Contemporains, T* série {Ferdinand Brunetière), p
M. JULES LEMAITRE. ùi
de la littérature contemporaine. Je sais d'excellents juges riiii les préfèrent aux Contemporains eux-mêmes, et qui ne craignent i)as d'évoquer à leur sujet le dangereux souvenir de Montaigne, Je ne suis pas très loin d'être de leur avis.
C'est d'abord le même style souple, aisé, insinuant, et qui, suivant l'impression du moment, de l'émotion la plus pénétrante jus(|u'à la i)lus (ine raillerie, et même jusqu à la dnMerie la plus funambulcsjpu^, remplit exactement tout « l'entre-deux ». Il est ici plus savoui'eux, plus piquant, plus dru que jamais; il a des audaces de « jeune faune » (ju(m ne passe qu'à lui, et qui, plus d'une fois, tiennent de la gageure; .M. Lemaître a certainement repoussé bien au delà de toutes les limites connues ce que les honnêtes gens peuvent tolérer en matière de familiarité; voyez par exemple telle chronique sur le Tliédtn' libre ancien. L'austère lidouard Rotl allait jiis(prà dénoncer dans ces inquiétants exercices de virtuosité « une pointe de cynisme ' ». Kt un ingénieux ciiti<pie, M. (îeorges P»enard. écrivait à ce propos : « J'imagine (|u'il a dû plus d'une fois faire tremblei- la pudeur des graves abonnés du Journal des Déhals, et je ne jurerais pas ([u'il s'est toujours i)orné à lui faire peur- ».
(les gai(4és, j'jdlais diri", en soii;^'t'aMl a celles de Hou- Fard, ces « folasii-eries » de style ne sont, bien entendu, (pie le moindie mérite de la critijpii' dramaticiue de M. .liilcs l.riiiaiti-t'. Oii Si' lron)|)('rail fort si <»n la erovait (b'pourvue «le toute valeur teehni<pje. Assurément, sur ce chapitre, l'auteur des C.ofdenijxtrnins se surv«MlIe moins, a plus (le nom-balance (jue .M. lùnile l-'aguet et surtout que Ir 11 rnble l'ramisque Sarcey : la pratiipie du IhéAIro la li'ouvé plus l'ioitl (pie le cliioniqueur du Temps aux
1. i'.douanl Uod. trs hliu-s ii\'>riil,-x du ttiiips prcscnt. l'frriu. IS'JI, p. i;i(). — .Vnnlolf Krnuct' rli>,iit il«» lui : • Il a lo sonsiiaiiMue [M. Kraïuc veut diro : sinsunlitt^] dolicat, bien qu'un peu vif >. (Vie litti^niirc, \" s«'ri«\ p. 10.)
2. (îe«)r^os UiMinid. /«s l*rinci's de la jeune critique, Librairie de la nouvelle lievuc\ Paris, tSDO, in-IO; p 20.
la LES MAITRES DE VHEURE.
prouesses et aux roueries du métier, moins asservi aux routines du public, et la préoccupation de la c( scène à faire » ne trouble ses rêves que d'une façon fort intermittente. Mais, quand il le veut, il sait tout comme un autre, et même mieux qu'un autre, « démonter » une pièce, l'examiner comme œuvre de théâtre, en faire voir le fort et le faible, et résoudre avec beaucoup d'élégance les problèmes d'algèbre dramatique où se complaisait l'ingéniosité d'un Scribe. Seulement, et il faut l'en louer, il est très rare qu'il sen tienne là. Comme d'ailleurs presque tous les critiques d'origine universitaire, il aime le théâtre qui, nous l'avons vu, lui a fourni ses premiers sujets d'études. De sorte que, même au point de vue assez étroit, et, en tout cas, peu élevé des « spécialistes » de la scène, la critique dramatique de M. Jules Lemaître mérite une séi'ieuse considération.
Il écrivait, en prenant possession du feuilleton du Journal des Débats et en succédant à J.-J. Weiss :
Je promets d'être un critique appliqué et consciencieux. Je pourrais, comme un autre, apporter sur l'art dramatique, avant toute expérience, des théories et des doctrines; je n'en ai point. Je m'abstiendrai de traiter de haut le vaudeville, de mépriser les pièces bien faites et de conspuer le théâtre de Scribe. Mais en même temps, je suis tout prêt à accueillir, sans mauvaise humeur, la suppression des conventions i/iutiles et toutes les innovations qui se pourraient produire, et je ne condamne point d'avance la prochaine comédie de M. Becque. Je pourrais aussi insinuer (la chose est tout indiquée) quil y a peut-être une place à prendre, une voie à suivre, entre M. Sarcey qui est la règle et le bon sens, et M. Weiss, qui représente le caprice brillant et ce que M. Nisard appelle u le sens propre » ; je n"en ferai rien. Celte moyenne au reste ne serait pas si facile à déterminer.... Autre mérite, — négatif, il est vrai; maison a ceux qu'on peut. Ma connaissance du théâtre contemporain n'allant pas sans d'assez grandes lacunes, il y aura bien des spectacles où j'apporterai un esprit vierge et une âme presque fraîche^....
1. Journal des Débats du 22 novembre 1885 [non recutilli en Tulurae].
M. JULES LEMAITRE. ù3
Voilà un lionnôte programme : M. .Iules Lemaîlre l'a fort bien rernpii ; il a même tenu, chose admirable, beaucoup plus (ju'il ne promettait. Bien qu'en suivant sa pente, rien qu'en se contentant d'être un « critique impressionniste », il a réussi à édifier au jour le jour une œuvre singulièrement originale et variée.
Faisons attention aux derniers mots de cette profession de foi : « un esprit vierge et une Ame presque fraîche ». Savez-vous qu il est extrêmement difficile, et donc extrêmement rare d'apporter en critique « un esprit vierge et une àme presque fraîche »? Nous n'abordons à proprement parhîr jamais une œuvre sans prévention. Nous avons trop lu, trop retenu peut-être, nous avons trop réfléchi sur nos lectures, bref, trop d'idé(;s. non pas peut-être toutes faites, mais acquises; trop de sentiments, les uus assez profonds, les autres un })eu aitificiels, s'agitent dans notre conscience : c'est à travers ce prisme déformaleur que nnus voyons les œuvres du passé, et mêrne celles du prés<Mit, celles que nous ne connaissons pas encore commo celles <pi(î nous connaissons de longue date. Pour bien juger une œuvre, il faudrait «jue nous fussions capables de ce travail de l'él'oruïe iidérieure, de coriLwrsion véritable ([u'exigtî M. Bergson du vrai philosophe, — et (|uc M. lOdouard Le Boy a très bien délini ilans un admirable petit livre*; — il faudrait (pie, pai- tlelù les acquisili<ins do la conscience critique, nous redi'vinssions capables d'intuition l/im|»i-essionnistn(» d(» M. Jules I.emaîlre lui aura au moins ivndu ce service de (léveb>pper en lui les puissances d'intuition. De propos très ih'libéré, il s'est conservé « un esprit biciili" et ingi'iiii - l«»iif ensemble, qu'il applique avec succès aux (euvres les plus diverst»s. Il excelle ù « découvrir » ou à paraître « découvrir »> les chefs-d'iiMivrc les |)lus connus. Kschyle ou Sophocle, Térenco o\\ Sliakespeare, Molière ou Bacine ne lui «mi imposent nullement
1. Une P/u/o.io/)/»!»' nouvrUc : Henri Bcnjson pftr f.douard Le Uoy, 1 vol. in-10; Aloan, 101 J.
ÙU LES MAITRES DE UHEURE.
<c Écartant les végétations parasites^ )>, les gloses interminal)les qui nous dérobent ces maîtres vénérables, il se rapproche d'eux, et il les rapproche de nous le plus possible : il admire dans Euripide des « mots de nature » dignes du Théâtre-Libre 2; il compare la comédie latine à une (( représentation dramatique gratuite à l'Hippodrome, un jour de fête nationale^ », et il a une façon de commenter le Misanthrope ou Polyeiicte qui nous fait merveilleusement voir tantôt combien les hommes du xvii« siècle sont loin, et tantôt combien ils sont près de nous*. Et encore qu'il ne faille point abuser de ce procédé, il n'en est point, quand il est manié avec tact, qui nous fasse mieux sentir, dans les œuvres littéraires, l'identité et la diversité tout ensemble de la vie morale.
La vie morale : voilà, au fond, le vrai critérium de M. Jules Lemaître critique dramatique. Quelle que soit la pièce qu'il examine, ce qu'il demande avant tout à l'auteur, c'est de nous présenter des caractères vivants et vrais; tout le reste lui est presque indifférent. L'habileté technique, les mérites mômes du style, il en fait très bon marché, s'il ne rencontre pas cette toute petite chose bien humble, un peu d'humanité. A travers la littérature dramatique de tous les temps et de tous les pays il cherche l'homme, et comme chacun « porte en soi la forme de l'humaine condition », il n'a qu'à confronter avec lui-môme ces simulacres humains, parfois ces fantoches, que les dramaturges lui présentent, pour les mesurer tous à leur vraie valeur. Certes, on avait avant lui, sous les masques, essayé de voir les visages; mais personne encore ne l'avait fait avec cette continuité, cette richesse d'expérience et de pensée, cette vivacité amusée de style et cette souplesse de talent. Imaginez Montaigne revenant au monde et se faisant chroniqueur théâtral : il semble qu'il n'eût pas écrit autre-