Sous l'œil des Barbares
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Culte du Moi. Ces livres complexes, subtils, touffus, prodigieusement obscurs, ont suscité, au moment de leur publication, parmi leurs lecteurs, des sentiments contradictoires. Les uns, les hommes d'âge mûr, ou d'esprit clair, de sens rassis et de goût classique, tous ceux qui estiment qu'un auteur doit écrire non pour soi, mais pour le public, et qui, promptement choqués par les impertinences, les ironies, les dédains, les pétulances de la jeunesse, sont tentés de ne voir dans ses inventions que simple mystification littéraire, tous ceux-là se montrèrent fort sévères pour le nouveau romancier et lui firent payer un peu cher la déception que leur avaient causée ses livres. Les autres, les jeunes, quelques jeunes tout au moins, s'enthousiasmèrent pour cette prose chantante et harmonieuse, pour cette fine, jolie et hautaine sensibilité, pour cette pensée insolente, ondoyante et diverse, volontairement hermétique, et dont ils se flattaient de saisir jusqu'aux moindres nuances. Ils ne jurèrent plus que par « notre maître Maurice Barrés », — c'est le titre d'un de leurs livres, d'ailleurs excellent. L'un deux, Jean de Tinan, sur son lit de mort, en réponse à une enquête sur le plus grand des écrivains d'aujourd'hui, demandait une plume pour tracer d'une main défaillante le nom de l'auteur des Déracinés. Mais les tout jeunes gens n'étaient pas les seuls à prendre au sérieux ces livres aux titres énigmatiques et somptueux : Sous Vœil des Barbares, VHomme libre, le Jardin de Bérénice. Dans le grave Journal des Débats, M. Paul Bourget saluait d'un article généreusement optimiste Sous Vœil des Barbares, abrégeant, pour son jeune confrère, « de
quelques années le temps fort pénible où un écrivain se cherche un public ^ ». Et voici comment dans un article qu'il n'a pas recueilli eîî volume, le plus exquis et le moins dupe des critiques, Jules Lemaître, traduisait l'impression que lui avaient laissée les premiers romans idéologiques de M. Maurice Barrés :
Avec ses premiers ouvrages. Sous l'œil des Barbares, l'Homme libre, M. Barrés débute par le dilettantisme pur, ou, si vous voulez, par répicuréisme intellectuel. « Cultiver son moi », en défendre l'intégrité, « respecter et favoriser ses impulsions intérieures », comprendre et sentir le plus de choses possible, développer également en soi le sens critique et la faculté d'être ému, bref, refléter en son esprit des parcelles de plus en plus variées et étendues du vaste univers, tel est d'abord le programme. Ce n'est, au fond, qu'une glose, délicatement outrée, de quelques formules de Renan. M. Barrés s'évertue assez longtemps à poser les règles et à fonder la légitimité de ce perfectionnement de la sensibilité intellectuelle en vue du plaisir. A vrai dire, il n'arrive qu'à en donner des exemples, mais charmants, et de quelle saveur-!
Il est facile, du point de vue nécessaire de l'utilité sociale, de critiquer et de condamner cette attitude; et je crois, pour ma part, qu'illégitime en elle-même, elle est de plus d'un très mauvais exemple, et présente de fort graves dangers. Mais il faut s'efforcer
1. Examen de trois idéologies, éd. originale, Perrin, 1892, p. 5. — L'article de M. Bourget a été recueilli dans les Essais de psychologie contemporaine, éditions actuelles, Pion, in-16; t. II, p. 238-253.
2. Jules Lemaître, l'Ennemi des Lois (Figaro du 22 "novembre isga)'
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de tout comprendre, et il n'est pas sans intérêt de démêler les raisons d'ordre psychologique et historique qui expliquent, dans les premiers romans de M, Barrés, cette curieuse explosion d'individualisme exaspéré. D'abord, la culture philosophique et littéraire qu'il a reçue ou qu'il s'est donnée ne l'a que trop encouragé, nous l'avons déjà noté, à se faire le centre du monde et la mesure des choses, à considérer son moi personnel comme la seule réalité substantielle et saisissable, comme la seule digne d'être étudiée, cultivée et aimée : Kant et Gœthe, Fichte et Schelhng, Hegel et Wagner, Schopenhauer et Hartmann, en bons Allemands et fils de Luther qu'ils sont tous, ne lui ont pas enseigné autre chose; et tous nos romantiques, de Jean- Jacques à Chateaubriand, de Victor Hugo à Sainte-Beuve et à Baudelaire, de Gautier à Rollinat, lui ont, sur un autre ton, tenu le même langage. Taine lui-même, le premier Taine, par son culte candide de l'énergie, hérité de Stendhal i, et Renan surtout, par toute sa vie et toute son œuvre, par ses prédications finales, lui ont appris comme à beaucoup d'autres, à « caresser sa petite pensée », à vouer à son moi un culte de latrie, à mépriser
1. « C'est à vingt ans que j'aurais dû écrire quelques pages sur Stendhal. Alors j'étais à Rome. Tout le jour je parcourais la ville avec les Promenades pour guide.... Son œuvre s'accordait avec tous mes sentiments. A vingt ans, nous ne doutions pas de vivre cette vie italienne qu'il nous proposait pour modèle, vie de beauté voluptueuse, de gloire et de fierté. Nous croyions à la réalité présente de son Italie. Nous nous élancions sur elle comme de jeunes vainqueurs. » (Maurice Barrés, préface à la Correspondance de Stendhal, publiée par A. Paupe et P.-A, Cheramy, Paris, Bosse, 1908.)
profondément les « Barbares ». Représentons-nous d'autre part l'état d'âme d'un jeune provincial de vingt-cinq ans, perdu dans cet immense et fiévreux Paris qui
Tous les matins dresse une gloire, Éteint un soleil tous les soirs.
Il rêve d'être une de ces gloires, et il ne trouve même pas un éditeur. Il dirait volontiers, comme jadis Victor Hugo : (cÊtre Chateaubriand, ou rien », ou même, — rappelons-nous le serment des « déracinés » au glorieux tombeau des Invalides — : « Être Napoléon, ou rien ^ »; et il se voit condamné à des compagnies médiocres ou vulgaires. Il se sent « quelque chose là »; et ce quelque chose, pour le dégager de l'amas des influences, des imitations et des lectures, pour l'approfondir et le développer en tous sens, pour l'imposer aux autres surtout, il éprouve d'abord le très naturel besoin d'en prendre nettement et fortement conscience. Puisque la personnalité est la condition du succès, c'est cette personnalité qu'il faut avant tout découvrir et conquérir. De là tout un long travail d'introspection, d'analyse intime, de repliement sur soi, d'expérience
1. Dans un curieux volume, la Vieille Garde impériale (Tours, Marne, s. d., in-4°), illustré par Job, en tête du chapitre sur la Garde, dont il est l'auteur, M. Maurice Barrés est représenté par l'artiste en officier de la Garde, attablé en face d'un vieux grognard qui lui raconte ses campagnes : « Ils [les soldats de la Garde] souffrirent beaucoup, écrit-il; la vue de l'Empereur marchant au milieu d'eux les consolait. Puissance d'un excitateur d'hommes 1 Auraî-je l'honneur que l'histoire recueille ce mot : Napoléon professeur d'énergie? » — Cf. aussi l'enthousiaste article, non recueilli en volume, du Journal (14 avril 1893), déjà intitulé : Napoléon professe ur d'énergie.
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intérieure dont on consignera les résultats par écrit, « car on ne pense, ce qui s'appelle penser, que la plume à la main' ». Et de là enfin ces « romans idéologiques », ou mieux encore, ces « mémoires spirituels » qui forment la trilogie du Culte du Moi. De tels livres ne s'analysent pas : ils sont trop complexes, trop subtils, trop émaillés d'ironies, de plaisanteries insaisissables ou trop parlantes.... A les réduire, comme nous allons le faire, à de sèches formules abstraites, sous prétexte d'en dégager le fond de pensée sérieuse, on néglige de parti pris et on laisse volontairement s'évaporer tout ce que les initiés y ont sans doute le plus vivement goûté : la grâce, l'humour, la fantaisie, l'impertinence cavalière, la virtuosité de l'artiste qui joue et qui jongle avec ses sensations les plus raffinées et ses imaginations parfois les plus osées. Juste punition peutêtre de l'écrivain qui n'écrit pas pour tout le monde, mais pour lui-même, et pour de petites chapelles.... A la fois roman d'analyse, poème, confession, méditation philosophique. Sous Vœil des Barbares, c'est la confession d'un enfant du siècle, dont son ami Guaita nous trace alors le portrait que voici : « Paradoxal jusqu'à la sincérité; mystique jusqu'au sensualisme le plus caressant; complexe, fuyant et subtil jusqu'à la plus transcendante simplicité; personnel jusqu'au dédain des personnes, antithèse vivante lui-même, et penseur ne s'intéressant en dernière analyse qu'aux différentes façons de sen-
1. M. Bourget et Edouard Rod ont jadis, nous l'avons noté naguère, traversé une crise analogue. Voyez nos Maîtres de l'Heure, 2 vol., Hachette, 1911 et 1914, t. I, p. 255-256, et t. II, p. 125-126.
tir ^. Ceux qu'il appelle « les Barbares », ce ne sont pas, comme on l'a cru, les bourgeois ou les « philistins »; ce sont, au sens antique du mot, les étrangers; c'est la tourbe immense des êtres humains qui composent le non-moi. Et ces « Barbares », il les méprise et il les hait infiniment, et non pas seulement parce qu'ils diffèrent de lui, mais parce qu'ils empiètent sur son moi et qu'ils s'efforcent d'en adultérer la pure essence. Il va jusqu'à écrire : « Il comprit qu'il était sali parce qu'il s'était abaissé à penser à autrui. » Et encore : « Ma tâche, puisque mon plaisir m'y engage, est de me conserver intact. Je m'en tiens à dégager mon moi des alluvions qu'y rejette sans cesse le fleuve immonde des Barbares 2. »
Dans Un homme libre, l'auteur de ces truculentes formules faisait un pas de plus. Contempler passivement son moi et l'opposer violemment aux « Barbares », c'est risquer de piétiner éternellement sur place, dans le plus stérile des isolements. La meilleure manière de cultiver son moi, et même de le conquérir, et de le « prendre en main », c'est, au fond, de se mêler modestement aux « Barbares », et de s'aider d'eux pour se mieux connaître et pour enrichir son propre fonds. C'est pour l'avoir senti sans doute que M. Barrés a recours à ceux qu'il appelle les « intercesseurs », et qui sont, en l'occurrence. Benjamin Constant et Sainte-Beuve. Mais, à méditer leurs livres, il n'éprouve bientôt plus qu'une grande sécheresse. Or, voici qu'à entrer dans
1," Stanislas de Guaita, art. cit.
2. SousJ'œil des Barbares, éd. originale, Lemerre, p. 49,^165.
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une église de Lorraine, à visiter les tombes qui l'entourent, à voir les paysans lorrains peiner sur leur dur labeur héréditaire, il se découvre une sensibilité toute neuve. Mis en goût par cette découverte, il étudie l'histoire de la Lorraine, et, se retrouvant l'un des fils de cette race qui a eu si fortement le sentiment du devoir sous la forme de bravoure militaire, il se donne pour mission d'approfondir et d'exprimer le génie ethnique où il a ses propres racines. Puis il part pour l'Italie : là, à Milan, à Venise, il a la révélation d'une beauté nouvelle qui, pour lui être en partie étrangère, ne lui en est pas moins vénérable et chère. Et à Milan même, devant un dessin du Vinci, il entrevoit que la seule attitude qui convienne en face du « Barbare », ce n'est ni le mépris, ni la haine, mais l'acceptation. Il a débuté par l'individualisme absolu; il aboutit maintenant à l'altruisme. Son moi tend à se dissoudre et à s'absorber dans le non-moi. Il a rêvé d'être « un homme libre »; sa « libération » commencera à sa « soumission ».
Enfin, dans le Jardin de Bérénice, il fait un dernier pas. A travers les jolis détours d'une pensée étrangement capricieuse, folâtre et, — le mot est de M. Anatole France ^, — un peu « perverse », l'idée qui se faisait jour dans ce livre est que le fond de notre être est l'instinct, l'inconscient, et qu'il nous faut imiter et aimer les humbles, les simples qui, sans tant raffiner, s'abandonnent aux tendances fondamentales de notre nature. « Tout notre raisonnement, a dit Pascal, se réduit à céder