‹ Les maîtres de l'heure: Maurice BarresChapitre 5 sur 45 · SOUS LES BANNIÈRES ROMANTIQUES · texte numérisé non relu

SOUS LES BANNIÈRES ROMANTIQUES

Au mois de janvier 1883, débarquait à la gare de l'Est un grand garçon de vingt ans, sec et maigre, au teint jaune et terreux, aux longues mèches noires rebelles, au masque anguleux et tourmenté qui n'était pas sans rappeler celui de Condé ou de Pascal. Il arrivait en droite ligne de sa Lorraine natale, dont il devait conserver toujours l'accent appuyé et un peu âpre. Comme tant d'autres avant lui, il se déracinait pour venir conquérir Paris. Il avait déjà beaucoup lu, beaucoup rêvé, et noirci un peu de papier. Son état d'fÀmc ne devait guère différer, j'imagine, de celui de cet autre rêveur qui.

un siècle auparavant, débarquait du coche de Bretagne en compagnie de la pimpante Mme Rose, et qui n'était alors que le « chevalier » de Chateaubriand. Il était dévoré d'ambition, de toutes les ambitions, — celle du grand artiste comme celle de l'homme d'action. Orgueilleux et timide, cachant ses timidités et ses juvéniles candeurs provinciales sous les espèces, parfois bien distantes, d'une prodigieuse faculté de dédain, à la fois ardent et inquiet, intelligent surtout, d'une intelligence prompte, complexe, subtile, aiguë, il brûle « de s'associer à cette vie immense, étendue devant lui ». « Toutes les énergies assemblées de sa jeunesse aspiraient l'air, frappaient le sol de leur pied et hennissaient comme un régiment de hussards qui attend le signal de la charge ^ »

1. Les Déracinés, édition originale, Fasquelle, p. 63. — Les ouvrages de M. ]\Iaurice Barres ayant paru, généralement avec des retouches et des variantes, chez plusieurs éditeurs successifs, on citera ici, sauf exceptions très rares et intentionnelles, les éditions originales qui nous permettent de saisir tout près de leur source originelle la pensée et la forme de l'écrivain.

Si plastique qu'elle soit encore, une âme de vingt ans a déjà toute une longue histoire. D'abord, elle résume ou reflète en elle bien des âmes antérieures. Nos gestes les plus originaux sont souvent à peine nôtres et ne font guère que reproduire ceux de nos ancêtres lointains. Il ne nous est pas indifférent de savoir que, du côté paternel, M, Barrés est un compatriote de ce Pascal dont il a si bien parlé * : son lyrisme lui vient peut-être de ces consuls, receveurs qu'on trouve installés à Saint-Flour dès le xv^ siècle, et dont l'un se fixa à Blesle, en Haute- Loire, vers 1530. C'est de cette branche qu'est sorti l'auteur de Colette Baudoche. De père en fils, les Barrés de Blesle étaient notaires royaux. Survint la Révolution. En 1804, un de ces Barrés s'engage à vingt ans dans les vélites aux chasseurs de la garde consulaire : il fit toutes les guerres de l'Empire, devint officier supérieur, et laissa aux siens un curieux « itinéraire » manuscrit de ses campagnes. Entre

1. L'Angoisse de Pascal (Journal de l' Université des Annales, 25 mai 1909).

temps, il s'était marié, à Charmes-sur-Moselle, avec une jeune fille du pays, et c'est là qu'il vint prendre sa retraite. Son fils unique, Auguste Barrés, ancien et brillant élève de l'École Centrale, vint aussi s'établir à Charmes. De son mariage avec une Lorraine de très vieille souche allait naître, à Charmes, le 22 septembre 1862, l'écrivain qui devait si poétiquement chanter « la colline inspirée ^ ».

« Race économe, calculatrice et utilitaire », dit Vidal de La Blache des populations du plateau lorrain. Et il ajoute : « figée dans ses habitudes, ennemie des innovations ». Faut-il rapporter à cette disposition ethnique le « traditionalisme » de M. j\Iaurice Barrés, son culte fervent du passé, son perpétuel souci de tout fonder sur « la terre et les morts »? On peut observer aussi que, sur ces « bastions de l'Est », un patriotisme ombrageux et farouche devait tout naturellement fleurir : « éternel champ de

1. René Gillouin, Maurice Barrés {les Célébrités d'aujourd'hui), Paris, Sansot, 1907 (avec une excellente bibliographie) ; — Henri Massis, la Pensée de Maurice Barrés, Paris, Mercure de France, 1909; — René Jacquet, Notre maître Maurice Barrés, Paris, Per Lamm, 1900. — Cf. Maurice Barrés, Scènes et Doctrines du Nationalisme, édition originale, Juven, p. 414-427; et Jérôme et Jean Tharaud, la Lorraine racontée par M. Maurice Barrés (Lectures pour tous, décembre 1910) et En regardant travailler M. Maurice Barrés (Journal de V Université des Annales, 25 mai 1909). — Sur l'ensemble de l'œuvre de M. Barrés, on pourra consulter encore le livre récent, un peu confus et tumultueux peutêtre, de M. AlbertThibaudet, la Vie de Maurice Barrés (Paris, Éditions de la Nouvelle Revue française, in-8, 1921), et, surtout, les pages si fines, si bien informées, si subtilement pénétrantes, que M. Henri Bremond a publiées dans la Revue des Deux Mondes du 15 février 1908, et qui servent aujourd'hui d'introduction à Vingt-cinq années de vie littéraire. Pages choisies de Maurice Barres (1 vol. in-lG, Paris, lîloud, 1908).

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bataille » où Celtes et Germains se sont périodiquement affrontés, la Lorraine a pour mission historique de contenir le flot du germanisme envahissant, de maintenir dans son unité permanente le clair génie gallo-romain; elle n'est pas impunément le pays de Jeanne d'Arc.

Mais, tout en s'opposant à l'Allemagne, elle la comprend, elle la pénètre, elle est capable de s'en assimiler les secrètes aptitudes : le don philosophique et poétique, le repliement sur soi, la tendance aux rêves abondants et tumultueux. La vallée de la Moselle est un excellent poste d'écoute, et l'on y perçoit fort distinctement les voix musicales et nostalgiques du brumeux génie du Rhin.

Charmes est une jolie petite ville, mi-paysanne, mi-ouvrière, de 3 000 habitants. La maison familiale de l'écrivain est située un peu en dehors de la ville, au centre d'un beau jardin français, « plein de repos et de fraîcheur », qui descend jusqu'à la Moselle. De la terrasse, le regard embrasse la noble et large vallée, les opulentes verdures de la forêt de Charmes, la côte d'Essey, et, parfois, quand le temps s'y prête, on voit à l'horizon se dresser les premiers escarpements des Vosges. C'est là, dans ce paisible milieu de bonne bourgeoisie française, que l'enfant passa ses toutes premières années. La mère, dont la fine distinction d'esprit semble avoir eu, de bonne heure, une grande action sur son fils, était de santé fort délicate : elle dut, plusieurs années de suite, aller faire une cure de repos dans une pension de Strasbourg, dirigée par des religieuses, et, l'été, à Andlau, dans la montagne alsacienne. L'enfant ne la quittait pas, et ses longues

stations à la vieille cathédrale lui ont laissé dans l'âme des impressions de beauté, des émotions religieuses dont le souvenir attendri ne devait jamais s'évanouir.

Et puis, ce fut la guerre :

Si j'interroge mes premières années, j'y vois d'abord un paroxysme de tumulte français : sous un soleil fulgurant, des trains chargés de soldats, — de soldats par milliers, suants, ivres et débraillés, — couraient à la frontière (juillet 1870), alors que toute ma petite ville, les hommes, les femmes et les enfants, penchés aux barrières de la gare, leur tendait du vin, du café, de la bière et de l'alcool encore en criant : « A Berlin! » Nous faisions pour le mieux! Et peu de jours plus tard, sous la pluie, pendant une interminable journée de douleur et de stupéfaction, ce fut, pêle-mêle, cavaliers avec fantassins, et les soldats boueux insultant les ofTiciers, dont un général pleurait (du moins ma jeune imagination me persuada qu'il pleurait), ce fut l'immense et sale confusion, les troupeaux en retraite sur Châlons. Et puis le surlendemain, à huit heures du soir, dans l'ombre, au milieu de notre silence, apparurent cinq uhlans, qui chevauchaient, le revolver au poing. Ils précédaient la puissante nappe des vainqueurs, dont l'odeur immonde de graisse, de cuir, de chicorée, m'est aujourd'hui encore présente. Après cela, tout Wagner et tout Nietzsche et leur solide administration, qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse? Ce n'est pas la question de savoir où est la supériorité. Tout mon cœur est parti dans ma septième année par la route de Mirecourt, avec les zouaves et les turcos qui grelottaient et qui mendiaient et de qui, trente jours avant, j'étais si sûr qu'ils allaient à la gloire ^.

1. Les Amitiés françaises, édition originale, Juven, p. 22-24. Cf. Jérôme et Jean Tharaud et René Jacquet, op. cit.

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Vision inoubliable, et autour de laquelle d'autres, tout aussi douloureuses, ne se cristallisèrent que trop vite. L'occupation allemande fut très dure à Charmes, et le Boche éternel s'y montra tel que nous l'avons revu depuis. Brutalités, vexations, incendies, fusillades : par folle terreur des francstireurs, on faisait monter sur toutes les locomotives des notables du pays. Le père de M. Barrés, son grand-père maternel, qui était maire de Charmes, furent parmi ces otages. Le dernier en tomba malade et ne put s'en relever. La guerre finie, Charmes fut occupée jusqu'au paiement intégral de l'indemnité. Il fallut loger des Prussiens : l'un d'eux, qui n'était point un mauvais homme, s'improvisa domestique, et, parfois, il conduisait l'enfant à l'école. Enfin, le dernier casque à pointe disparut à l'horizon, et la vie française put reprendre son cours normal.

Il était temps. Pendant toutes ces années troublées, les études avaient été fort négligées, et il aurait fallu les reprendre par la base. On mit l'enfant interne au collège de la Malgrange, qui était tenu par des prêtres, et où, tant bien que mal, on l'initia au rudiment, puis plus tard au lycée de Nancy. Il a gardé un détestable souvenir de ses années de pension :

J'ai passé mon enfance au collège, au milieu d'abominables imbéciles. *

Au bout de cinq ans, j'y trouvai une légère distraction. Pour exercer notre mémoire, on nous donna une Anthologie des prosateurs français du xix^ siècle. Je possède encore ce gros volume bleuâtre. A chaque fois que je l'ouvre, je retrouve cette joie aiguë et tremblante, joie enveloppée de tristesses, que me faisait ce bon livre pendant les longues études du soir, quand.

après une journée terrible, je me consolais parmi ces enchanteurs jusqu'à l'heure bénie du coucher. J'avais pour d'excellentes raisons une peur terrible des récréations. Et il ne faut pas sourire, si je dis que Charles Nodier (avec Trilby), Alexandre Dumas (avec Une soirée chez Charles Nodier), Veuillot (avec Maître Aspic), quelques autres encore, étaient mes vrais camarades....

Un jour, il découvre la notice sur Augustin Thierry, et, s'exaltant au récit de ses soufïrances, le cœur rempli « de générosité et de trouble », il tombe sur la page, qui nous a tous si profondément remués à son âge, où le noble écrivain raconte comment est née sa vocation d'historien. « Je me mis à gesticuler d'aise, répétant moi aussi : Pharamond, Pharamond.... »

O désastre! L'homme, le préposé, le surveillant bondit — Je me souviens qu'il lisait alors, comme toujours, les Faucheurs de la mort. C'était sa lecture

favorite et stupide Par terreur et prudence, je

m'étais coulé sous la table. D'un adroit coup de pied, m'en ayant fait sortir, il me précipita dans la boîte à houille. C'était le lieu d'humiliation habituel. Pourquoi ce singulier et incommode pénitencier? Aujourd'hui encore, je ne comprends rien à la fantaisie de l'afïreux drôle.... Je m'agenouillais, terrifié, dans la houille, et, au bout' de cinq minutes, l'horrible chaleur du poêle de fonte où j'étais presque adossé m'avait perdu d'apoplexie, névralgie et autres barbares douleurs, sans oulîlier l'humiliation ^...

Même en faisant la part de l'exagération littéraire, il reste que ces années de collège ont été

1. Article non recueilli en volume, cité par R. Jacquet, op. cil., p. 33-35.

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moroses et sans joie. Aux âmes solitaires et un peu féminines, aux sensibilités souffrantes, aux imaginations rêveuses, aux intelligences vagabondes, inquiètes, capricieuses, les mœurs et les habitudes de nos internats ne conviennent guère. L'adolescent eut à souffrir d'abord d'une « grande misère physique », des « sommeils écourtés », du « froid et de l'humidité des récréations », de la « nourriture grossière », puis des « hâbleries » et de la « vigueur » des « futurs goujats », ses camarades i, enfin de l'incompréhension ou de l'indifférence des maîtres. Mais il ne capitulait point : « ... Tous m'ayant blessé, je disais en moi-même : Ils verront bien, un jour. Chaque année, à chaque semaine presque, j'ai pu répéter : Ils verront bien, ce mot des enfants sans défense qu'on humilie 2. » Les exercices scolaires l'ennuyaient. « Jusqu'à l'époque de sa rhétorique, on ne lui enseigna rien que de sec, décoloré et formaliste qu'il mâchait machinalement et sans y trouver de saveur. » Il semble pourtant qu'à travers tous ces vieux textes un pâle rayon de la beauté antique ou classique ait parfois filtré jusqu'à ce cœur endolori d'enfant sauvage. Amaryllis, Bérénice, frais fantômes échappés des vers de Virgile et de Racine, vous êtes nées sans doute un soir d'hiver, dans une salle enfumée d'études. Et j'imagine aussi que le futur auteur des Amitiés françaises n'a pas attendu d'être sorti du collège pour prendre contact avec Pascal.

1. Sous l'œil des Barbares, nouvelle édition, augmentée d'un Examen des trois volumes, Perrin, 1892. — Ce début de chapitre ne figure pas dans l'édition originale de 1888.

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