paysage alors est parfaitement préparé à enchâsser 1 éphémère, parfaitement assoupli au rythme de la nature. Il est à l'image du sage parfaitement accordé avec la réalité, selon la tradition extrême-orientale, ce paysage qui vit dans la retraite, replié sur soi, le cœur vidé de passions, environné de silence et de mystère, les sens tendus vers les pulsations de l'univers. C'est en lui que s'est concentrée l'essence subtile de la sagesse extrême-orientale, en lui, tel que l'ont décrit les sages taoïstes et bouddhiques, tel que l'ont peint les artistes chinois de la dynastie Tang puis Song, les Wang Weï, les Wu Tao Tzu, les Fan K'ouan, imités par les maitres japonais de 1 école Kano... Et sans doute entre la noblesse du pay-

1. Noter la fréquence de la neige autour des temples. V. pi. liv, Le golfe de Shisa (île dîki) sous la neige (série lîokiijn-ijosliii meishodzuyc, Soixante et quelques provinces , et aussi pi. lv, Le temple de Susaki no Benten sous la neige au lever du soleil (série 7o/o Meislio) . — Le golfe de Slîisa, dans 1 île d'Iki, est une fin de terre, à l'Ouest de l'archipel japonais. Par contre le temple de Susaki no Benten est sur la baie de Yedo, à l'embouchure de la Sumida, en un coin très fréquenté au printemps par des jeunes gens et des geisha qui y viennent en barque voir pécher les huîtres. — Il en va de même pour le Kanda Myôjin, que Hiroshigé a représenté sous la neige au matin dans la série Toto Meisho ; c'est un temple en ville, dont le festival est populaire, le 15 septembre. Le temple de Kameido, représenté sous la neige (Série : Toto Meisho), est sur la rive gauche de la Sumida ; consaci-é à Sugawara no Michizane, il est très visité vers la fin d'avril pour ses treilles de glycines. Le sanctuaire de Benten sur le lac Inokashira (Série : MeisJio Sctsii Gekktva, places fameuses pour la neige, la lune et les fleurs), dans la banlieue ouest de Yedo, est célèbre en avril pour ses fleurs de cerisiers, en mai pour ses azalées. — Les temples populaires de Yedo, tels qu ils sont peints sous la neige par Hiroshigé, deviennent des lieux de recueillement. On saisit sur ces exemples l'importance de 1' a effet » dans cet ai't, qui sait magnifier un site familier, le détacher de la vie de tous les jours, puis le proposer comme thème de méditation.

HIROSHIGÉ 237

sage classique, de ses vastes espaces, noyés sous des brouillards immobiles, que suggèrent des « coups de pinceaux doux et pleins d'intentions secrètes », de ces espaces aux formes à peine indiquées, à l'aspect monochrome, et qui ne peuvent être localisés, — entre un tel paysage empreint de sagesse, et le paysage haut en couleurs, animé de vie populaire, emprunté aux sites les plus connus du Japon, il y a la différence d un ascète régulier à un séculier qui pense de loin du salut ; mais comment croire que, chez un peuple où la tradition est si forte, le paysage traditionnellement associé aux idées de retraite et de méditation a pu perdre soudain, un beau jour, toute signification philosophique? C est à tort que Ion insiste sur les différences et jamais sur les ressemblances entre le paysage des estampes et le paysage des kakémono classiques. « Nous devons noter comme significatif, dit un récent critiques un changement total dans Tattitude (de Hokusaï et de Hiroshigé) sur celle des peintres du paj'sage classique. Les maîtres de 1 époque Ashikaga et plus tard de l'école Kano peignirent le paysage à la manière des Chinois, dans un esprit de communion avec la vie dans la nature, comme un moyen d exprimer une humeur ou une émotion. Le paysage de l'Uklyo-ye a ses racines, comme notre paysage anglais, dans la topogi'aphie. Les maitres classiques ne se souciaient pas d'une place déterminée : c'étaient les traits universels de la terre et de l'air qui les émouvaient, et ils préféraient représenter un site imaginaire de la Chine à ceux de leur terre natale. »

Assurément les estampes de Hiroshigé, groupées en séries : Cinquante-trois vues du Tôkaidô, Cent vues de Yedo, sont des guides, mais non pas à lusage de gens qui gagnent la campagne pour s'y délasser en y menant joyeuse vie", mais à

Page 1