Amori et Dolori sacrum, éd. originale, Juven, p
2. De l'aveu de M. Barrés lui-même, il ne faudrait pas chercher dans Bouteiller un portrait exact, minutieux et complet de Burdeau. Ily a eu transposition littéraire. « Il (Bouteiller) ressemble en plusieurs points essentiels, — bien qu'il s'en dislintjue par ailleurs, fortement, ■ — à M. Burdeau. » {Les Déracinés, éd. originale, Fasquelle, p. 20.)
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tigieux ascendant. A ces jeunes intelligences, avides et ingénues, il ouvrait un monde nouveau, celui des idées générales, de la pensée pure; il les plongeait dans l'atmosphère intellectuelle de leur temps. Ce fut une ivresse, un « émerveillement ». Rappelonsnous les fièvres et les enthousiasmes qui accompagnèrent nos premières spéculations abstraites, et combien de têtes, autour de nous, ont été tournées, — quelques-unes, hélas! pour toujours, — par ce vin trop fort pour elles. Comme tous leç disciples de Lachelier, Auguste Burdeau était nourri de Kant et de philosophie allemande; il traduisait Schoj)cnhauer. Mais il n'était pas seulement kantien; il se considérait comme un missionnaire de l'État laïque et il pliait sans scrupule à son roide idéal les personnalités qui lui étaient confiées. Déjà la politique l'attirait. A en croire M. Barrés, tout en subissant son action, tout en se laissant « émouvoir par le pathétique de la voix et du geste », le jeune Lorrain aurait assez vite percé à jour et réprouvé les « manières électorales » de son professeur. Celui-ci d'ailleurs quitta assez vite le lycée de Nancy pour Louis-le-Grand. Il fut remplacé par Jules Lagneau, qui était une sorte de saint laïque, et qui, au lieu, comme Burdeau, d' « exposer d'une manière oratoire l'histoire de la philosophie, se mit à chercher la vérité » devant ses élèves. « Il ne la trouvait pas aisément, a écrit M. Barrés, et nous ne savions même pas ce qu'il cherchait.... Je me rappelle toutefois que j'avais un vague sentiment du cabothiage de Burdeau et quelque sentiment aussi de la haute moralité de M. Lagneau. » S'il est vrai que « c'est toujours
Victor Giraud. — Maurice Barrés. 2
une faveur du sort d'avoir approché une âme noble ^ », ces impressions de jeunesse n'ont pas été perdues.
Pour l'instant, la philosophie pure, quels qu'en fussent les secrets attraits, cédait le pas à la poésie. Guaita, à son tour, avait été rendu à la libre vie de l'étudiant, et les deux amis passèrent ainsi « en pleine indépendance » les mois de mai, juin, juillet, août 1880. Ce fut là, au témoignage de M. Barrés, « le plus beau temps de sa vie ».
Nous étions dans un état en quelque sorte mystique Absolument étrangers aux controverses qui
passionnaient l'opinion, nous les jugions faites pour nous amoindrir. En revanche, nous n'admettions pas qu'un romantique ou que le moindre parnassien nous demeurât fermé. Toute la journée, et je pourrais dire toute la nuit, nous lisions à haute voix des poètes.... En même temps que les chefs-d'œuvre, nous découvrions le tabac, le café et tout ce qui convient à la jeunesse. La température, cette année-là, fut particulièrement chaude, et, dans notre aigre climat de Lorraine, des fenêtres ouvertes sur un ciel étoile que zébraient des éclairs de chaleur, la splendeur et le bien-être d'un vigoureux soleil qui accablait les gens d'âge, ce sont les sensations qui dorent ma dix-
1. Lettre de M. Maurice Barrés à M. Breistrofïer (9 décembre 1911), dans Jules Lagneau, p. 93-96. Cet opuscule, composé, avec le concours de l'Union pour l'action morale, par M. Breistrofïer, parent de Lagneau, en 1912, n'a pas été mis dans le commerce. Il contient aussi une lettre de Jules Lemaître (24 avril 1912) : « J'ai beaucoup connu et beaucoup aimé Jules Lagneau. J'ai été son camarade à l'École normale. J'allais souvent chez sa mère. J'avais pour lui du respect et je craignais sou jugement. Non qu'il affectât la gravité : il avait même des gaîtés enfantines. Je n'ai pas connu de meilleur cœur ni de plus profonde intelligence philosophique. »
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huitième année. Voilà le temps d'où je claie ma naissance. Oui, cette magnificence de la nature, notre jeune liberté, ce monde de sensations soulevées autour de nous, la chambre de Guaita où deux cents poètes pressés sur une table ronde supportaient, avec nos premières cigarettes, des tasses de café, voilà un tableau bien simple; et pourtant, rien de ce que j'ai aimé ensuite, à travers le monde, dans les cathédrales, dans les mosquées, dans les musées, dans les jardins, ni dans les assemblées publiques, n'a pénétré aussi profondément mon être ^.
De cet amoureux de poésie romantique on aurait voulu faire un magistrat. Il s'inscrivit à la Faculté de Droit de Nancy ; mais il « rêvait d'avoir du talent littéraire », et, en bon ouvrier de lettres, il se préparait à son futur métier. « Je possède encore, nous dit-il, les cahiers d'expressions où j'ai dépouillé Flaubert, Montaigne et Agrippa d'Aubigné pour m'enrichir de mots et de tournures expressives -. » Il dépouillait bien d'autres livres. Mais c'est décidément aux romantiques qu'allaient toutes ses préférences. Son premier article, dans le Journal de la Meurihe et des Vosges, était pour soutenir la candidature académique de Paul de Saint-Victor, et de Nancy il envoyait à une revue parisienne, la Jeune France, qui les insérait, des pages enthousiastes sur le Théâtre d'Auguste Vacquerie et sur Charles Hugo. A la Jeune France collaboraient Leconte deLisIe, François Coppée, Sully Prudhomme,