Amori et Dolori Sacrum, éd. originale, Juven, p
2. Id., ibid., p. 130. — Cf. aussi, p. 252-253 : quelques mots d'un étudiant en médecine, prononcés devant lui, font naître chez 1' « adolescent courageux » de quinze ans, l'idée « d'aller visiter à Paris les maîtres ».
Alphonse Daudet, Anatole France, André Lemoyne, Paul Bourget. On remarqua la prose de ce nouveau venu. Le directeur de la revue, Albert Allenet, très fier de sa découverte, fit des ouvertures au débutant, dont il publia encore, en cette année 1882, une courte nouvelle, /e Chemin de i Institut^. Celuici, bien entendu, ne rêvait que de Paris, où déjà, à plusieurs reprises, il était venu en courant, et qui lui paraissait l'unique foyer où s'allume la gloire littéraire. Il obtint de sa famille d'aller y poursuivre... ses études de droit, et d'y rejoindre son ami Guaita. Il n'avait pas vingt et un ans.
Un cerveau de vingt ans est une nébuleuse. Les influences, les lectures, les expériences les plus contradictoires s'y sont donné rendez-vous, se disputant àprement la conquête d'une personnalité qui n'a pas pris conscience d'elle-même et qui, à proprement parler, n'existe pas encore. Qui démêlera, parmi ces divers courants, celui qui, la vie aidant, finira par l'emporter sur les autres? Deux tendances opposées, à ce qu'il semble, se partagent dès lors l'âme complexe et mobile du futur auteur de l'Ennemi des Lois. D'abord, à l'entendre, à le regarder penser et vivre, il est, à son insu sans doute, comme envoûté par l'Allemagne. Guaita, qui était « d'origine germanique », en l'enrôlant parmi tous les poètes romantiques qui, de Rousseau et de Gœthe ^ à Wagner et à Verlaine, ont exalté les
1. Stanislas de Guaita, M. Maurice Barrés {Nancy- Artiste, 15 janvier 1888).
2. « O mon cher Rousseau, mon Jean- Jacques, vous, l'homme, du monde que j'ai le plus aimé i célébré sous vingt pseudonymes, vous, un autre moi-même.,.. » {Le Jardin de Bérénice, éd. origi-
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« puissances invincibles du désir et du rêve », prêché « le culte du moi », l'a asservi à un génie étranger : le romantisme, nous nous en rendons aujourd'hui mieux compte que, jamais, a une bonne part de ses vraies origines outre-Rhin. Les enseignements philosophiques de Burdeau agissaient dans le même sens : le subjectivisme kantien est apparenté de très près à l'individualisme romantique, et le pessimisme de Schopenhauer n'est que la forme aiguë du mal du siècle 1. Pour l'instant donc, sa sensibilité, son imagination, sa pensée sont tout imprégnées de germanisme; il est en proie à une véritable intoxication, et nul ne sait s'il parviendra jamais à s'en guérir. Mais d'autre part, Lorrain mâtiné d'Auvergnat, de bonne société bourgeoise et française, petit-fils d'un soldat de Napoléon, il n'est guère vraisemblable qu'il n'ait pas, tôt ou tard, le goût de l'action. Il a souffert par les Allemands; il a entrevu les disciplines classiques et la grande tradition nationale 2; il a lu Sainte-Beuve,
nale, Perrin, p. 197.) — Cf. les Déracinés, éd. originale, p. C3- 64 : la lecture de la Nouvelle Héloïse, « un livre sublime », empêche François Sturel, qui vient de débarquer à Paris, de s'intéresser aux funérailles de Gambetta. — « Je sais que, d'instinct, de naissance, je suis porté à ne mettre aucun esprit au-dessus de Gœthe » (Discours prononcé au « Couarail » nancéen, Temps du 25 juin 1911.)
1. B M. Henry Bérenger a bien raison de me ranger parmi les aînés. J'ai sur les lèvres une petite amertume qu'ils ne doivent point avoir.... Est-ce le petit livre de Schopenhauer que ce pauvre Burdeau m'a donné, quand j'étais à dix-sept ans son élève? » {La Cocarde, \^^ février 1895, non recueilli en volume.)
2. « Ainsi, je vois bien ce qu'il y a dans mon esprit d'idées et de sentiments rhénans. Mais de tout cela qu'aurais-je pu faire, si j'étais resté soumis aux seules influences du grand
Renan et Taine : s'ils lui ont un peu masqué les ressources et les richesses de Tidée religieuse, ils lui ont fait pressentir celles de la conception scientifique. Dans l'un de ses tout premiers articles, il écrivait :
Jeunes gens qui nous pressons vers ce siècle qui sera nôtre, avant de tourner les dernières années qui seules nous séparent encore des vastes plaines où sans encombre enfin nos vies sauront prendre leur course, jetons un suprême regard sur ces routes que nous achevons et que parcoururent nos frères. Si lointaines que nous les scrutions, elles nous apparaissent jonchées de cadavres. Les plus nobles des hommes sont là. Les uns se sont couchés, refusant désespérément un dernier et inutile effort; d'autres sont tombés, les bras tendus vers l'avenir, l'œil illuminé des aurores qu'ils entrevoyaient; d'autres furent jetés brutalement à terre par quelque embuscade du malheur; d'autres enfin roulèrent dans le fossé, sous le genou de la folie, ou culbutés le rire aux lèvres par les désespérées consolatrices : les ivresses du vin ou des sens.
Mais leurs plaintes ne tombèrent pas avec eux; et, par-dessus les cadavres gisants, elles viennent battre notre jeunesse, elles font vibrer nos nerfs, elles ont meurtri nos cœurs. Et toutes elles nous enseignent que seule la science peut être notre refuge; que ceux qu'il aime, l'Art ne sait que les serrer contre lui, ignorés de la foule, dans l'ombre de ses ailes géantes. Et s'ils se débattent, s'ils veulent, eux aussi, déchirer leur poitrine, et, pour attirer la gloire, lui tendre les lambeaux de leurs cœurs, ils demeureront à jamais un
fleuve? Si j'ai pu tirer quelque chose de cette matière, c'est en prenant les leçons de l'Espagne, de l'Italie, de la Grèce, c'est par le bienfait de la France héritière de Rome et d'Athènes, et qui maintient les disciplines classiques. » (Discours au « Couarail " nancéen, Temps du 25 juin li>ll.)
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étrange phénomène pour le vulgaire, un froid .objet d'étude pour le savante
Le jeune Français de vingt ans qui écrit cette belle page, inspirée d'ailleurs de Taine, sera-t-il éternellement la proie ou la dupe des dangereuses incantations germaniques?
1. Maurice Rollinat {la Jeune France mars 1883, p. 676- 677), non recueilli en volume.
En attendant, il « courait au canon ». Il plaçait sa prose où il pouvait, — car, à l'inverse de Guaita, qui allait bientôt sombrer dans l'occultisme, il n'écrivait pas de vers, — dans les jeunes revues éphémères qui se montrent généralement accueillantes aux débutants. Il s'initiait à cette vie médiocre du Quartier Latin qu'il devait, peu après, évoquer en un médiocre opuscule ^ Il fréquentait quelques hommes de lettres, ses contemporains ou ses aînés : Jean Moréas, Laurent Tailhade, vStéphane Mallarmé, Villers de l'Isle Adam, Anatole France, sur lequel il avait écrit un copieux article et qui lui avait dit : « Vous m'avez révélé à moi-même- »,
1. Sensations de Paris : le Quartier Latin, par Maurice Barrés, 32 croquis de nos meilleurs artistes, Paris, Dalou, 1888. — Cueillons-y (p. 32), cette notation véridique : « Quoi qu'en dise la légende, les années de la première jeunesse ont laides. L'homme ne s'est pas encore fait la vie qu'il mérite : il est emprisonné dans des distractions et dans une société qu'il n'a pas choisies. Plus tard, il aura créé son atmosphère et morale et matérielle. » — Cf. Adieu à Moréas, Emile-Paul, 1910.
2. Anatole France (avec un fac-similé d'A. France), Paris, Charavay, 1883, in-8. Cette brochure, devenue extrêmement rare, est un extrait de la Jeune France (février 1883).
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Leconte de Lisle enfin, qui l'accueillit avec une paternelle bonne grâce. Il croisait dans la rue, — avec quels sentiments de piété et de vénération! — « les maîtres de la grande espèce », les Taine et les Renan. Un jour, il vit Victor Hugo. « Jour inoubliable, celui où je causais avec Leconte de Lisle et Anatole France dans la bibliothèque du Sénat et qu'un petit vieillard vigotireux, — c'était le Père, c'était l'Empereur, c'était Victor Hugo, — nous rejoignit! Je mourrai sans avoir rien vu qui m'importe davantage. Ah! si, quelque jour, je pouvais mériter que l'Histoire acceptât ce groupe de quatre âges littéraires ^ ! » Victor Hugo, avant de mourir, eut le temps de distinguer les articles du jeune INIaurice Barrés-.
Celui-ci débutait dans la vie littéraire à un « moment » singulier : les vieilles formules, les vieilles écoles s'épuisaient; les nouvelles directions n'existaient pas encore. En poésie, le romantisme avait depuis longtemps achevé sa course glorieuse ; le Parnasse jetait ses derniers feux : il n'était pas encore question de symbolisme. Dans le roman, le naturalisme triomphait avec insolence; mais il avait déjà reçu plus d'une atteinte; on ne l'aimait pas à la Jeune France^, et ses jours étaient virtuel-
1. Un homme libre, nouvelle édition revue et augmentée d'une préface inédite, Fontcmoing, 1905, p. 5-6.
2. « Quelques mois plus tard [1882], Juliette [Drouet] remarque, au cœur d'une petite revue, la Jeune France, un article signé d'un nom tout nouveau : ■Maurice Bai'rès. Et la première, elle signale à Victor Hugo les dons de sensibilité et de poésie qui caractérisaient déjà le futur auteur d'Un amateur d'âmes. » (Louis Guimbaud, Victor Hugo ci Juliette Drouet, Paris, A. Blaizot, 1914, p. 250, note 1.)