Laurence Binjon, Painting in the Far East
2. Hormis un triptyque de joyeux drilles fêtant le printemps sous les
l'usage des contemplateurs du monde éphémère pour s'y édifier. La communion avec la nature, la recherche du paysage état d'àme, 1 intérêt porté aux éléments et aux grands phénomènes de l'atmosphère, mais c est tout Hiroshigé, et ce n'est pas une infériorité que de réussir à nimber de rêve un site de la banlieue de Yedo, de préférence à un site imaginaire de la Chine.
Le paysage chez Hiroshigé. c'est, avec un procédé nouveau, l'estampe en couleurs, et pour un public spécial, le bon peuple de Yedo, une reprise de la vieille tradition chère à la sagesse extrême-orientale de retour à la nature. Car c est à l'émerveillement devant un paysage choisi qu a toujours conduit l'effort idéaliste de la pensée en Chine et au Japon. Ce monde n est qu une goutte de rosée qui instantanément s évapore... Le mieux est de gagner la campagne où la rosée tombe goutte à goutte pour y laver toute trace de ce monde frivole. Déjà, à 1 imitation du Alaitre, six siècles avant notre ère, c est le parti des disciples du Bouddha : « Quand devant moi, quand derrière moi, mon regard n aperçoit plus personne, certes, il est doux de demeurer seul en la forêt. Allons I je veux m'en aller dans la solitude, dans la forêt que loue le Bouddha : c'est là qu il fait bon être pour le moine solitaire qui aspire à la perfection. Seul, sûr de mon but, en hâte je veux entrer dans la lorêt charmante, délice des pieux lutteurs, séjour des ardents éléphants. Dans la forêt Sita, la fleurie, dans une fraîche grotte de la montagne, je veux baigner mon corps et je veux marcher seul. Seul, sans compagnon, en la forêt vaste et charmante, quand aurai-je atteint mon but? Quand serai-je libre de péchés ' ? » Et c'est aussi le parti célébré par les poètes Tang rompus à la tradi-
cerisiers Cerisiers à Koganei), et l'estampe de la Fête d'été sur la rivière àKyôfo, les œuvres de Hiroshigé sont rares qui représentent des divertissements.
1. Cité par Oldenberg, Le Bouddha, trad. de A. Foucher, p. 103.
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tion taoïste et bouddhique de la relativité et de l'écoulement de toutes les apparences, et par les peintres chinois, tel ce Fan K ouan, un des plus illustres paysagistes de Tépoque des Song, dont les commentateurs nous ont laissé ce portrait : « Vivant au milieu des montagnes et des forêts, il passait parfois un jour entier assis sur un roc escarpé et regardait tout autour de lui pour jouir des beautés du paysage; par des nuits neigeuses, même, quand la lune brillait, il allait et venait, regardant fixement, atin de favoriser l'inspiration. »
Sans doute avec Hiroshigé et son public nous sommes loin de cette philosophie hautaine, de cette retraite rigoureuse, de ces songeries abstraites, comme nous sommes loin, avec ses meisho aux premiers plans familiers et colorés, des paysages des grands maitres, mais ses paysages, ce sont tout de même des w images du monde éphémère », comme disait Moronobu de ses héroïnes, un étrange monde d'illusions et d allusions à mi-chemin entre des sites localisés et des paysages classiques. Le vieux Japon, si ferme sur les traditions qui lui venaient de Chine, sut toujours les adapter à sa taille, à son humeur. L art du Japon a subi linfluence de la secte bouddhique Zen, adoucissement du bouddhisme primitif, concession au sens commun : point d ascétisme farouche, un élégant détachement mental ; tout est vanité, mais la contemplation de la nature nous est un moyen d élever notre esprit et notre cœur. Méditer dans un jardin composé dans le style des paysages philosophiques, ou se promener dans des sites choisis du Japon, que transfigurent les saisons et les heures, c'est profiter de sa retraite d'inkyo, occuper les loisirs qu impose une paix tyrannique, s'affranchir des corvées d une stricte hiérarchie confucéenne, c est prendre contact avec les légendes, 1 histoire et la philosophie de la race... Les sages Chinois qui gagnaient les paysages san-sui, tout en rocs et en torrents, eux aussi fuyaient la
société solidement organisée selon les maximes de Confucius...
Ainsi 1 art populaire de l'estampe, c est non pas une rupture avec la tradition, c'est l'apprivoisement d une tradition farouche au train de la vie populaire. Belles et paysages, bien plutôt que des portraits exacts d'un peuple et d un pays, furent toujours des images d'une certaine philosophie. Le grand personnage extrême-oriental, c'est la Nature, une force impersonnelle, le flot des apparences, et les paysages aussi bien que les belles savent refléter les plus symboliques de ces apparences. Il a fallu des siècles pour que Tart extrêmeoriental de figures et de paj^sages qui, en son inspiration taoïste et bouddhique, représenta si longtemps une évasion du « monde poudreux », finît par s intéresser aux formes réputées les plus communes et les plus chétives de ce monde même ; et c'est pourquoi le paysage japonais dut attendre si longtemps son peintre véridique. Encore, chez Hiroshigé, est-il interprété d accord avec les vieux rêves. Les peintres des belles se sont plu souvent à représenter une figure de tradition, demi-dieu ou héros, sous les traits d'une jeune fille de son temps ; il en va de même des paj'sages de Hiroshigé vis-à-vis des paysages héroïques et quasi divinisés des maîtres. Il est d'usage de traiter Hokusaï et Hiroshigé en artistes inférieurs, parce que réalistes, quand on les compare avec les Kij^onaga, les Outamaro ; il est injuste de ne pas reconnaitre le même lyrisme traditionnel chez les uns et chez les autres. Et il est injuste de diminuer Hiroshigé devant Hokusaï, parce que ses paysages sont plus proches de nature : Hiroshigé a souvent cet avantage sur Hokusaï d'atteindre à la plus haute émotion lyrique en des paysages familiers et qui sont poétiques sans le secours d'une poésie à commenter. Au reste si ces belles et ces paysages des estampes n'étaient que des portraits fidèles du Japon et des Japonaises de leur temps, ce ne seraient
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que de curieux documents de géographie ou d'ethnographie, et comment expliquer alors leur pouvoir de surprise et d'émotion ?
Devant les belles estampes de Hiroshigé, laissons leur solitude, leur immensité, leur vide lentement nous envahir, leurs brouillards nous envelopper, leurs grandes lueurs nous illuminer. Il y a, concentré dans la plus modeste de ces images coloriées, un capital énorme de méditation désintéressée sur l'essence du monde, sur la place de l'homme dans la nature et sur sa destinée. Pensons au Bouddha, aux sages tao'istes, aux poètes des Tang, aux grands paysagistes de la Chine et du Japon qui ont si souvent tressailli aux grondements de l'orage, au crépitement de l'averse, aux cris des oies sauvages. Il y a de grands frissons séculaires derrière ces classiques « effets de nature ». Et les voilà présentés une dernière fois, en leurs formes les plus accessibles parce qu ils étaient destinés à l'édification des simples, quelques années à peine avant que se brisât le vieux Japon... C'est la fin, il va s'ouvrir à une nouvelle conception du monde, de l'humaine destinée. Déjà, Hiroshigé nous a emprunté notre perspective géométrique. Grave emprunt, et si étranger à un art qui pendant des siècles ne s'était point préoccupé de faire converger un paj'sage vers un point de fuite, et qui l'avait laissé, discontinu, flotter à la dérive sur une mer de brumes... Toutes les fois que notre sagesse occidentale a pensé que le souverain bien était de suivre la Nature, ce fut une Nature de géomètres, d'astronomes et de tailleurs de marbre. La vie antique, qui pour nous est restée, depuis le christianisme, le type de la vie selon la nature, est une vie de déesses de pierre et de héros d'airain processionnant en bas-reliefs, humanité lente à vivre sous le cœur des astres et qui chante l'hymne de Cléanthe : « 0 Zeus, celui qui se résigne comme il faut à la nécessité sait les choses divines en harmonie avec les mouvements des sphères... » La nature,
dans l'œuvre de Hiroshigé, c'est la grâce éphémère d'une fleur, le bruissement d un insecte, la courbe d un roseau ou d'une aile passagère, un éclat de soleil dans une averse... Symboles d'une bravoure souriante qui sent bon les bois et l'air marin