La Croix de Guerre, p
Les nations de l'Europe, — écrivait, dès le 1er mars 1915, M. Barrés, — sous le regard de l'univers attentif à cette grandiose tragédie, sont appelées depuis six mois à faire valoir les titres de leur puissance. Allemagne, que veux-tu?Ton orgueil, justifie-le! Et vous, noble Belgique, Russie, Angleterre, France? Le monde a suspendu ses jugements et décidé qu'il allait connaître à l'épreuve ce qui est admirable ^.
Rien de plus juste que cette observation. Pour les peuples comme pour les individus, la guerre est une grande épreuve, dans toute la force et dans tous les sens du mot; elle met à nu le fort et le faible de chacun ; elle déclasse et reclasse les valeurs morales, suivant leurs titres d'authentique noblesse. Ce reclassement des vraies valeurs ethniques, M. Barrés s'y est souvent exercé dans ses articles de guerre, et il a pu composer au jour le jour de curieux et vivants portraits des principaux peuples engagés dans le tragique conflit. Le fervent « amateur d'âmes » qu'il n'a jamais cessé d'être a voulu profiter de la
1. De la sympathie à la Fraternité d'armes : les Étals-Unis dans la Guerre, Alcan, 1919, p. 1.
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prodigieuse expérience psychologique qui était instituée sous ses yeux, et de son œuvre de guerre, on peut dégager, il a dégagé lui-même, un certain nombre d'enquêtes morales du plus haut intérêt sur nos amis et nos ennemis, enquêtes dont il y a lieu de grouper et de consigner les résultats.
Sur le compte de l'Allemagne d'abord, on pourrait s'attendre à ce que l'auteur de Colette Baudoche s'exprimât sans la moindre espèce d'indulgence. Et, de fait, nul n'a mis plus fortement en lumière sa brutalité, son orgueil, sa voracité, sa lourdeur têtue, son manque absolu d'esprit de finesse. Mais la vivacité du sentiment patriotique ne le rend pas aveugle aux qualités, et même aux vertus de nos adversaires : il sait rendre hommage à leur discipline, à leur courage, à leur méthodique patience, à leur esprit d'organisation. Sans avoir sur le génie allemand les singulières illusions qu'un Renan avait encore en 1870, il n'oublie pas ce que lui, Français, a pu devoir à ce génie dans le passé; il ne calomnie ni Kant, ni Gœthe. Il voit dans l'idéalisme monstrueusement dévoyé de l'Allemagne, dans l'imagination colossalement irréelle où elle s'abandonne, l'origine de son funeste impérialisme; mais il est trop poète pour condamner sans rémission l'imagination et l'idéalisme. Un jour, à propos d'une page testamentaire vraiment fort belle qui avait été trouvée sur un Allemand blessé, il se livre à de très suggestives réflexions sur « ce reître du Nord » qui, « près de mourir sous les peupliers de France », « refait de la poésie nébuleuse de Germanie ^ ». Mais