Stanislas de Guaita, arlicle cité
son ami Stanislas de Guaita, figurez-vous une polyphonie de vocables-cymbales, une orgie de couleur, une débauche de relief, à faire trouver Gautier trop terne et Goncourt trop poncif. » — « A d'autres, — s'écriait l'ingénu critique de Vacquerie, — les masques blanchâtres, les perruques à cornes, les culbutes des baladins! Toutes ses créations, il les teinte de sa couleur, il les marque du fer rouge de sa passion, il leur met l'épée à la main et les envoie combattre les nobles combats. Sans rompre, sans fléchir, il subit le heurt des injures et des attaques, soutenu par son âpre volonté et sa foi en son œuvre. Sur l'étendard qu'il fait flotter haut en la poussière des batailles, il pourrait inscrire ces vers de Malherbe :
Vous dont les censures s'étendent Dessus les ouvrages de tous.
Ce livre se moque de vous. »
Et l'article se termine par la pointe obligatoire : « Auguste Vacquerie n'est pas de l'Académie. Il est probable qu'il n'en sera jamais ^. »
L'article sur Anatole France est d'une tout autre venue. « Cette étude incohérente et heurtée, disait Guaita, faisait pressentir en Barrés un autre homme : de petites phrases se bousculaient, s'enjambaient, nerveusement cahotées, ramassées sur elles-mêmes ou plutôt hachées par tronçons convulsifs.... Le penseur calme et serein, délicat et fort, élevait désormais sa fortune sur les débris de celle du fougueux coloriste en disgrâce. » En fait, l'article révé-
1. Le Théâlrc d'Aiicjusle Vacquerie {la Jeune France, V^ jaiivier-1'r février 1882), non recueilli en volume.
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lait surtout une remarquable faculté d'identification du critique avec son modèle. L'œuvre et le style d'Anatole France y étaient caractérisés en des phrases bien joliment imagées et caressantes :
Amoureux de l'étrange, du bizarre même, dévot de toutes les audaces, nous abordons peut-être indiscrètement cette œuvre qui, semblable à une jeune femme vêtue de soleil, allonge auprès d'un volume ouvert ses lignes harmonieuses, ses teintes fugitives, et songe, sous un voile fait de sourire, au passé qu'elle n'a pu revivre, à l'avenir où elle se veut survivre. En elle, toute émotion témoigne une chaste sensibilité, chaque parole une exquise délicatesse...
N'est-ce pas le même principe que nous retrouvons en ces phrases délicates, enlaçantes, qui font sourire juste pour refouler une larme, pour désarmer une indignation, et, préoccupées avant tout d'exactitude, ne troublent jamais plus par l'émotion la netteté de notre intelligence qu'un souffle ne ternit une glace? Style distingué qui retombe le long de l'idée en plis nets et gracieux, sans entraver la marche, sans rechercher d'autres ornements que les impressions du lecteur; style savant qui converse à toute heure avec les plus exquis des anciens, les plus savants des modernes, et dédaigne de s' en vanter istyle loyal qui, à force d'énergie, saisit, comme en se jouant, le mot propre et met en fuite la tourbe tentatrice des épithètes et des métaphores ; n'est-ce pas que nous y retrouvons ce même principe, le premier et le dernier de l'art, que toute œuvre, jusqu'au moindre détail, doit être traitée en harmonie avec la figure qui en fait le sujet i?
1. Les Hommes de la Jeune France : Anatole France (la Jeune France, février 1883), non recueilli en volume. — Il y aurait lieu de rapprocher cet article d'un autre ailicle du Journal du 7 avril 1893 sur le même Anatole France (reproduit dans les Scènes et Doctrines du nationalisme, éd. origiiialc, Juvcn, p. 18-50).
Évidemment, un écrivain nous était né; et l'on conçoit que le directeur de la Jeune France ait cru devoir mettre en note : <i L'auteur de cet article n'a pas vingt ans (c'est vingt et un qu'il faudrait dire), âge que le lecteur ne devinerait probablement pas, si on ne le lui faisait connaître. »
Ouvrons maintenant les Taches d'encre. Avec quelques nouvelles d'une saveur un peu incertaine, nous y trouvons, sous le litre de Psychologie contemporaine, des études manifestement apparentées aux Essais de ^1. Bourget, sur Baudelaire, Verlaine, Mallarmé, Rollinat, des Esseintes, Leconte de Lisle, études où l'on sent percer tout à la fois l'admiration et la condamnation du « décadenlisme » en littérature. Un autre article surprend davantage sous la plume d'un écrivain dont l'activité semble tournée tout entière du côté des « ouvrages de l'esprit K II est intitulé : Un mauvais Français : M. Victor Tissot. « Le patriotisme d'aujourd'hui, y déclare l'auteur, ne ressemble pas plus au chauvinisme d'hier qu'au cosmopolitisme de demain. Nous avons des pères intellectuels dans tous les pays. Kant, Gœthe, Hegel ont des droits sur les premiers d'entre nous. » Et il rêve d'une France large, accueillante, généreuse, sachant rendre justice à ses ennemis, « ouverte à tous les pensers », et qui, rien qu'en restant elle-même, « se maintiendra à la tête des peuples de l'Europe ». « Nous n'aimons guère, avoue-t-il, les chants guerriers de M. Déroulède »; il déclare qu'ils manquent d'art; il trouve son chauvinisme « encombrant » et sa Ligue des Patriotes « un peu bien bruyante »; mais il rend hommage à sa « sincérité », à son « désintéresse-
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ment », se défend « de sourire de lui ». « Celui qui se dévoue à un idéal, quel qu'il soit, affirme-t-il, mérite notre respect. » Et sans s'aviser de la contradiction, au moins apparente, voici soudain qu'il écrit :
Certes, ils sentirent des colères terribles, ceux de nos aînés que nous aimons le plus! Et nous-mêmes, qui revoyons la sombre année au vague brouillard de notre jeunesse, nous sentons dans le défilé d'un régiment tenir l'honneur de la patrie; toutes les fanfares militaires nous entraînent à la terre conquise ; le frisson des drapeaux nous semble un lointain signal aux exilés; nos poings se ferment; et nous n'avons que faire d'agents provocateurs...!
Notre tâche spéciale, à nous jeunes hommes, c'est de reprendre la terre enlevée, de reconstituer l'idéal français qui est fait tout autant du génie protestant de Strasbourg que de la facilité brillante du Midi. Nos pères faillirent un jour; c'est une tâche d'honneur qu'ils nous laissent. Ils ont poussé si avant le domaine de la patrie dans les pays de l'esprit que nous pourrons, s'il le faut, nous consacrer quelques années au seul souci de reconquérir les exilés. Il n'y faudra qu'un peu de sang et quelque grandeur dans l'âme....
Et puis, le jour que nos conducteurs agiteront le drapeau et sonneront le tocsin, on verra ce que peut un peuple qui s'estime assez haut pour estimer ses adversaires ^.
Un autre jour, notre étudiant découvre Amiel, que lui révèlent « deux superbes articles de Renan, dans les Débats ». Tout son mois d'octobre, nous confie-t-il, « a vécu de ces deux articles de Renan et de quelques phrases d'Amiel ». Et à ce propos, il écrit avec quelque rudesse :
1. Les Taches d'encre. Gazette mensuelle, par RI. Maurice Barrés, 5 novembre 1884 (p. 27-33).
Victor Giraud. — Maurice Barrds. • 3
Jamais on n'imagina pareille impudence. Renan aime à faire accepter des âmes simples les plus parfaites immoralités : il les trouble et il les charme. C'est un parfait rhéteur et celui qui aura fait le plus pour le nihilisme moral de la génération que nous sommes. Les paradoxes de Gautier étonnaient jadis : que sontils auprès de ceux-ci 1
Je ne sais pourquoi ce génie jésuitique de Renan, ces phrases insidieuses à réticences, ce Sainte-Beuve qui fait des sermons, évoque toujours à ma mémoire Tartuffe. Il caresse si doucement le cœur de sa lectrice !
Mais comme elle repose des brutalités du journal, des aménités de la politique, cette souriante hypocrisie des sceptiques! Et que nous chérissons tout cela!
Dans vingt ans, nous tendrons les bras à quelque catholicisme un peu modifié i.
A trois années de là, M. Maurice Barrés publiait dans une revue, puis en brochure, un article qui devait faire plus pour porter son nom au grand public que toutes ses tentatives antérieures. Ce « dialogue parisien », probablement inspiré de l'article qui avait, du jour au lendemain, rendu célèbre Jules Lemaître ^, était intitulé Huit jours chez