‹ Les maîtres de l'heure: Maurice BarresChapitre 39 sur 45 · Voyage en Angleterre, p · texte numérisé non relu

Voyage en Angleterre, p

FACE A l'action. 133

invité par ses amis italiens à venir passer quelques jours au milieu de leurs armées. Là, il put toucher du doigt les redoutables difficultés que la nature et l'histoire avaient opposées à l'efïort militaire de nos alliés et le mérite qu'ils avaient eu à entrer en guerre à nos côtés. L'amitié franco-italienne a procédé par étapes, car le propre du prudent génie italien est de ne rien brusquer, de ménager les transitions, et, d'autre part, en 1914, l'Italie était aussi peu que possible, matériellement et moralement, préparée à la guerre. Il fallut créer de toutes pièces l'instrument de la définitive libération italienne : la maladresse et la brutalité tudesques, la générosité de l'héroïsme français firent le reste : la Marne, Verdun déterminèrent au delà des Alpes une ferveur d'émulation dont la cause alliée ne pouvait manquer de bénéficier, L'Italie sentit que, dans un conflit où l'idée latine risquait de sombrer, elle se devait à elle-même de participer pleinement au péril commun : elle « se bat, — constate M. Barrés, — pour l'accomplissement de ses destinées nationales, c'est-à-dire pour s'assurer les frontières dont elle ne peut pas se passer, et puis pour la défense de la civilisation ». Reçu par le roi, — « saisissante figure, bien inattendue au cœur de cette Italie théâtrale et pleine de feu », — il a été frappé de « la supériorité morale » de ce souverain sérieux, sage, délicat et bon, et il songe tout naturellement, en le voyant, à «cette conception des devoirs princiers dont notre Louis IX a créé le type incomparable ». « Je crois, déclare-t-il, avoir respiré quelque chose de cette atmosphère inoubliable de courage et de douceur, d'humilité simple et grande, de mélancolie profonde

et touchante. » Et il note d'autre part, chez les officiers, lesquels « demeurent d'une manière extraordinaire des Italiens amoureux d'art », — et d'art théâtral, — « une aisance, un abandon » qui enchantent sa sensibihté d'artiste. Ce n'est certes point sa visite à d'Annunzio blessé, « plus charmant que jamais en jeune officier », écoutant de la musique de chambre dans un délicieux décor vénitien, qui atténuera en lui cette impression d'art obstinément mêlé aux spectacles les plus tragiques de la guerre i. Tant il est vrai que la guerre met en un relief particulièrement vigoureux les traits essentiels, l'âme profonde de chacun des peuples qui y sont engagés.

Cette observation s'applique avec une rigoureuse exactitude à la grande République d'outre-Atlantique. Jusqu'à 1914, on pouvait la croire uniquement absorbée par la « chasse aux dollars » et elle ne dissimulait point son admiration pour la force allemande. Sur la foi de la propagande germanique, elle croyait naïvement à la « décadence française ». La violation de la neutralité belge, le sursaut d'héroïsme qui dressa la France contre l'envahisseur, la victoire de la Marne dessillèrent les yeux d'un peuple resté très idéaliste sous des apparences parfois contraires. M. Barrés a scrupuleusement épié et très finement noté toutes les phases de la lente évolution qui a fait passer le peuple américain d'une sympathie, d'ailleurs très fervente, à une complète fraternité d'armes. Lettres privées, articles de journaux ou

1. Dix jours en Italie, Grès, 1917. Ces pages sont recueillies dans le livre intitulé : Pendant la bataille de Verdun, Émile-Paul, 1919, p. 245-376.

FACE A l'action. 135

de revues, menus faits de la vie quotidienne lui servent à mesurer « les progrès de la France dans la conscience américaine ». Tout d'abord, d'un élan presque unanime, l'Amérique offre à la France en guerre le généreux hommage de son respect, de son admiration, de son regret de l'avoir méconnue. « Que les mères, écrit magnifiquement M. Barrés, que les mères qui ont perdu leur fds au champ d'honneur recueillent ce grand témoignage. Il leur appartient, il est leur joyau, leur parure de fierté sous leurs vêtements noirs. » « Chacune d'elles, par son enfant, a rétabli l'honneur de la France. Le monde applaudit nos soldats morts et vivants, et regarde avec un silence angoissé les mères debout au- pied de la croix. » « Les descendants de ceux qui ont lutté pendant la guerre de Sécession pour l'abolition de l'esclavage et l'émancipation du Noir » ont compris, suivant le mot profond de l'un d'eux, qu' « il s'agit cette fois de l'émancipation du Blanc ». Et c'est bientôt ce que proclament, dans un manifeste solennel, cinq cents Américains, représentant l'élite intellectuelle de leur pays. Enfin, l'Amérique officielle, poussée à bout par les provocations allemandes, se lève à son tour : « un chantier, le plus extraordinaire qui soit au monde et qui fièrement ne voulait rien être d'autre, et qui méprisait les formes où s'attardent les peuples de l'Europe, veut de sa libre volonté devenir davantage une nation ». Spectacle prodigieux : dans une violente crise de conscience, un grand peuple retrouve le principe spirituel qui était sa raison d'être historique, et le Président Wilson continue Lincoln. Mais il y a plus : la levée en masse du peuple américain contre

l'immorale Allemagne n'aurait pas été si prompte, ni si unanime, ni si généreusement efficace, si la France n'avait pas dû en bénéficier plus que tout autre peuple. A l'égard de la France, l'Amérique éprouve plus que de la sympathie, plus même que de l'amitié, une ardente, profonde, admirative et respectueuse tendresse. Et cette tendresse est faite non seulement de curieuses affinités électives, mais encore d'un vif et émouvant sentiment de gratitude. Les États-Unis se souviennent de La Fayette plus que nous ne nous en souvenons nous-mêmes, et ils ont voulu nous rendre au centuple tout ce que nous avions fait pour eux lors de leur guerre de l'Indépendance. De là leur enthousiasme, et l'admirable intensité de leur effort. « C'est autour de la cause française que s'est cristallisé le meilleur de la bonne volonté américaine. » Cette bonne volonté, M. Barrés a mis toute sa complaisance à la décrire : mais il n'a pas cru qu'elle dût prendre fm avec la guerre. Profondément convaincu que les deux tempéraments américain et français, par leurs contrastes mêmes, sont destinés à se compléter l'un l'autre, pour le plus grand bénéfice de chacun d'eux, il appelle de ses vœux une coopération de plus en plus intime entre les deux nations : « Comme dans ces alliances où deux êtres se complètent sans se porter ombrage, écrit-il, les éléments de l'une et l'autre civilisation ont chance de s'accorder et de s'entr'aider pour une évolution vers des fins pareilles. L'Océan, lac franco-américain, Brest tendant la main à New- York, et la chaîne ininterrompue des bateaux qui amènent aujourd'hui le renfort américain, continueront, la guerre finie, un échange

FACE A l'action. 137

pacifique de bonnes volontés et une entr'aide nationale qui dépasse dans l'histoire des deux pays cette tragique collaboration guerrière d'aujourd'hui 1. )> Noble espérance qui est aujourd'hui celle de tous les Français clairvoyants et généreux.

« Et maintenant la France! » Ce mot qui suffisait à dresser debout, dans un élan d'enthousiasme, les plus grands auditoires américains, M. ^Maurice Barrés a dû souvent se le répéter à lui-même au cours de ses enquêtes psychologiques sur les diverses nations belligérantes. Il est visible que l'auteur de l'Ame française et la Guerre ne perd jamais la France de vue, et qu'à ses 3^eux aucun objet d'étude ne vaut celui qui consiste à observer et à définir l'âme nationale, telle qu'elle s'est révélée à la lumière de la grande tragédie qui, quatre années de suite, s'est jouée sur la scène du monde. Cette pensée de derrière la tête, — leur titre même en témoigne, — éclate dans tous ses livres de guerre ; elle inspire plus précisément encore sa conférence de Londres sur les Traits éternels de la France et son livre, son très beau livre sur les Familles spirituelles de la France.

Invité par l'Académie J;)ritannique à venir parler de la France aux Anglais, M. Barrés a excellemment réalisé une très ingénieuse et profonde idée. Laissons-le nous l'exposer lui-même :

M'étant proposé, nous dit-il, de mettre en valeur les titres de notre nation à l'estime universelle, j'ai produit les lettres les plus émouvantes de nos soldats et de leurs familles et puis des i'iiits authentifiés par

■[.De la sympathie, etc., p. 11, 23, 57, 58.

les mises à l'ordre de l'armée en regard, je lisais des fragments sublimes de nos chansons de geste ou bien de nos vieux chroniqueurs. C'était comme si j'avais pris à poignée dans le médaillier de la France les types les plus glorieux pour les mêler à nos croix de guerre ^.

Belle image et noble pensée qui a été supérieurement rendue. L'archevêque Turpin et le jeune Vivien, saint Louis et le pape Urbain II, Guillaume d'Orange et Jeanne d'Arc, Godefroy de Bouillon et le chevalier d'Assas viennent donner la réplique à Jean Allard-Méeus, à Alain de Fayolle, à Gaston Voizard, à François Laurentie, à Driant, à Jacques Péricard, le héros de « Debout, les morts! ». Ce sont les mêmes mots, les mêmes attitudes, les mêmes états d'âme généreux, héroïques et naïvement sublimes qui se renouvellent et se font écho à plusieurs siècles d'intervalle.... Je doute qu'un Français puisse relire tous ce discours sans que des larmes d'émotion et d'admiration lui m.ontent aux yeux, sans ressentir ce frisson spécial de fierté qu'on éprouve à Versailles, dans la Galerie des Batailles, à constater qu'un vieux peuple comme le nôtre a derrière lui toute une longue et glorieuse tradition de vertu militaire, et que ses plus beaux gestes se répètent à travers l'histoire. Il est heureux que de telles pages aient été traduites dans presque toutes les langues : l'âme française ne pourrait souhaiter un plus éloquent et plus véridique témoignage.

Ce témoignage se retrouve précisé et développé dans le livre sur les Diverses familles spirituelles de la France. Ce livre, — que peut-être n'aurait-on

1 Voyage en Angleterre, p. 27.

FACE A l'action. 139

pas attendu jadis de l'auteur de Leurs Figures, — on ne saurait trop en louer la généreuse inspiration. C'est le plus beau gage d'union sacrée qu'un écrivain français pût fournir. C'est la plus triomphale réponse que l'on ait jamais faite à ceux qui expliquent toute l'histoire de notre pays par l'opposition et la domination alternée de « deux Frances » ennemies et irréconciliables. Sous la diversité apparente des « familles spirituelles » qui ont surgi sur notre sol, l'écrivain a découvert et mis en un puissant relief l'identité foncière des âmes. Catholiques, protestants, Israélites, libres-penseurs, syndicalistes, internationalistes, traditionalistes, ils ne cherchent plus à heurter violemment leurs credos respectifs, mais ils puisent, dans leurs croyances particulières, des raisons, parfois diverses, parfois analogues, de se sacrifier pour la même cause supérieure et sacrée. Leurs lettres nous font pénétrer dans leur vie intérieure. I\I. Barrés a feuilleté bon nombre de ces lettres : il en a extrait, classé, commenté avec une respectueuse piété, avec la plus cordiale et la plus intelligente sympathie, les passages les plus significatifs. Et ce livre ainsi composé est l'un des plus émouvants que je connaisse, et celui peut-être où nous pouvons le mieux saisir l'âme de la France en guerre.

Il y a 25 000 prêtres environ dans l'armée française. Qu'ils aient été pour beaucoup dans le magnifique état moral de nos soldats, là-dessus tous les témoignages concordent. Les tragiques réalités de la vie et de la mort ont rendu au catholicisme ses puissants moyens d'action sur les âmes. La vieille religion de nos pères, aux yeux de ces innombrables chrétiens, fervents ou médiocres, qui ont déjà tant

souffert et qui, demain peut-être, vont mourir, a perdu ce caractère abstrait, lointain, un peu conventionnel qui, les mirages de la vie aidant, avait naguère rebuté beaucoup d'entre eux, esprits superficiels, ou prévenus, trop aisément dupes des apparences. Vigoureusement simplifiée, ramenée à ses données fondamentales, à ses dogmes essentiels, aux grandes idées de révélation, de sacrifice, de purification et d'immortalité personnelle qui en sont la substance même, elle reprend tout son empire sur les consciences; elle redevient, comme au temps du christianisme primitif, un aliment souverain de la vie morale. Sous sa toute-puissante influence, l'état d'âme des premiers martyrs est redevenu, sur tout notre front, chose courante et presque normale, et ils sont littéralement légion ceux qui, comm.e Polyeucte, courent « à la mort, à la gloire » avec cette ardeur d'abnégation souriante qui est un paradoxal défi jeté à nature. Mais là encore, là surtout, les prêtres ont prêché d'exehiple. « Je n'en crois, a dit Pascal, que les témoins qui se font tuer », et quand il s'agit de pousser les autres au sacrifice suprême, de simples prédications verbales, si éloquentes et si persuasives fussent-elles, seraient totalement insuffisantes. « Rien que pour le mois de septembre 1915 (affaires de Champagne), nous dit M. Barrés, j'ai dans les mains cent cinquante-six dossiers individuels de prêtres et de religieux morts au champ d'honneur; pour les batailles de 1916 à Verdun, deux cent six dossiers d'ecclésiastiques glorieusement morts; et j'ai eu à ma disposition (au début de 1917) les textes officiels de trois mille sept cent cinquante-quatre citations de membres du clergé et des congrégations, parmi

FACE A l'action. 141

lesquels plusieurs ont jusqu'à six ou sept étoiles ou palmes. » Qu'ajouter à l'éloquence de pareils chiffres?

Moins nombreux, plus dispersés que les catholiques, — il n'y a qu'un millier de pasteurs en France, et ils sont quatre cents dans l'armée, — les protestants peuvent difficilement se grouper et se prêter le mutuel réconfort de leurs expériences morales. Leur idéal, plus intérieur, rejoint d'ailleurs sur tous les points essentiels celui des soldats catholiques : ils insistent particulièrement sur la nécessité du retour de l'Alsace-Lorraine à la France, sur l'évidente, l'absolue justice de la cause française. « On ne m'envoie pas me faire tuer, écrit magnifiquement l'un d'eux; je vais combattre, j'ofïre ma vie pour les générations futures. Je ne meurs pas, je change d'atïectation. Celui qui marche devant nous est assez grand pour que nous ne le perdions pas de vue. » Quant aux Israélites, croyants ou incroyants, préoccupés qu'ils sont, pour la plupart, de montrer qu'ils sont dignes d'appartenir à la communauté française, ils justifient par leur vaillance l'idéalisme qu'ils ont hérité de leur race.

On aurait pu craindre que le pacifisme et l'internationalisme des socialistes ne leur fussent un obstacle à la claire intelligence du grand drame où se sont jouées les destinées nationales; et, de fait, il s'est bien trouvé quelques pèlerins de Zimmerwald et de Kienthal pour pousser à la paix blanche et pour prêcher la réconciliation universelle. Mais l'ensemble du parti, violemment déçu par la trahison de la social-démocratie, profondément convaincu que l'avenir des classes laborieuses était étroitement lié à la victoire française, s'est levé en masse contre

l'impérialisme germanique et, pour faire « la guerre à la guerre », s'est d'abord bravement astreint à la stricte discipline qu'il répudiait si follement naguère. Ainsi transformé, l'idéal socialiste a inspiré de très nobles sacrifices et légitimé des actes du plus pur patriotisme. — En face des socialistes se dressaient, avant 1914, avec une intransigeante âpreté, ceux qui s'appelaient eux-mêmes les traditionalistes. « Avant de libérer la patrie, ils eurent à se libérer eux-mêmes. Ces vainqueurs de la Marne avaient premièrement, au fond de leur conscience, vaincu la Germanie, dégagé les vertus et les vérités de chez nous, bref, assuré en eux le triomphe de la France.... Tous prévoyaient et annonçaient la guerre. » Ils n'eurent qu'à se souvenir du passé pour le continuer; mais ils l'ont fait avec une générosité admirable; et le nombre de leurs morts prouve assez le sérieux tragique avec lequel ils ont voulu rendre témoignage à leurs doctrines.

Rendre témoignage : sur ce point ils sont tous d'accord, les soldats de notre France. « Un trait commun à ces diverses familles d'esprits durant cette guerre, — dit fort bien M. Barrés, — c'est qu'elles sentent toutes que le meilleur, le plus haut d'ellesmêmes, leur part divine est engagée dans le drame, et périrait avec la France. » Catholiques, protestants, socialistes, tous, en défendant la France défendent leur foi particulière. Et tous ils ont raison. Le génie de la France est assez large et assez humain pour que tous les idéalismes se reconnaissent et se réconcilient en lui. « Cette catholicité, ce souci de l'humanité entière, c'est la marque du génie national, c'est une note généreuse et profonde dans

FACE A l'action. 143

laquelle s'accordent toutes nos diversités. » Pour l'avoir bien montré, pour avoir brossé cet émouvant « tableau où il a cherché, fidèle secrétaire de la France, à préparer les versets d'une Bible éternelle de notre nation * », M. Maurice Barrés a rendu, lui aussi, un impérissable témoignage à la France éternelle.

1. Les diverses familles spirituelles de la France, p. 193, 203,

Enfin il a lui sur le monde, ce jour tant désiré où l'Allemagne, vaincue, dut, à genoux, demander grâce. M. Maurice Barrés qui, quelques jours auparavant, avait, à la Sorbonne, prononcé un éloquent discours pour célébrer l'imminent retour de l'Alsace- Lorraine à la patrie française, fut de ceux qui assistèrent à la rentrée triomphale de nos troupes dans les provinces reconquises. « Minute sacrée » dont il a, d'une main frémissante et ferme pourtant, fixé le radieux souvenir. Le président de la Ligue des Patriotes, le successeur de Déroulède se devait à lui-même d'être à Metz le 19 novembre 1918, le jour où Pétain se fit conduire au tombeau de Dupont des Loges, à Colmar, le 22, le jour où Castelnau y reçut les ovations d'une foule en délire, à Strasbourg, le 25, le jour où Gouraud, Pétain et Castelnau, dans l'immense cathédrale, assistèrent au Te Deum de la victoire. Moment unique de l'histoire de France, et qui, par la plénitude et la grandeur des émotions qu'il déchaîna dans les âmes, défie toute parole humaine, fût-ce celle d'un maître du verbe. « Pour moi, écrit modestement, humble-

FACE A l'action. 145

ment, M. Barrés, j'ai le cœur trop petit, l'esprit trop faible; je ne peux pas saisir, contenir et vous apporter toutes les émotions, toutes les raisons par lesquelles je suis assailli depuis que la marée française a recouvert les terres d'Alsace et de Lorraine et rejoint, revivifié leurs profondes sources indigènes. L'événement dépasse l'expression individuelle et, seules, des cités lui peuvent donner une voix. Acceptons notre insuftlsance. Les grandes choses doivent être dites simplement. » Voici l'arrivée des premiers officiers dans un village des environs de Metz :

De tous les coins, les enfants accourent, tandis que, sur les seuils, les femmes et les hommes restent figés, n'osant croire, pétrifiés de crainte et de bonheur.

Nous demandons le maire : il arrive les mains tendues : « Nous vous attendions depuis quarante-sept ans. »

Rien de plus.

On se regarde avec des yeux pleins de larmes, on se reconnaît : on est de même race, il n'y a plus qu'à s'embrasser.

Puis c'est l'entrée quasi religieuse des soldats de France dans la vieille cité messine :

Comment retenir et fixer cette première minute où les drapeaux de la France, ses grands chefs et son armée resplendissante de fierté et de fraternité, s'avancent dans les rues de Metz dont l'âme s' agenouille de bonheur?... Le ciel était solennel et charmant, un ciel couleur de l'àme des femmes de Metz, pleine de prières, de deuil et de reconnaissance. .Jamais notre patrie ne fut ainsi aimée et ses armes bénies. C'était, dans cet immense plein air, une solennité d'Église, l'adoration de la France.... Je peux dire que je sais maintenant de quelle manière, enivrée et pure, Jeanne d'Arc se tenait dans le chœur de Reims, quand elle

VicToii GiBAUD. — Maurice Barrés. 10

eut conduit le Roi au Sacre. Nos poilus sont transfigurés d'avoir mené la France dans Metz. De vrais archanges guerriers....

Et 'voici une « chose vue » dans la cathédrale de Strasbourg :

Pétain vient d'inviter Castelnau à se tenir auprès de lui. Je n'oublierai jamais le geste filial du plus vieux des chanoines. Ce vieillard, le chef du chapitre, tenait dans sa main la main du maréchal de France, et ils allaient ainsi comme un enfant avec son père, ou comme deux frères. Sainte familiarité, indicible simplicité de l'héroïsme! Les orgues exultaient d'allégresse, les lumières faisaient un diadème aux poilus, les voix escaladaient le ciel, et tout le monde pleurait.... Tous les morts de la guerre et tous les survivants emplissaient la nef, heureuse de contenir une fois une âme digne de ses beautés.

Ces gestes, ces mots, ces spectacles inoubliables, il était de toute nécessité morale que l'auteur d'Au service de l'Allemagne en fût le témoin émerveillé et l'annaliste fidèle. Il manquerait quelque chose à son œuvre, si ces pages, puissamment symboliques, n'y figuraient point. Et l'on conçoit qu'il ait pu écrire : « Jusqu'à la dernière minute de notre vie, quand nous baisserons nos paupières pour nous recueillir, nous trouverons toujours dans notre conscience l'étincelle qu'y déposent ces grands jours K »

Mais ce n'est pas seulement en Alsace-Lorraine que « l'appel du Rhin » s'est fait entendre de la France triomphante ; c'est dans tous les pays rhénans.

1. L'Appel du Rhin : la Minute Sacrée, Société littéraire de France, 1919, p. 44, 16, 20, 21, 22, 46.

FACE A l'action. 147

Et toute la France a suivi et « s'en est allée tremper ses drapeaux dans le fleuve ».

Mais il faut maintenant préciser les espérances que « ces jours du suaire déchiré » nous ont fait concevoir, « Comment rétablir le commandement de notre race sur le Rhin? » C'est la grande question qui désormais se pose à la conscience française. Tant qu'elle n'a pas été réglée officiellement, entre gouvernements alliés, dans ses données fondamentales, M. Barrés s'est efforcé d'en préparer une solution conforme à l'équité, aux réalités historiques, à l'intérêt de la France et de la civilisation générale. Il recueille et commente avec une pieuse insistance tous les souvenirs que la France a laissés sur la rive gauche du Rhin, les sympathies, parfois à peine refroidies, qu'elle y a fait naître au cours du dernier siècle, les regrets ardents que sa retraite y a provoqués, les espoirs, encore balbutiants, que sa réinstallation y a fait surgir. Dans la Sarre, à Trêves, dans le Luxembourg, il s'enquiert de tous les faits qui sont de nature à favoriser « les amitiés françaises », « l'indépendance du Palatinat et son développement intellectuel arrêté par le prussianisme ». Et à dénombrer les principaux vestiges, qui n'aspirent qu'à refleurir, de l'influence française dans cette Rhénanie qui a déjà connu et aimé la gloire de nos armes, il s'exalte, il entrevoit pour son apostolat une noble mission nouvelle : « A chaque fois, s'écrie-t-il, que j'ouvre les admirables albums du commandant Esperandieu, et que je vois ces dieux et ces héros gallo-romains remontés à la vie, ressuscites, sortis de terre, quelle ardente impatience j'éprouve de me mettre à notre nouvelle

tâche qui est de faire jaillir derechef les antiques sources et d'offrir leur divin rafraîchissement aux provinces rhénanes ^1 «

Les négociateurs du traité de Versailles, s'ils ont connu ces prédications enthousiastes et persuasives, n'ont pas cru devoir en tenir compte; ils ont résisté à « l'appel du Rhin ». Ils n'ont pas voulu donner à la France ses « frontières naturelles »; ils^luLont même refusé ses frontières de 1814; ils se sont contentés de lui restituer celles de 1870. La Rhénanie n'a pas été détachée du Reich, même sous les simples espèces d'un État indépendant et neutre, et le contrôle que nous sommes autorisés à exercer sur elle reste limité, peu durable et précaire. Que, dans son for intime, M. Maurice Barrés ait jugé suffisantes ces concessions finales faites aux légitimes exigences françaises, c'est ce que se refuserait à croire le plus distrait de ses lecteurs. Mais, par patriotisme, par esprit politique aussi, il s'est abstenu de critiquer publiquement les dispositions du traité de paix. Il a accepté la situation de fait que la guerre, — et la volonté anglo-saxonne, — ont créée à la France; il a sincèrement admis que les destinées de la Rhénanie se développassent dans le cadre de l'Empire allemand; mais il n'en a pas moins voulu poursuivre son œuvre de rapprochement franco-rhénan; et pour donner plus de retentissement à son effort de propagande, il a professé à l'Université de Strasbourg sur le Génie du Rhin une série de leçons qui, recueillies en volume, ont pour objet de tracer

1. L'Appel du Rhin : la France dans les Pays rhénans (Une tâche ^nouvelle), Société littéraire de la France, 1919, p. 82.

FACE A l'action. 149

aux nouvelles générations françaises tout un programme d'action en pays rhénan.

Livre très généreux, puisqu'il écarte, de propos délibéré, les souvenirs douloureux de la dernière guerre, et puisqu'il se défend bien de violenter en quoi que ce soit les aspirations naturelles des populations rhénanes. Livre de poète et d'artiste au moins autant que de moraliste et d'homme politique. « Ce qui m'a poussé, avoue-t-il, c'est mon amour du sujet que je voulais traiter. Un tel amour que je ne peux voir où que ce soit, dans la page la plus morne du livre le plus insipide, le nom du fleuve brillant et mystérieux, sans en recevoir une espèce de commotion, un prodigieux éveil d'intérêt, une curiosité de tout Vôtre. « Et encore : « Magie des nuées qui flottent sur le fleuve et ses collines! Nous tous, gens des deux rives, que nous nous tournions en esprit vers le Rhin, aussitôt nous sommes pris d'un tressaillement de poésie et d'un mystérieux attrait. » Et il a beau vouloir « se discipliner » et « se circonscrire », « concentrer et refroidir son sentiment pour le rendre plus opérant » : il est visible que son « imagination hantée par le romantisme du Rhin » a donné le branle à sa sensibilité et à sa réflexion, bref, qu'il a été comme ressaisi par le génie de sa race, ce « Mosellan qui trouve dans la vieille Lotharingie son parfait climat moral », et que, tout en s'efïorçant d'exprimer, sur ces graves questions, « la pensée de la France ^ », il cède obscurément à ces « puissances invincibles du désir

1. Le Génie du Rhin, édition originale, Pion, 1921, p. viii, iX, xr, XII.

et du rêve » qui, peut-être, à leur insu, conduisent mystérieusement tous les hommes....

On ne saurait nier en tout cas que la question soit admirablement posée par le conférencier dans la Préface de son livre :

Puisque des rapports de tous genres sont inévitables entre la France et la rive gauche que les armées alliées occupent, la meilleure préparation pour le rôle que nos administrateurs, nos officiers, nos soldats et chacun de nous, nous pouvons avoir à tenir, c'est évidemment l'étude des conditions dans lesquelles ce contact s'est déjà présenté.... Quelle aide la plus visible la France a-t-elle donnée à la vie spirituelle, économique, intellectuelle de la rive gauche?... Il s'agit de savoir ce qu'ont fait nos pères, non pour les répéter, mais pour apprendre de leurs succès et de leurs fautes, ' dans le passé, le secret d'une coopération actuelle franco-rhénane ^.

Ce captivant programme, M. Maurice Barrés l'a excellemment rempli. Après avoir essayé de définir, d'après les textes de nos écrivains, ce qu'il appelle « le sentiment du Rhin dans l'âme française », il tâche de caractériser la vie légendaire, religieuse, économique du peuple rhénan, et il n'a point de peine, dans ces divers domaines, à reconnaître l'apport français et à en montrer, relativement à l'apport prussien, la généreuse et féconde influence. Tandis que la Prusse asservit, la France libère. Elle doit reprendre et poursuivre son œuvre, brutalement interrompue par un siècle de domination prussienne. « La France sur le Rhin doit agir d'une telle manière qu'elle incline les Rhénans à un idéal spi-

Page 1