La Vie littérairf, t. IV. p
sou LES MAITRES DE V HEURE.
Cet artiste n'est d'ailleurs pas uniquement un artiste. Il ne faudrait assurément pas le travestir en philosophe, ni même en un grand penseur : il n'a pas créé de système, et il est difficile de lui assigner, dans l'ensemble des théories contemporaines, une idée dont il soit proprement l'inventeur. Mais il a touché à beaucoup de questions, au moins incidemment; il a exprimé avec une vivacité originale, parfois avec profondeur, presque toujours avec un rare bonheur, les conceptions qui avaient cours autour de lui, et il est fort remarquable que ses pages les plus concrètes, le plus poétiquement descriptives, ne sont pas uniquement plastiques; elles ont, à chaque instant, comme des échappées sur le monde des idées abstraites. Il est donc possible, et il est légitime, plus même que pour d'autres écrivains, de scruter ses tendances maîtresses et de définir l'attitude générale de sa pensée.
Rien de plus difficile, semble-t-il au premier abord. Peu d'esprits passent pour être plus malaisément saisissables, et il est certain qu'il s'est beaucoup contredit. Nous-même, sur plus d'un point important, avons dû l'opposer à luimême, et si nous avions mis la moindre malice à nous amuser à ce jeu, comme nous aurions pu nous y livrer plus souvent! Mais quoi! quel est l'homme, quel est le logicien même qui ne s'est jamais contredit dans sa vie? Et n'est-ce pas Pascal qui a déclaré que u la contradiction n'est pas marque infaillible d'erreur » ?Et puis, à y regarder d'un peu près, je suis très frappé de voir que les esprits à qui l'on a fait une réputation, d'ailleurs justifiée, de dogmatisme, — un Bossuct, un Taine, un Brunetière, — sont justement ceux dont la pensée est, au fond, sinon le plus flottante, tout au moins le plus variable, tandis que les esprits réputés ondoyants, — un Fénelon, un Renan,— sont ceux qui, au total, varient le moins. Sur ce point encore, M. France ressemble à Renan, dont le discours fluide^, — comme il l'a dit d'un mot qui s'appliquerait si bien à lui-même, — recouvre, en fait, une pensée si ferme,