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ni la douleur, ni la mort, et qu'étant impuissante à fonder une morale, elle n'assure ni le bonheur, ni la paix de l'esprit, ni la tranquillité du cœur; et qu'enfin, dans Favenir comme dans le passé, les seuls adoucissements réels dont soit susceptible notre condition humaine seront les fruits non pas de la science, mais de la charité et de la bonté, lesquelles n'ont rien à voir avec la science! Pauvre Caliban, quand cesseras-tu d'écouter tes flatteurs?
Que M. Anatole France ait été du reste la première dupe de tous ces sophismes, — qu'il avait plus d'une fois réfutés jadis, — qu'en plaidant comme il l'a fait la cause des « prolétaires », des Arméniens massacrés, des Finlandais opprimés, des révolutionnaires russes, il ait cédé généreusement à l'entraînement de son cœur, c'est ce que l'on n'a garde de nier ici. Et l'on n'aurait qu'à applaudir à cette générosité même, si, trop souvent, elle n'avait pour revers ou pour rançon une sourde excitation à l'odieuse lutte des classes. Le « socialisme » de M. France n"est point pacifique : il combat, il proscrit, il veut détruire; il est à base d'anarchie. Il a pour mot d'ordre essentiel non point la devise de Gambetta qu'il trouve insuffisante : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi », mais bien : u L'Église, voilà l'ennemi ^ ». Personne, je veux dire aucun écrivain depuis quinze ans, n'a plus fait que l'auteur de Crainquebille pour séparer « les deux Frances », pour les dresser et les jeter l'une contre l'autre; personne n'a plus applaudi aux mesures de persécution, d'exception, de spoliation et de proscription prises contre les prêtres et les moines, n'a plus contribué à la nouvelle révocation de l'éditde Nantes dont nous avons été témoins. Où est le temps où il déclarait, nous l'avons vu, qu'il ne serait jamais « ingrat » envers ses anciens maîtres de Stanislas, qu'il a pourtant poussés sur les chemins de l'exil? Où est le temps où il '
1. Il (Gambetta) laoga uue parole retentissante : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! » coup de clairon qui sonnait la charge contre le vide. En désignant le cléricalisme comme Vennemi, il détournait de VÉglise les coups des républicains pour les attirer sur un ôtre de raibon, un fantôme d'État. » {L'Église et la liépublique, p. 24-25.)
proclamait « détestable et funeste » Terreur qui cousistc à croire que « la France date de la Révolution », où il rêvait une « réconciliation de l'ancien esprit et du nouveau » an palais et sous les ombrages de Fontainebleau? Depuis quinze ans, M France n'a plus fait « le pèlerinage de Fontainebleau ».
Comment ce subtil et ingénieux artiste, comment ce délicat écrivain en est-il venu là? comment cet allique est-il devenu, ou peut s'en faut, un « primaire »? Fn dépit des contradictions dont fourmille son œuvre, oseraije le dire? il me semble qu'au fond, tout au fond, il n'a guère changé. Assurément, et nous l'avons assez dit, pendant une certaine période de sa vie, sous diverses inlluonces, à tout prendre heureuses, il a essayé, sinon de s'oublier, tout au moins de se déi)asser lui-même, et il y a, du reste, assez bien réussi. 11 a, de propos, je crois, très délibéré, laissé dans l'ombre, et peut-être comprimé, CiMlains côtés moins heureux de sa nature; il en a développé d'anires, plus sujxM'liciels, si je ne m'abuse, et il s'est ouvert, ou il a paru s'ouvrir à certaines idées, a certaines préoccupations sur lesijuelles s'exerçait sa prestigieuse virtuosité, mais qu'en secret son lenq)éramenl répudiait! Même alors, d'ailleurs, ce tempérament perçait (pielquefois, et nous avons eu souvent à en noter les saillies in;il Icndues. Ft ce lemptM'amenl, tel qu'il s'est révélé à nous dès ses jininiers écrits, c'est celui d'un (ils du wni" siècle, mucini \\r «!<• loutc aul»>rité morale, ou sociale, et surloul religieuse, jaloux de toute atteinte portée au lil)re ib'veloppement de l'instinct indiviihiel. Du la bien vu, lors(jue, à propos du lUsciple, .M. France a pu croiie qu'on alhiil laisser mettre en discussion le droit, selon lui. iuquvscriptible, qu'a tout homme <jui pense d'aller jusqu'au bout de sa pensée et de l'exprinier librement. l,'esj)rit du win" siècle, ainsi réchaufl'i' et provoipn* chez, l'auteur de Thaïs, allait di'stu'mais circuler ouverlemeiil dans buis ses livres, et /<i liôtisscrii', le Lyt l{omjt\ les Opinions de Jérôme Coitjnard ne nous prêchent
assurément pas le respect des disciplines sociales. Survient l'Affaire, et le vent de folie qu'elle déchaîna non seulement sur la France, mais sur l'Europe entière. M. France s'imagina que les temps de la Ligue et de l'Inquisition allaient revenir : il vit rouge, — ou noir, comme on voudra : l'auteur des Légions de Varus, de Denys, tyran de Syracuse, l'adversaire du régime impérial, l'ennemi personnel des « prétoriens » se réveilla plus jeune et plus ardent que jamais, et par la parole ou par la plume, il « sauva la République »; il a continué depuis. L'esprit de « grand'maman Xozière », qui veillait toujours en M. France, a définitivement supplanté cette fois toutes les influences contraires. Et si l'on veut connaître l'origine, l'une des origines tout au moins du farouche anticléricalisme qu'il a déployé en tant de circonstances récentes, peut-être faut-il se reporter à une page de VOrnie du mail où l'écrivain nous conte la façon dont M. l'abbé Lantaigne s'y prit pour renvoyer du grand séminaire un élève trop subtilement indiscipliné du nom de Firmin Piédagnel :
Il regarda M. I.antaigne. La douceur résolue, la tranquillité ferme, la quiétude de cet homme le révoltèrent. Soudain, un sentiment naquit et grandit en lui, le soutint et le fortifia, la haine du prêtre, une haine impérissable et féconde, une haine à remplir toute la vie. Sans prononcer une parole, il sortit à grands pas de la sacristie.
A l'âpreté soudaine de l'accent, on devine que M. France parle ici en son propre nom. Je ne pense pas qu'il ait été, au collège Stanislas, l'objet d'une mesure aussi grave que celle dont il vient de nous entretenir; mais n'aurait-il pas été, dans sa jeunesse, ou ne se serait-il pas cru la victime de quelque injustice ou de quelque maladresse ecclésiastique? En tout cas, cet enfant qui « n'avait ni l'esprit théologique, ni la vocation du sacerdoce », dont « la foi même était incertaine », cette « âme à qui le doute était tolérable et léger, et dont les pensées coulaient à Virrêligion par une pente naturelle », cet « esprit tranquillement indocile »,
M. AyATOLE f/lAXCE, 273
M ingénieux », « dissimulé par politesse », et (jui « n'avait retenu de l'enseignement du séminaire que des élégances de lalinilé, de l'adresse pour les sophismes et une sorte de mysticisme sentimt'ntal^ », si cet enfant-là, de son vrai nom, ne s'n|)pelle pas, non pas Firmin Pi(''dagnel, mais Anatole '1 liibault, je veux que M. France ne se soit jamais peint dans ses livres. Et si l'assimilation est légitime, à l'exemple de tant d'autres anticléricaux élevés par des prêtres, — ah! comme il a eu la rancune vivacel
Sortons de ce « hain de haine » où nous a plongés la lecture des opuscules polilicpies ou sociaux, ou plutôt socialistes, de l'auteur de Tliais. Hélas! nous ne le pourrons pas complètement. A l'inverse de M. .luhs Lemaître qui, lui, na presque rien laissé passer de ses expériences et de ses conceptions politiques dans ses œuvres d'imagination, M. .Anatole France n'a pas su se dédoubler, et nous retrouverons trop souvent le préfacier de M. Combes dans les roinaus et les contes (pii ont suivi IWlTaire.
Ft d abord, dans les (piaire volumes qui composent l'Histoire cnulcmporainc. S<)rd-C(» bien des romans cpie ces livres cpii s'intitulent l'Orme du mail (1897), le Maimci^uin d'osier (1897), l'Anneau d'améthyste (1898), M. lienjeret à Paris (1901), <'t où l'on voit irparailre toujours les mêmes personnages, saisis dans des altitudes parfois idenli(|ues et parfois dil'l'('' renies? (le sont pluhM des <> chroniques »», suivant le uiot (|u'em|tloyail ,M. France lui-même pviur désigner smi |)r('mi«M" rnmaii ' des chroniques non pas
1. L'Ornw du iwiil, p. |(». 17, 27. — ('o «pu nrlu'vo iJo ino faire croire qur rrllr lii>l()ir(' «Ir» Firiinu PiVMlncnrl a uiu' vnU'ur niiloliinfrrapliituic, «'l'^l i\\n> M, l'miuo l'a ri'|iroHiMl«'. pn-siiur inlr^rnl<*inrnl, dans ses Ofiinions jcorùj /»•>'. (Paris. Socirlr no'.ivi'lli' «lo litirainc rldVdilion. Wm. l. Il, p. I0:M08.)
2. " J'y ai joint [à Jocaslr] tino pelitf rhr»»in<pi«'. «pu* nous noinnierofts, si v«»us vonlrr, le Cluil nuwjre, • {Jocastc ol le Chai maigre 1" édition, Prcfaro.)
peut-être d' « histoire contemporaine », mais de mœnrs provinciales d'aujourd'hui, écrites par un Parisien artiste, observateur et ironiste; chroniques souvent bien décousues, presque toujours trop longues, et qui ne savent comment finir, mais chroniques parfois bien amusantes, et d'où se détachent maintes scènes lestement enlevées, maintes physionomies inoubliables.
Les scènes de libertinage, — elles sont nombreuses, et elles n'ont pas peu contribué au succès de l'ouvrage, surtout à l'étranger, — y sont admirables. M. Anatole France est passé maître dans l'art de tout dire, ou de tout laisser entendre, — je dis tout, — presque sans un mot cru, sans un geste brutal, en phrases gentiment papelardes et innocemment perfides, qui déshabillent sans qu'on y songe, et dont l'audace n'apparaît qu'à la réflexion. Il sait être grivois avec décence : c'est une grande force pour un conteur. Et les scènes aussi où il fait parler les prêtres, sont généralement bien savoureuses : celle, par exemple, où Mgr Charlot, pour s'épargner l'ennui de répondre à une démarche gênante de l'abbé Lantaigne, feint de le consulter au sujet d'une fausse histoire de pendu et le renvoie sans l'avoir laissé parler, celle aussi où l'abbé Guitrel intéresse à ses ambitions épiscopales un jeune baron juif un peu snob, sont de délicieuses scènes de comédie ecclésiastique. Comme le disait si joliment M. Jules Lemaître de certaines pages de Ferdinand Fabre, il n'y a là pas une phrase qui ne porte la soutane. Et nous ne sommes i)as loin d'éprouver pour le peintre la « surprise mêlée d'admiration » que la diplomatie sacerdotale de M. l'abbé Guitrel inspire au jeune Bonmont.
L'art du peintre se manifeste encore par le relief qu'il a su prêter aux principaux personnages qu'il fait mouvoir sous nos yeux. Ce sont d'abord les prêtres, tous si bien campés dans cette attitude de réserve intérieure et de politesse onctueuse qui est chez eux la marque indélébile du caractère professionnel : Mgr Chariot, le cardinalarche\cque, si lin sous ses apparences un i)eu vulgaires, si
hal)ile à ne pas se compromettre, à éviter les « aiïaires », à finir en paix avec le pouvoir civil comme avec rauloril«i ecclésiastique une vie d'administrateur prudent et ferme; M. l'abbé Laiitaigne, supérieur du grand séminaire, orateur abondant, théologien robuste, orgueilleux, maladroit, prompt aux dénonciations et aux jugements peu charitables, mieux fait pour manier des syllogismes et pour disserter sans fin, « le regard en dedans », sur les droits inaliénables de l'Iiglise que pour vivre parmi les contingences mondaines; M. l'abbé (juilrel, le professeur d'élo- (juence sacrée, prêtre aux dehors « libéraux », ambitieux, aimable et insinuant, complaisant pour les riches et les gens en place, mais invim:il)lement secret, digne malgré tout, et qui, une fois évéque, saura racheter par son « intransigeance » ses compromissions d'autrefois. Puis, parmi tous les autres comparses de la comédie contemporaine, le ministre égrillard Loyer, Joseph Lacrissc, le secrétairi' de la jeunesse royaliste, la vulgaii'e Mme \Wvgeret, la sentimentale juive convertie Klisabelh île Bonmont, la facile Mme de Gromance; queltpies ligures curieusement dessinées et (pii se détachent en pleine lumière : le vieux général Cartier de Chalmot, qui « conunande sa division sui' liches » et qui a été converti au nouveau régime par <« la gravit»'* douce et la chaste raid«nir » du président (iarnot; le préfet Worms-Clavelin, israélile de lunssance, créature des loges, irrémédiablement vu!g;iire et nu'dioei-e, mais bon gareon, bon vivant, et tpii se soutient par ses gi-osses hal»iletés, la modération de sofi /.Me et son ét»'rnelle belle iiumeur; et enlin, l'inelTalde M. IUtgeret. M. IJergeret mérite, lui, une attention toute parlieulière. car il est devemi. avee le temps, et l'AITairi» aidant, — une des incarnations «le M. Anatole France. Je ne crois pas «pie celui ci lait (b^libén'inent voulu tout d'abord, c[\\\ sans eela, lui eut-il prr-lé les ridicules tlont il a eonnmiHi- par l'alTubler? Hn ne saurait, on elTel, s y tromper : M. Lucien liergerel. maître de conférences de lilléralui'e latine, ujari trompé cl sans bravoure, auteur
sur fiches d'un Virgilius naaticiis, M. Bcrgeret est ridicule : il l'est du moins dans VOrme du mail et le Mannequin d'osier. Mais comme ce professeur chétif, maladroit et aigri, à l'esprit subtil, paradoxal et bizarre, n'est pas sans avoir quelques idées générales qui lui sont communes avec M. France, étant voltairien, pacifiste, antinationaliste, son biographe finira par le prendre en affection et par en faire son porte-parole. Pauvre M. Bergeretî 11 peut se consoler maintenant de « n'avoir aucun commerce avec des écrivains tels que MM. Faguet, Doumic ou Pellissier » : il est devenu le familier, le « double » de l'auteur de Thaïs; et comme tel, il est probablement immortel.
C'est que, dans cette voie du réalisme discret et modéré, M. France trouvait l'utilisation de tous ses dons d'artiste épris de formes vivantes, d'observateur narquois, d'analyste ingénieux. Au fond, — qu'on s'en rappelle la curieuse préface, — c'est celte voie qu'il cherchait depuis les Désirs de Jean Servien. N'ayant pas assez d'imagination pour « se bien figurer les anciennes formes de la vie », il s'était rabattu sur le « roman d'analyse » et il avait entrepris d' (t écrire sur le monde moderne ». Mais, poète incorrigible, il n'avait pu se réduire à analyser la vie moderne, telle qu'elle était; il y avait mêlé trop de romanesque; il y a trop de romanesque dans Servien, dans Jocaste, même dans le Lys rouge. Cette fois, dans VHistoire contemporaine, le romanesque a disparu : l'auteur peint la réalité des mœui's et des caractères d'aujourd'hui, telle qu'il l'a vue, dans leur platitude originelle, et il fait œuvre vivante, parce qu'il y a un accord secret entre les sujets qu'il traite et ses véritables aptitudes.
Trois choses ce[)eudant nous gâtent la vérité et l'intérêt de cette peinture. Et d'abord, le débordement de sensualité qu'on y rencontre, et dont il est impossible à un « honnête homme » de ne pas être un peu choqué. Les scènes d'alcôve, ou de fiacre sont décidément trop abondantes dans ces quatre volumes, et développées avec une complaisance quelque peu disproportionnée à leur impor-
lance. Les personnages, presque tous les personnages de M. France ne songent guère qu'à « la bagatelle », et si Mme de Giomance s'y était prêtée, il n'est pas jusqu'à M. Bergeret lui inéme... Cela est vraiment excessif. N'avaisyt même pas tort tout à l'heure de dire que la pudeur du langage est toujours respectée? Les j)laisanleries des l)al)itués du libraire Paillot sur Philippe Tricouillard et celles de M. Hergeret sur Hercule mélampyge ne sont pas d'un goîit fort relevé. Les choses de l'amour ne tiennent pas, sauf chez quelques maniarpies, dans la vie des hommes, la place démesurée que hiir allribue le gaulois chroniqueur de Vllistoire contemporaine, et le laisser croire, c'est, en fait, qu'on le veuille ou non. s[)éculer sur les plus filcheuses dispositions dun certain pui)lic. Tourguénef, complimentant un jour Maupassanl sur ses Contes, lui / disait : « xMais quel plaisir éprouvez-vous donc à émouvoir y les vieux marcheurs? » — il employait des expressions plus vives. — Et Maupassant de protester, et d'invotpier, suivant l'usage, les droits imprescriptibles de l'art. — « Mais non, mais non, répliquait Tourguénef, ce n'est pas là (h; l'art, et vous le savez bien! »
M. France a jadis trop vivement ciitiqué Z<da pour ne pas le savoir lui aussi. .Mais aujourd'hui (ju'il voit en Zola <« un momeid <Ie la conscience humaine» '>, pour mériter sans (joute un jour pareille qualification, il ne se contente pas d'être un trop joyeux c<Mdeur, il iidroduit la politique, l'odieuse politi(pie dans le riunan. .\ l'exemple de Voltaire qui, pour le plusgraml dommag(î de l'art, utilisait la forme tragique coiunn* un instiunieut de propagande philosophiipie, I auteur de VHistoire contemporaine glisse dans .ses romans, sans même se donner la peine de leur l'aire subir
i. Hiscoiii's (trononcé aux funérailles (PlimiU Zola {Vert Us Temps inrHUurs. t. II. p. 13). AilliMirs l. I, p. (H)», dans tiii lon>{ \un{<* nu liampiel (ilT(>rt à (icurg llr.iiulr?*. \v 14 mars tHOJ, M. Franco «lisail. sons ironir. jo le veux rroirr. nu i'rili(|ue danoi;» : • Voire «Mi\n», n In fois crUiqui', pliilosupliiiiu»». osl, avec celle de Sointe-iicuve, \n plus ronsi(ij'ral>le i\c imUo l«in|>H. • Je ne pense pas <pu» M. Ur.uulex ait jamais rctju. dans son pnipro pays, pareil roiuplnurnl.
liii, M 1' I.os Malirra <\o l'IIo-irt». I' ' *
une transposition préalable, toutes ses opinions sur les affaires du moment. M. Bergcret ne parle pas autrement que ne parlerait M. France justifiant la politique de / M. Combes ou présidant une réunion de la Ligue des Droits de l'homme. Et, quelque chaleur qu'il y mette, ces fragments de pamphlet, n'étant ici point à leur place, paraissent dénués de tout intérêt. Je cherchais un romancier, et je trouve un politicien. Nombre de pages de l'Anneau d'améthyste, et surtout de M. Bergeret à Paris, sont devenues aujourd'hui parfaitement ennuyeuses; dans un demi-siècle, et peut-être avant, elles seront illisibles. La vieille distinction des genres, décidément, avait du bon. Et enfin, goûtera-t-on beaucoup, dans un demi-siècle d'ici, cette ironie perpétuelle, et si monotone à la longue, où M. France baigne, pour ainsi dire, chacun de ses personnages? Ironie très complexe, et dont je n'ai garde de nier la grâce subtile et la perverse séduction. Si l'on essaie d'analyser les principaux éléments dont elle se compose, on croit y reconnaître l'habituel persiflage de r « artiste » à l'égard des « bourgeois », des « philistins » qu'il coudoie dans la vie; le facile, trop facile dédain du « Parisien » endurci pour les pauvres « provinciaux « qu'il rencontre; le mépris transcendant du « philosophe » pour la tourbe humaine qui « ne pense pas ». Et encore une fois, que tout cela donne aux récits de VHistoire contemporaine un air de vivacité spirituelle et légère, c'est ce qui est lévidence même. Mais il y a le revers de la médaille. L'auteur semble prendre si peu au sérieux ses personnages, (juil nous inspire des doutes sur la vérité de leurs portraits. L'illusion, qui ne demandait qu à naître, s'évaliouit. Nous craignons d'être dupes. Nous voulions bien nous intéresser à des hommes, nous nous refusons à contempler trop longuement des fantoches. Et comme nous sommes hommes, après tout, comme nous sentons bien <iue nous ne sommes pas plus épargnés que nos frères du li\ ro, nous nous révoltous contre cette coutinuilé trii-oiiie, d'uiucrluiue et de i)cssimismc. Quoi! parmi tous ces con-
lomporains qui défilent devant nous, pas une âme honnête, tii'oitc et saine! Rien que des intrigants, des coquins, des l>Ie«ilres, des fêtards, ou des iml)éciles! Un seul être sympalliique : c'est le chien Riquet. On peut, sans avoir grande ilhision sur ses s<'ml)hd)les, Irouvrr celte vision du mf)nde un peu bien sommaire. Il y a, même en province, des professeurs de littérature latine qui ne sont pas trompés par leur femme et leur meilleur élève; il y a, même en province, de bons préIres qui songent plus h sauver des Ames quà conquérir lanneau d'améthyste. Tout cela <^st de r « histoire contemporaine » simpliliée pour l'exporlalion. M. Anatole France ne Ta point voulu, je le sais bien. Mais quand je songe à la dilTusion de son œuvre hors de France, — depuis l'Affaire, — je ne puis m'empècher de penser qu'av(M- Zola aucun écrivain français ne nous a plus calomniés aux yeux d»' ir-traiiger.
M. France a-l-il tiiii |)ar sentir lui-même le danger de sa m.'niière? Ou bien, IduI simplement, a-t-il éprouvé le besoin de se renouveler? Ce (jui est sCir, c'est (lu'à partir de rJOl, il a Jirréf»' l'Histoire contemporaine, — qui pouvait se prolonger aussi l(*ni^'t('m[)s (]ue celle des Hougon- Macquarl, — poiii* nous donn<M- pliisiciii-s volumes de contes et de rnm.ius. I.rs recueils de contes s'intitulent : (Uin |1000\ (^niiiKiucliiHe, Putois, liitjnet, et mitres récits projltftbtes (l'.)Oi^, Sur la IHerre blanche ^l'JOo), les Contes de Jaaiues Tonrnebroche (iOOH), les Sept Femmes de la liarbelileue (1009). I>t' li»us ces contes et du conirur ou diriiil volontiers ce qu'il dit lui-ménn^ d'im d»' ses personnages épisodiques, le joyeux Jeronimo : «. Il jiarlail abondamment, j(neusenient, richement, lançait «les propos en l'air, enlilnit tles histoires, les unes excellentes, les autres moins bonnes, mais qui fuisaicut lire • ». Ouelques-unes, en elT»'t. sont « moins boiiucs M, vl pour écrire les Grandes Mamvtivres à Monlil, ou iiunle, il uT'Iait point m^cessain» de s'appeler M. Anatole l-rauce. D'autres sont des rognures, ou m«''me «les extraits de VHistoire contemporaine. Dnulres sont un pou grasses,
I IfS Sri>i rcmmcs de la lUubclHcue, p. 20 j.
et d'autres un peu bien longues. D'autres ont un peu trop Tair de pastiches scolaires. D'autres sont gâtées par toute sorte d'allusions politiques, et d'autres enfin le sont par ce ton sournois de raillerie irréligieuse que l'auteur de Gallion et du Procurateur de Judée a mêlé à tant de ses récits. Sur ce dernier point d'ailleurs, M. France s'est d'avance condamné lui-même, et il n'y a qu'à lui rappeler ce qu'il écrivait jadis en tête des Noces corinthiennes : « C'eût été trop manquer du sens de l'harmonie que de traiter sans piété ce qui est pieux. Je porte aux choses saintes un respect sincère. » Le respect s'est évaporé, — c'est du reste une question de savoir s'il a jamais été sinon « sincère », du moins profond, — et le sens de l'harmonie, et le goût en même temps. Mais le talent de style n'a point baissé, et je sais peu d'écrivains qui aient aussi bien su, en quelques lignes, parfois en une phrase, faire tenir tout un tableau, étonnant de précision pittoresque et d'ampleur suggestive :
Le soleil, descendu derrière le Capitule, frappait de ses dernières flèches l'arc triomphal de Titus sur la haute Vélia. Le ciel, où nageait à l'Occident la lune blanche, restait bleu comme au milieu du jour. Une ombre égale, tranquille et claire emplissait le Forum silencieux. Les terrassiers bronzés piochaient ce champ de pierres, tandis que, poursuivant le travail des vieux rois, leurs camarades tournaient la roue d'un puits pour tirer l'eau qui mouille encore le lit où dormait, aux jours du pieux Numa, le Vélabre ceint de roseaux ^
Et ceci encore :
Le soleil trempait dans le cercle de brumes qui bordaient l'horizon son disque agrandi et rougi. Le ciel était semé, vers l'Orient, de nuées légères comme les feuilles d'une rose effeuillée. La mer agitait mollement les plis de vermeil et d'azur de sa nappe luisante 2.