‹ Les maitres de l'heureChapitre 16 sur 122 · Lu \ lie, t. m, p · texte numérisé non relu

Lu \ lie, t. m, p

c'est la campagne où je rôve, le boulevard où je cause; ce sont les artistes que jaime, les beaux livres que j'ai lus. La patrie, je ne me conçois pas sans elle; la patrie, c'est moi-même au complet. Et je suis alors patriote à la façon de l'Athénien qui n'aimait que sa ville et qui ne voulait pas qu'on y touchât parce que la vie de la cité se confondait pour lui avec la sienne. Eh! oui, il faut sentir ainsi : c'est si naturel! Mais il ne faut pas le direl c'est trop difficile, et on n'a pas le droit d'être banal en exprimant sa plus chère pensée^.

Il n'y a pas là de mots bien rares, d'épithètes bien imprévues, d'images bien raffinées, de constructions bien subtiles. La phrase, élégante et sinueuse, se déroule sans hâte, comme le cours nonchalant de "cette Loire si tendrement aimée; mais tout est si juste de ton, les alliances de mots sont si naturelles et si heureuses, le verbe obéit si docilement à ridée qu'il exprime, à l'émotion qu'il traduit, il en suit si fidèlement le mouvement et le rythme qu'on ne saurait distinguer ici la pensée de l'expression. Le style fait corps avec lidée; il ne s'analyse pas, il ne se démonte pas; il n'est que le geste involontaire d'une âme, — de Tune des âmes les plus mobiles, les plus frémissantes de ce temps. Je crois que ceux qui comparent le style de M. Jules Lemaîlre à celui d'Anatole France commettent une légère méprise. Le style d'Anatole France est admirable, mais il est composite; c'est un merveilleux alliage, mais un alliage qui a ses secrets, ses procédés peut-être, et dont un très habile orfèvre pourrait retrouver le titre; certes, l'artiste cisèle un très rare métal, mais ce métal est de l'airain de Corinthe. Rien de tel, ce me semble, chez

1. Contemporains, r« série (Edouard Grenier), p. 125-120. — Cette ftn^c a été en partie reprise dans un Discoai^s prononcé à la distribution des prix du lycée d'Orléans {Conteiniioraitis, V série, p. 220), et elle est cllc-môme, en partie, une reprise de ces vers des Petites Orientales {La Loire), édition actuelle des Poésies, p. 253 :

La Loire est une reine, ot les rois Vont aimée : Sur SCS clicveux d'azur ils ont posé jaloux, Des chàleaux ci.tel('s ainsi que des bijoux; Et de ces grands joyaux sa couronne est formée.

M. Jules Lomaîtrc : si son style est travaillé, plus qu'il n'y paraît peul-olre, — car le parfait naturel est presque loujours un fruit laborieux de l'art, — jamais il ne sont l'huile, ni l'effort. Les inlluences qu'il a pu subir, il se les est « converties en sang et en nourriture ». On ne le pastiche pas; il ny a pas de « recettes >> pour penser et pour sentir. Il mérite, ce style exquis, f[M'oii redise de lui ce mot découragé rjue M. Bouri^et nous ra[)porle h propos de Renan : « Ah ! la phrase de celui-là, on ne voit pas comui'îit c'est fait. »

Nos idées générales sontpres<|ue toujours conditionnées par les intérêts ou les exigences de notre talent, — quand nous en avons. J'ai l'air de caractéris<»r le style et l'art d'écrivain de .M. Jules Lemailre; en réalité, je crois bien avoir découvert tout le secret de son « impressionnisme » crilifjue. Ou sait assez en quoi il consiste. Très fermement convaincu qu'on ne peut jamais sortir de soi, et que toutes nos idées, tous nos jugements sur le monde ou sur la vie, sur les hommes ou sur les livres ne sont jamais que la projection de notre m<»i sur liniivers, l'auteur des Contemporains, bien loin do soulTrir pour son couqito de celte iiilirmité soi-disant uéc(»ssaire de la j-ojidiliou humaine, s'en accommod(^ au contraire le plus gaiement ilu monde; il s'en réjouil, il s'y complaît; il en fait la Ihéoiie : théorie subtile, captieuse, discutable, — ce n'est pas ici le point, — et surtout « le plus mol oreiller pour une tête bien faite » (pi'ait jauiais iuvrnté depuis Montaigne la paresse erili<pie •. ('ar il suit d<' là «I'-hv «Îmi^-'^ iri|...ii| ipii» ini/'T

I. • (II* (pii m»' pinil dans m-;; IIumuh's ^l•l•lll'.■^ Uc (iu\au). i oiiimo dans rt'IU's «!«• M. ï^i-ailles. »'e^lt|ur l'iui cl raulro rong»»«vi>nl !«' Iii>nu roinine rtniit «*n Ir»'»» gramli» parli»» sul»jo<lir. I.o l>rttn nVsl riiMi on ^<(li; il iionsi^lc dans rorlains rapports cntru Ioî» iIiosh'h el l'Ame liuuiaino. Il Tant dotir rcnouror n imi doiiiipr uiio drilnition iiiii<)ur. <pii s««ra liuijours Irr-* vajrui', tr«*»s inroinpl«>to ri fa»i>.>«* pu «

point. I.c iniriix i»>l de rhorchrr r«» i|u*«'>l \c In-au pmir li'"* An

^Tmipos di'siirils.... I/cstIu'tiquo no srrail phisain>i «]u'uur t>rnncl)r do co que Sninlp-Hi'uve apjx'lait l'histoire nalurollo de» esprit:».... • {()ucxtinns d'fnthi'tiijtic, d'après .MM. SenilIeH cl Guyau, lievuc UUuc du 18 oclobro ISSi, non recueilli cii volume.)

Uiu.vfu. — Los Mai'.rot <lc l'IIouro, II. — 4

un livre, c'est forcément traduire l'impression que la lecture de ce livre a faite sur nous; et ensuite, que plus cette impression sera naïve, spontanée, fidèlement rendue, plus elle a chance d'être originale, vivante et persuasive. Et toute l'œuvre critique de M. Lemaître n'est, de son propre aveu, qu'un recueil de ses « impressions )> de lecture. La théorie est discutable, je l'ai dit; la méthode est dangereuse, tout au moins pour d'autres que M. Lemaître; mais voyez comme l'une et l'autre sont étroitement adaptées aux besoins profonds, impérieux de son art. Écrivain, il vaut surtout par l'exactitude scrupuleuse avec laquelle il rend à l'aide des mots le chant qui s'élève en lui; il faut donc que rien ne s'interpose entre son moi et sa plume au moment où il compose; il éliminera donc de parti pris tout ce qui, venu du dehors, risquerait de troubler la liberté de son rêve, d'obscurcir la clarté de sa vision; les hommes et les œuvres qu'il décrira, ce n'est pas en eux-mêmes qu'il s'efforcera de les voir, c'est dans l'intimité de sa propre conscience qu'il les regardera. C'est les yeux fixés sur l'image intérieure qu'ils lui ont laissée qu'il travaillera : c'est cette image, — uniquement, — qu'il voudra transporter sur la toile. Peu lui importe qu'elle ne ressemble pas entièrement au modèle. « Dans les portraits littéraires que j'esquisse, nous dira-t-il avec ingénuité, je ne cherche qu'à reproduire l'image que je me forme involontairement de chaque écrivain, en négligeant ce qui, dans son œuvre, ne se rapporte pas à celte vision. Or il arrive souvent que V écrivain y gagne; mais il y perd aussi quelquefois^. » — Habemus confilentem.

Lamartine, ignorant qui ne sait que son âme,

disait Sainte Beuve dans un vers célèbre. M. Lemaître n'est pas ignorant; il a beaucoup lu, beaucoup vu, beaucoup retenu. Mais, quand il écrit, c'est son âme même qu'il nous raconte à propos d'autrui. Et si la connaissance intégrale,

Page 1