‹ Les maîtres de l'heure: Maurice BarresChapitre 24 sur 45 · Scènes et Doctrines du Nationalisme, p · texte numérisé non relu

Scènes et Doctrines du Nationalisme, p

M. Barrés un peu au delà du but, très légitime et très élevé, qu'il poursuivait? Simplicité, sobriété ne sont pas, en art, et fût-ce dans l'art le plus attique, synonymes de sécheresse, et il y a, nous le verrons, un peu de sécheresse dans l'exécution de ce « petit roman, plein de sens, qui éclaire d'un jour net et froid l'état des choses franco-allemandes en Lorraine ». D'autre part, le sujet lui-même, avec tout le « romanesque si vrai » qu'il comporte, impliquait-il cette largeur et cette profondeur de pathétique qui caractérisent les grandes œuvres de la littérature et de l'art? On peut en douter. On peut plaindre et admirer profondément les récentes générations d'Alsace et de Lorraine, croire que « ces captifs et captives continuent d'ajouter au capital cornélien de la France », et trouver que la touchante Colette Baudoche aurait quelque peine à se transfigurer en une Pauline ou une Chimène. « Petite fille de mon pays, écrit bien joliment M. Barrés, je n'ai même pas dit que tu fusses belle, et pourtant, si j'ai su être vrai, direct, plusieurs t'aimeront, je crois, à l'égal de celles qu'une aventure d'amour immortalisa. Non loin de Clorinde, mais plus semblable à quelque religieuse sacrifiée dans un cloître, tu crées une poésie, toi qui sais protéger ton âme et maintenir son reflet sur les choses. » — « A l'égal » est peut-être beaucoup dire; mais « il y a plusieurs demeures dans la maison de mon père », et, parmi les héroïnes du sacrifice volontaire, la « jeune fille de Metz » est assurée de ne pas périr.

On connaît sa modeste et douloureuse aventure. Les dames Baudoche, la grand'mère et sa petite-

fille Colette, ont loué deux de leurs chambres à un jeune professeur allemand, Frédéric Asmus. Celui-ci, un bon pédant, mal dégrossi, mais candide et plein de bon vouloir, se laisse prendre peu à peu au charme subtil de la vieille cité messine et de la vie lorraine; il visite Nancy, admire la noble et discrète beauté de la place Stanislas, et, les commentaires de ses hôtesses aidant, il s'ouvre lentement à un ordre de pensée et de civilisation supérieures, bref, à l'ordre français. Peu à peu, la grâce opère, sous les espèces aimables, ingénieuses et sensées de la jeune fille, et un beau jour, l'Allemand la demande en mariage. Après un mois d'indécision, à la messe anniversaire des soldats français morts pendant le siège, messe qui, chaque année, le 7 septembre, se célèbre à la cathédrale, Colette a la claire révélation de son devoir de Française : les morts ont parlé; elle ne peut pas, elle ne doit pas épouser un Allemand : car elle perdrait l'estime des Dames de Metz.

Certes, cette « petite Française de la lignée cornélienne » est touchante. Peut-être le serait-elle davantage, d'une part, si la lutte qui s'engage dans sa conscience était moins brièvement analysée et nous était rendue plus sensible, et, d'autre part, si son sacrifice lui était, osons-le dire, plus rude. Car elle n'aime pas d'amour Frédéric Asmus, lequel, en vérité, n'est pas très séduisant. Il y a des Chimènes bourgeoises, et je crois bien que Colette Baudoche a le cœur et l'âme de l'une d'elles; mais son Rodrigue des bords de la Sprée, avec toutes ses qualités de sérieux et de bonhomie, n'est pas fait, du moins en France, pour provoquer quelque grande pas-

sion : il mérite estime, sympathie, amitié, tout ce que lui donne généreusement Colette, mais rien de plus. Et je suis d'ailleurs bien aise que Colette Baudoche n'ait pas le cœur brisé en disant adieu à Frédéric Asmus : la vie lui ménage peut-être quelque heureuse compensation, et, en tout cas, si elle avait épousé son Prussien, elle aurait trop soufïert quelques années plus tard.... Il est probable que son cas a dû être assez fréquent dans les pays annexés, au cours des quarante-trois ans qui ont suivi nos désastres.

A ce titre, le petit roman de M. Barrés, comme celui qui l'a précédé, a une portée représentative et symbolique qui en rehausse l'intérêt et le prix. Poser des cas de conscience largement humains, en étudier la répercussion sur des âmes d'aujourd'hui, fines, complexes, hautes et vibrantes, peindre avec une sobre discrétion les situations émouvantes où la vie et leur sensibilité les engagent : la littérature classique n'a pas fait autre chose, et n'est-ce pas là le commun idéal d'art qui a inspiré des œuvres telles que le Cid, Andromaque ou la Princesse de Clèves? L'auteur de Au service de V Allemagne et de Colette Baudoche s'est définitivement rallié à la meilleure tradition de chez nous. Il a très délicatement ouvragé les fines tragédies tempérées qu'il avait conçues. La peinture des sentiments des Alsaciens et des Lorrains à l'égard des vainqueurs, leur « volonté de ne pas subir, leur volonté de n'accepter que ce q^ui s'accorde avec leur sentiment intérieur » lui a paru une riche et noble matière d'art français. « J'ai tenté, nous dit-il, d'incorporer à notre littérature les grands exemples de constance et de fierté qu'ils

fournissent chaque jour, là-bas, afin que leur vertu continue de s'exercer au milieu de nous ^ » Il y a excellemment réussi ^.

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