A LA FIN DU XIX' SIÈCLE
Du vivant de Hiroshigé et de Kuniyoshi, peu d'années après la mort de Hokusaï, entre 1856 et 1862, des peintres, en flânant à Paris chez un marchand d'antiquités extrêmeorientales, appelées indistinctement « chinoiseries », décou- ^Tirent des feuilles imprimées en couleurs et des albums de croquis légèrement teintés'. Manet, Fantin-Latour, Degas, Monet et Whistler, parmi les peintres ; Baudelaire, Goncourt, Zola, Burty, Champfleury, parmi les littératem-s, se prirent d'admiration pour cet art, dont les Expositions universelles de 1867 et de 1878, l'Exposition de l'Ecole des Beaux-Arts en 1890, l'ouverture d'une Section extrêmeorientale au Louvre en 1893 et l'activité d'un Bing et d'un Hayashi allaient peu à peu répandre le goût.
De longue date, les collectionneurs français avaient
1. V. James Me Neill Whistler. Sa vie et son œuvre, par E. et J. Pennell, 1913, livre diffus, mais plein de renseignements curieux. Cf. p. 76 : « L'imprimeur Delâtre sauva de la destruction un petit volume de Hokusaï dont les feuilles avaient servi à emballer des porcelaines de Chine. Le volume passa dans les mains de Laveille, puis dans celles de Bracquemond. Celui ci l'avait toujours sur lui et le montrait à tout le monde; son enthousiasme fut contagieux. En 1862, M"^*^ Desoye, qui avait vécu au Japon avec son mari, ouvrit son magasin d'objets japonais sous les arcades de la rue de Rivoli. » — V. aussi dans la Gazette des Beaux-Arts de 1878, pp. 385 et 841, « Le Japon à Paiùs », par Chesneau.
apprécié les blanches porcelaines de Chine, les cabinets vernis et laqués, les tissus ornés d'oiseaux, de fleurs, de pagodes ; aux époques Régence et Louis xv, la fantaisie et la dissymétrie du décor asiatique avaient détourné le goût français du solennel et régulier style de Lebrun vers des formes tourmentées, et depuis longtemps les Hollandais fabriquaient à Delft leurs faïences à limitation des céramiques importées d'Extrême-Orient ; mais il fallut l'ouvertm-e de plusieurs ports du Japon à tous les étrangers, à partir de 1858, pour que l'on commençât de distinguer son art national dans lamas des chinoiseries, et que l'on en découvrît la dernière manifestation : l'Estampe V
De quelque portée qu'ait été pour notre art décoratif cet engoûment pom* le Japon, sa flore, sa faune et ses ornements librement disposés, 1 influence des estampes sur nos peintres fut d'une autre conséquence. Une lettre de Millet fait allusion à une brouille passagère qu'il eut avec Théodore Rousseau au sujet de quelques estampes que tous deux voulaient posséder. Rousseau en aimait les simplifications de plans et de masses ^ les ardentes colorations des ciels ; et si, entre 1865 et 1875, Millet, par curiosité pour 1' « universalité lumineuse du dehors », s'intéressa surtout aux paysages et donna dans des harmonies plus claires, si aux Glaneuses et à V Angélus succédèrent \e Printemps et V Eglise de Gréville, l'art japonais, dont il disait aimer « le naturel et 1 humain qui en sont ordinairement le fond^ », y fut pour beaucoup. Mais Rousseau mourut en 1867 et Millet en 1875 : ils étaient à la fin de leur
1. Des œu^Tes de Hokusaï furent importées en Hollande au début du xix^ siècle ; SicLold, en 1829, en distribua quelques volumes aux bibliothèques de Lej'de, de Paris, de Berlin, sans guère connaître le nom de Hokusaï. — Cf. R. Kœchlin, Introduction au Catalogue des œuM-es de Hokusaï.
2. Cf., par exemple, son esquisse du Bois de Macherin à Barbizon. — Prosper Dorbec, Théodore Rousseau.