‹ Les maîtres de l'heure: Maurice BarresChapitre 25 sur 45 · Colette Baudoche, éd. originale, Juven, p. vi-vii · texte numérisé non relu

Colette Baudoche, éd. originale, Juven, p. vi-vii

2. Pour mesurer l'action d'un écrivain sur ses lecteurs, rien ne vaut les « petits faits vrais », les témoignages précis et positifs. De ces témoignages involontaires, il m'en tombe un sous les yeux, dont il est, je pense, bien inutile de souligner l'intérêt. Je l'emprunte à une lettre qui m'est communiquée, et qui est datée du 20 août 1913 : « ... Deux de mes amis étaient, l'autre dimanche, à Metz. Étant allés faire leur pèlerinage au monument du Souvenir français, au cimetière, ils virent se diriger vers eux un soldat portant l'uniforme allemand. Tout d'abord, ils essayèrent de l'éviter. Le soldat insista et, franchement, les aborda d'un : « Bonjour, Messieurs! » Il avait deviné des Parisiens et des patriotes, et il avait besoin de s'excuser à leurs yeux. Il leur dit : « Que l'uniforme que je porte ne vous indis- « pose pas.... Nous sonvnes ici les soldats de Barrés! « Et comme l'un de mes amis lui faisait remarquer que le numéro de son régiment était le même que le sien : « Avec cette différence, «répondit le jeune Lorrain, que, vous, c'est de l'autre côtél » En se serrant la main, pour se quitter, tous trois avaient les larmes plein les yeux.... »

Ce dépouillement progressif de son romantisme originel s'est opéré, chez M. Barrés, d'une façon parfaitement consciente. A cette évolution si marquée du goût et de l'art, il a fait coopérer les circonstances changeantes de sa vie individuelle aussi bien que les expériences nouvelles qu'il lui plaisait de tenter. C'est ce que l'on perçoit fort nettement dans un livre qui, commencé en 1900, n'a été achevé et publié qu'en 1905, sous ce titre : le Voyage de Sparte. Le livre n'est point parfait : il n'est pas d'une seule venue, et l'on y sent trop les retouches et les reprises ; les longueurs, les digressions y abondent : l'histoire de Louis Ménard, celle de Tigrane, les pages sur VIphigénie de Gœthe n'ont avec la relation d'un voyage en Grèce qu'un rapport bien lointain; il se mêle aussi trop de « littérature », je veux dire des souvenirs de lectures trop voisines et trop fraîches, aux impressions personnelles de l'auteur. Mais, « la part de l'envie « ainsi faite, comment ne pas savoir gré à l'écrivain d'une sincérité dont il nous donne des preuves touchantes et multipliées? En un sujet où l'excitation factice est si facile, qu'elle

aurait droit à l'indulgence, il s'y dérobe de parti pris. Il nous avoue que le polythéisme de Louis Ménard 1' « ennuie », que la Grèce ne l'attire pas spontanément comme l'Espagne, qu'il s'y rend pour obéir aux suggestions imaginatives des maîtres parnassiens de sa vingtième année. « La curiosité qui m'oriente vers Athènes, dit-il, m'est venue du dehors plutôt que de mon cœur profond..,. C'est avec une sorte de maussaderie et pour remplir un devoir de lettré que je vais me soumettre à la discipline d'Athènes. Saurai-je l'entendre? » Il l'entend d'ailleurs fort bien, mais non pas du premier coup, et, si l'on peut dire, avec son intelligence plus qu'avec son cœur. « Je ne puis y contredire, déclare-t-il, la beauté de Phidias s'impose avec domination à tous les hommes raisonnables. » Et pourtant, — Renan l'avait déjà pressenti, — un moderne ne pourra, sur l'Acropole, adresser à Athéné la prière d'un Grec du v® siècle. « Le Parthénon n'éveille pas en moi une musique indéfinie comme fait, par exemple, un Pascal.... Entre le Parthénon et nous, il y a dix-neuf siècles de christianisme. J'ai dans le sang un idéal difîérent et même ennemi. Bien que je reconnaisse l'interprétation hellénique de la vie comme très haute et d'immense portée, elle m'est étrangère et sans résonance. » Ce qui l'intéresse et le touche plus que tout, ce sont les souvenirs des ducs français d'Athènes, c'est la petite église catholique de Daphné. Et sans doute, en relisant Antigone au théâtre de Dionysos, il connaît des « instants de plénitude » qui lui seront une très vive jouissance et un enrichissement spirituel. Mais c'est qu'Antigone est déjà, à bien des égards, une héroïne moderne.

Victor Giraud. — Maurice Barrés. 7

Tout au fond, Athènes désoriente un peu ce Lorrain par sa sobriété un peu nue, par sa « dure perfection ». A Athènes, il préfère Sparte.

Que de force et de grandeur dans les mouvements du Taygète, quand il s'appuie largement sur la plaine conseillère de voluptés et qu'il se jette par cinq pointes neigeuses dans le ciel!... A quarante ans, c'est Sparte où je me veux fixer. Sparte n'est point comme Venise une note de tendresse qui sonne au milieu du plaisir; elle ne jette pas comme Tolède un ordre, un cri dans la bataille; elle laisse Jérusalem gémir. Le Taygète entonne un péan.

Un cœur noyé de poésie, s'il connaît une fois la virilité du mont sous lequel tressaille la plaine pécheresse, veut mourir pour un idéal. Sa volonté d'être un héros jaillit, claire et joyeuse. Rien désormais ne le contentera qu'un fier repos au sein de la cité, une mémoire bien assise et resplendissante.

Qu'on veuille méditer cette page, si riche de substance. Elle nous explique l'inspiration et l'exécution, toutes « Spartiates » des livres, qui lui sont postérieurs, Au service de V Allemagne et Colette Baudoche. La vue du Taygète « aux cinq doigts », la contemplation des lieux où fut bâtie Sparte, « la dompteuse d'hommes », n'ont pas été étrangères à la conception des Bastions de VEsi. Sur le sol foulé par Léonidas, le petit-fds du soldat de Napoléon a senti se réveiller en lui l'instinct d'une vieille race militaire.

Et quand, deux années plus tard, s'interrogeant d'une âme plus sereine sur le bénéfice littéraire et moral qu'il a retiré de son voyage de Grèce, il se livre à une sorte d'examen de conscience spirituel, il se laisse aller à des aveux plus significatifs encore.

Non sans résistance, il accepte « la leçon classique ». « Je reconnais, dit-il, les Grecs pour nos maîtres. Cependant il faut qu'ils m'accordent l'usage du trésor de mes sentiments. Avec tous mes pères romantiques, je ne demande qu'à descendre des forêts barbares et qu'à rallier la route royale; mais il faut que les classiques à qui nous faisons soumission nous accordent les honneurs de la guerre, et qu'en nous enrôlant sous leur discipline parfaite ils nous laissent nos riches bagages et nos bannières assez glorieuses. » Il ne veut pas renoncer à « son aigre Lorraine », qu'après Athènes il a retrouvée avec un plaisir indicible, et qu'il chante en des termes qu'eût enviés Virgile : « C'était le temps de la cueillette des mirabelles dans nos étroits vergers qu'entoure la grande paix lorraine; un doux ciel bleu pommelé de nuages, d'immenses labours que parsèment des bosquets, un horizon de molles côtes viticoles, et des routes qui fuient avec les longs peupliers chantants. » Oui, certes, il y a un « miracle grec »; mais il y a aussi un « miracle français »; et pourquoi l'un abdiquerait-il devant l'autre?

Épictète disait malheureux l'homme qui meurt sans avoir gravi l' Acropole. Ahl s'il existait un pèlerinage que Pascal nous eût ainsi recommandé comme la fleur du monde! Je rêve d'un temple dressé par un Phidias de notre race dans un beau lieu français, par exemple sur les collines de la Meuse, à Domrémy, où ma vénération s'accorderait avec la nature et l'art, comme celle des anciens Grecs en présence du Parthénon....

Mais l'homme qui fait ce rêve, ce n'est pas en vain que, de ses yeux de chair, il a vu le Parthénon :

La déesse m'a donné, comme à tous ses pèlerins, le dégoût de l'enflure dans l'art. Il y avait une erreur dans ma manière d'interpréter ce que j'admirais : je cherchais un effet, je tournais autour des choses jusqu'à ce qu'elles parussent le fournir. Aujourd'hui, j'aborde la vie avec plus de familiarité, et je désire la voir avec des yeux aussi peu faiseurs de complexités théâtrales que l'étaient les yeux grecs.... Si la France relève, par l'intermédiaire romain, de la Grèce, c'est une tâche honorable, où je puis m'employer, de maintenir et de défendre sur notre sol une influence civilisatrice.... Reste, m'a dit la Grèce, où te veulent tes fatalités.... Demeure à l'Orient de la France, avec ta petite nation, à combattre pour ma beauté que tu n'es pas prédestiné à vivre \

Ce dégoût de l'enflure, heureuse leçon du génie grec, nous l'avons constaté dans les romans alsaciens de M. Maurice Barrés. Nous le constaterions encore dans le petit livre sur Greco ou le secret de Tolède, ou encore dans la Colline inspirée. Je ne sais, à vrai dire, si, dans ce dernier cas, « son aigre Lorraine » a très heureusement inspiré l'auteur de Colette Baudoche. De bons juges ont regretté le temps qu'il a passé en compagnie de ces trois prêtres schismatiques, que leur mysticisme individualiste

1. Le Voyage de Sparte, éd. originale, Juven, p. 278-283. — De ces déclarations, on peut rapproclier les dernières lignes de la réponse au discours de réception de M. Jean Richepin : « La règle toute seule et défendue avec superstition mène droit au formalisme stérile; l'indépendance cultivée pour ellemême, c'est la confusion, le caprice, l'incoliérence! Heureux celui qui parvient à conquérir son équilibre entre ces tendances ennemies, qui, sans paralyser aucune de ses puissances de désir, et sans rien négliger de ses réserves héréditaires, ne fait qu'une seule âme des deux âmes qui nous sollicitent tour à tour, une seule âme, à la fois audacieuse et disciplinée! »

a poussés hors de l'Église, et dont l'histoire morale est si loin de présenter l'intérêt largement humain qui s'attache, par exemple, à la destinée spirituelle d'un Luther ou d'un Lamennais, d'un Renan, ou même d'un Loyson. S'il y a des sujets qui « portent » un écrivain, assurément ce n'est pas celui-là; et il semble que le biographe des frères Baillard aurait pu aisément trouver, dans l'histoire religieuse de sa province natale, quelque épisode qui fût plus complètement digne de son talent. N'a-t-il donc jamais été tenté d'écrire une Vie de Jeanne d'Arc ' ?

Entre temps, la vie d'action l'avait repris dans son engrenage. En 1906, il était rentré au Palais- Bourbon comme député de Paris. Il y rentrait à un mauvais moment, au lendemain de la loi de Séparation, au plus fort de nos discordes civiles. Longue et néfaste période où « les Français ne s'aimaient pas «, où la France, indifférente en apparence au péril extérieur grandissant, semblait prendre plaisir à se déchirer elle-même. Le peintre et le pamphlétaire de Leurs Figures a eu sous les yeux, plusieurs années durant, la plus riche matière d'observation qui pût tenter la plume d'un psychologue de la vie parlementaire. C'est cette expérience qui a alimenté nombre d'articles dont la verve sans indulgence a réjoui la mahce, piqué la curiosité, enchanté le goût de tous ceux qui lisent, et même de plus d'un des bénéficiaires des abus que récrivain attaquait. Si l'étranger n'écoutait pas aux portes, quel est le Français cultivé et libéral qui n'applau-

1. On a recueilli en un petit volume intitulé : Autour de Jeanne d'Arc (Paris, Champion, 1916), les articles que M. Barrés a consacrés ù la sainte de la patrie.

dirait pas à quelques-unes au moins des pages vengeresses qui s'intitulent avec une truculente franchise : Dans le cloaque?

M. Barrés ne s'en tenait pas d'ailleurs à ce rôle, tout négatif, d'observateur ironique et d'écrivain d'opposition. Il intervenait dans les discussions pour défendre, avec une autorité croissante, les causes qu'un intérêt supérieur lui rendait particulièrement chères. A vivre parmi des passions contradictoires, il prenait fortement conscience de dispositions intérieures que la vie, jusqu'alors, semblait avoir un peu obnubilées. « Je ne me connais pas comme un croyant, écrivait-il, mais l'infernale stupidité de nos anticléricaux m'oblige à sentir, à voir dans mon cœur la divine nécessité de la religion de mes pères. Auprès du cercueil de Brunetière, l'autre matin, je songeais que nous rendions à notre respecté ami, dans cette sublime atmosphère des mots latins les plus émouvants, un hommage que nulle puissance ne pourrait ni interdire, ni suppléer. Ce nesi pas que je subisse l'influence des dogmes, mais je m'incline avec amour sous V inévitable et irès chère influence du passé ^ » C'était retrouver l'état d'esprit, et presque les termes du testament de Fustel de Coulanges". Et, quelques jours après, à la tribune de la Chambre, il déclarait :

Sous couleur de guerre au cléricalisme, c'est la guerre au catholicisme qu'on veut faire. Or je me range parmi les défenseurs du catholicisme.... Je ne vais pas parmi ces défenseurs en quaUté de fidèle ou

1. Le ton de M. Clemenceau (Écho de Paris, 15 décembre 1906), non recueilli en volume.

de croyant, je n'y vais même pas en invoquant le principe de liberté.... Je rejoins et défends le catholicisme menacé, parce que je suis patriote, au nom de V intérêtliational.

Je considère que la nationalité française est liée étroitement au catholicisme, qu'elle s'est formée et développée dans une atmosphère catholique et qu'en essayant de détruire, d'arracher de la nation ce catholicisme, si étroitement lié avec toutes nos manières de sentir, vous ne pouvez pas prévoir tout ce que vous arracherez ^...

Ce patriotisme prévoyant et généreux lui tenait les yeux constamment ouverts sur le péril extérieur. Il maintenait énergiquement contre les empiétements du germanisme les droits et la dignité de la communauté française; il dénonçait les maladresses de ceux qui se montraient trop prompts à oublier ^•, il signalait sans relâche les graves dangers de l'émigration dans l'Alsace-Lorraine annexée. Il écrivait : « Si les folies de nos Méridionaux, ce qu'à Dieu ne plaise! devaient livrer à l'Allemagne une nouvelle bande de territoire, je ne quitterais pas ma Lorraine. Je demeurerais à Charmes pour être un élément de résistance française, de persistance latine et lorraine. Je supporterais de voir l'épais nuage des sauterelles affamées s'abattre sur mon plateau lorrain. Elles ne mangeraient tout de même pas ce que je couvrirais de terre ^î » En 1911, dans un

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