‹ Les maitres de l'heureChapitre 17 sur 122 · Contemporains, 3* série (Jean Richepin), p · texte numérisé non relu

Contemporains, 3* série (Jean Richepin), p

objective des autres âmes y perd quelquefois, combien son nrt à lui y gagne en sincérité, en charme, en finesse originale! Et c'est ce qu'il sent bien. Et c'est pourquoi il s'est fait, — contre Hrunetière notnmniont, — le praticien et le théoricien de rimpressionnisme littéraire.

Il me semble qu'on s'explique mieu:e maintenant les caractères particuliers de la critique de M. Jules Lemaître. Son horreur du dogmatisme, sa défiance à l'égard des idées géni'rales, son d«'MJain des procédés de la crilicpie dite « scicriti(i(iue », et même de la critique sans épillièle, pour peu cprellc se soucie d'être impersonnelle, objective, et môme tout simplement historique, tout cela provient d'une seide et même cause : le besoin jaloux de délendrt* son moi contre le moi rrautrui, de sauvei^'nrder les droils de son originalité personnelle. Pareillement, ce que l'on a appelé, assez improprement d'ailleurs, son sceptirisme, qu'est-ce an fond, sinon im moyen de défense encore, — M, Lanson, je crois, l'a justement remanjué, — une façon de réserver la liberté et de légitimer la mobilité de ses formes individuelles de penser et de sentir? De là encore son appaivnt dilettantisme : car, trop inlellii,'ent |)oui' |ien^er et sentir à vide, il a voulu enrichir son moi (les impressions les plus diversc^s, il a voulu «i faire comme Paul Hoiirget (jui se croirait perdu d'honneur si une seule manifestation d'art lui était restée incomprise* »>, et il s'est efforcé de t»Mit compi'endi'e, alin de fournir à son inutressionnisme une base d'opérations plus large et, peut-être, d(» jouii- plus voluptueusement de sa propre pensée. De li\ ;iussi son goût passionné de la mothMiiité : car les anciens ne se prêtent pas aussi aisément que les auteurs d'aujourd hui au\ intuitions, parfois aventureuses, île l'iuqtressioiinisme; on ne les compn'iul pas de prime-saut, en quel(pie sorte, comme nos conteuq>orains ; pour entrer pleinement en «mix, il faut u\\ tlésirdéressemenl de soi souvent assez méritoire; il y faut un effort de sympathie

!. Conleniporains, i' série (Paul Vcrlaint), p. 63.

tiO LES MAITRES DE L'HEURE.

critique et d'information historique peu compatible avec la libre spontanéité dont l'écrivain se fait une vertu et une loi : « tandis que souvent, ouvrant au hasard un livre d'aujourd'hui ou d'hier, il m'arrive, — nous confiera U. Jules Lemaître, — de frémir d'aise, d'être pénétré de plaisir jusqu'aux moelles, — tant j'aime cette littérature de la seconde moitié du xix^ siècle, si intelligente, si inquiète, si folle, si morose, si détraquée, si subtile, — tant je Taime jusque dans ses affectations, ses ridicules, ses outrances, dont je sens le germe en moi, et que je fais miens tour à tour^ ». C'est bien cela. Et pour tout dire d'un mot, la critique ainsi comprise a peut-être bien, nous le verrons, gardé quelques-unes des habitudes de l'ancienne critique; mais elle est surtout, à sa manière, une sorte de création artistique.

Et c'est pourquoi sans doute elle a fait merveille dans la chronique théâtrale. Car, je vous prie, que demandonsnous surtout au feuilletoniste dramatique? Qu'il nous renseigne assurément sur la pièce qu'on vient de jouer, qu'il nous en signale rapidement les mérites ou les défauts; mais, et surtout si l'œuvre, — ce qui arrive si souvent pour ces productions éphémères, — relève bien plutôt de ce que M. Faguet appelait un jour de la « littérature digestive » que de la littérature pure et simple, nous ne lui défendons pas de rêver en marge ou même en dehors de la pièce, et même nous l'en prions, et s'il réussit à nous intéresser, à nous instruire, à nous charmer, à nous faire rêver ou penser à notre tour, nous lui savons un gré infini de nous donner la fête de son esprit. On sait de reste si M. Jules Lemaître a su remplir ce programme. Les dix volumes d'Impressions de théâtre, où il a recueilli quelquesunes des étincelantes chroniques dramatiques qu'il a données de 1885 à 1898 au Journal des Débats et à la Revue des Deux Mondes sont une des œuvres les plus originales, les plus vivantes, les plus suggestives, les plus charmantes

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