Impressions de théâtre, T série, p
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à la merci de leurs passions ou des circonstances extérieures : on a prononcé là-dessus, — c'est M. Duumic. — le mot de déterminisme, et je crois bien qu'il a eu raison, et que M. Jules Lemaîfre ne fournira pas beaucoup d'arguments aux théoriciens de la liljcrlé morale. De là anssi l'indécision dont il fait preuve assez souvent dans la composition de ses caractères, dans la conduite de ses intrigues, et dans l'invention de ses dénouements, et que ses chroniques sur ses pi'opres pièces, — s<'s Examens à lui, — nous révèlent avec une ingénuité charmante. Ce sont les tâtonnements d'un romancier qui découvre ses personnages au fur et à mesure qu'il les invente; qui les étudie, les analyse avec conscience; qui, trouvant de l'inexpliqué en eux, se garde bien de leur enlever le «je ne sais quoi » qu'il y a ilans tout être humain; et qui enfin, concevant trop bien toutes les « possibilités », toutes les contingences de la destinée humaine, éprouve quelque peine à choisir parmi elles la seule cpii convienne parl'ailemenl, en même temps qu'à la vraisemblance générale, à la rectitude de son dessein. 11 s«» jkmiI que, du point de vue de la technique de Scribe, ces innovations, ces hésitations, ces scrupules, passent pour un réel jléfaut. Mais «pii ne voit (|ue ce défaut puisse aussi s'appelrr d'un autre nom, s'il n'est quo la rançon d'une plus grande somme de vérité nu)ralc intro(luil(^ au tln-jUre, d'un»' imitation plus exacte et d'une peinture plus lidèle de la vie telle (|u'elle est?
A ce résultat vient heureusement concourir la qualité lie la langue la plus savoureuse, la plu*^ natun^lle, la plus drue qui se parle aujourd hui. I.e style, —hélas! — n'est point nécessaire pour faire une bonne, même uiu» exccl- Iciilr pièce ; maiseuliu.si la [>iècc «'st bontje par ailleurs, Mil peu d<* style ne lui nuit pas non plus, et nous avons «lir/. nous de très gran«ls écrivains de lln-Atre qui sont aussi de très grands écrivains tout sinq»lement. M. Jules I.emallre est de cette (amille. Son style ne le quille pas à la porte (h» la ('omédiel'r;in«;aise ou du N'audeville : il voudrait d'ailleurs mal écrire que je crois bien qu'il no lo
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pourrnit pas. Son style dramatique a, ])armi tontes ses qualités conlumières, cette qualité extrêmement rare, — de grands dramaturges, Dumas fils, Augier mémeneront pas eue, — de s'adapter sans effort aux différents personnages qu'il met en scène, de se diversifier suivant leur caractère, leur tempérament, leur sexe et leur éducation : de telle sorte qu'on a véritablement l'illusion d'être en présence de véritables personnes morales, non pas de fantoches anonymes auxquels un même écrivain souffle les propos uniformes qu'ils doivent tenir. Et ce n"est peutêtre pas le moindre sortilège de ce style extraordinairement souple et vivant de se transformer dans son accent, dans son mouvement, presque dans sa substance même,
— je veux dire dans la nature des vocables qu'il emploie,
— pour mieux exprimer la diversité des âmes qu'il nous met sous les yeux. Chez M. Jules Lemaître, Pierre Rousseau ne parle pas comme Hélène, ni celle-ci comme la comtesse de Voves, ni Leveau comme la marquise de Grèges, ni Chambray comme Yoyo. Autant de personnages, autant de langues. Et je ne sais s'il en a coûté à l'auteur d' « attraper » cette diversité verbale; mais le fait est qu'il n'y paraît guère.
A cette variété de style et de ton correspond une grande variété aussi de sujets et de milieux représentés. II n'y a pas une de ces treize pièces qui soit la reprise, même partielle, d'une comédie antérieure du même auteur, ce qui arrive, on le sait, 'même à d'illustres écrivains de théâlre. Chacune d'elles est la mise en œuvre d'une donnée toute nouvelle, et, si, dans le théâtre contemporain ou chins le théâtre d'autrefois, on trouverait sans doute, en clierchant bien, çà et là, quelques analogies eritre telle ou telle pièce de M. Lemaître et telle ou telle pièce plus ou moins connue, il me semble que c'est chose assez rare : rarement on a moins eu, au théûtre, l'impression du « déjà vu )). névoltce^ — INI. Faguet l'a justement fait observer, — est une pièce d'Ibsen avant Ibsen, — du moins avant qu Ibsen fût connu en France, et je ne vois pas qui, avant
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M. Jules Lcmaître, a porté à la scène le « cas » de l'Age difficile, ou celui de la Massirre, et surtout le cas si audacieux do Mariage blanc. VA parcilloment, on ne risque i,Miêre, en allant voir jouer une nouvelle pièce de l'auteur de la Donne Hélène, de retrouver les peintures de mœurs déjà essayées par lui. Petite bourppeoisie universitaire (/?<'ï'o//étf), parvenus du radicalisme [le Député Leveau"^, milieux mêlés dune ville de malades et d'oisifs {Mariage blanc], monde des coulisses [Flipote], rois et princes modernes [les liais), industriels des environs de Paris {l'Age difficile), manufacturiers de province [le Pardon), pasteurs protestants {l'Alnée\ peintres parisiens [la Massière), noblrs ruinés [Bertrade); rion fpi'à cette nomenclature, on entrevoit le tiès vif désir «{u'a eu manifestenuMit et qu'a réalisé M. Jules Lemaître de ne jamais se répéter. C'est là, certes, une and>iti(>u (jui n'est point vulijfaire : car si elle est conforme aux inh-rèls de l'art, il n'est |)as sur qu'elle soit conforme aux intérêts de l'artiste : le public aime à n'être point d<''ran£,'é dans ses habitudes, et il ne se lasse guère d'applaudir rr (pi'il a une fois applaudi.
Dans ces milieux livs divei-s, et qu'il a fort curieusenient observés et i)einls, M. Lemaître a fait évoluer des personnajj^es à la fois très originaux et très géru'raux. C'est lo vrai procédé des maîtres; c'est à cette condition essentielle que les caractères imaginés par l'artiste méritent de se survivre à eux-mêmes d;ms la ménu»ire tles hommes. Il s^igit de saisir dans l'infini de l'Ame humaine un trait particulier, une nuance de sensibilité très réelle, mais iiu'on n'a point encore aperçue, «mi du uu>ins (pi'aucun écrivain n'a encore (b'crite, et de l'incarner dans une foiMue vivMide «pii porte la uuirque ind«'«N''bil(Mle rinimanilé d'anjtMird hui, et «pii, eu uu'me liMUps, appartienne si bien ù l'humanité de tous les leuq»s. que nos- contemporains comme nos p<'tits-ncveux puissent égnl«*ment s'y reconnaître, et crier à la parfaite ressemblance. L'riuteur du Pardon s'est fort bien ac«piiHé de cette lilche. lUeinle plus
moilcinr (jlK* son lin' .'il l(^ Il lie lie r>(Jii>^e:ui , s;i «> ré\ (lîléc ^»,
n'aurait pas pu vivre, il y a un demi-siècle; le député Leveau n'est pas contcmi)orain de M. Poirier; et nous ne voyons pas non plus Jacques de Tièvre dans le théâtre de Marivaux. Mais si tous ces héros sont bien des âmes d'à présent, comme ils relèvent bien tous de l'humanité générale, dont les passions ne changent point, ni les souffrances! Hélène Rousseau, c'est réternelle u incomprise », joli bibelot de plaisir et de luxe, incapable de comprendre la passion profonde, le sérieux de la vie, la gravité des devoirs qu'entraîne l'acceptation du dévouement d'autrui. Et son mari, le malheureux Pierre, c'est Téternel timide, — le Chazel de Crime d^amoar, — celui qui n'ose pas montrer toutes les richesses de son Ame, et qu'on rebute, et qui souffre d'aimer et de n'être point aimé. Leveau, c'est bien le politicien peu scrupuleux d'aujourd'hui : mais c'est aussi le plébéien de toujours qui ne se croira « arrivé » que de l'heure où il sera accepté du noble faubourg. Et Jacques de Tièvre, c'est le voluptueux blasé de tous les siècles, comme il en a pu vivre au temps d'Alcibiade, à qui toute sa vie antérieure rend impossible l'acte de charité sentimentale qu'il a osé concevoir. Et il en est ainsi de tous les personnages de M. Lemaître; ils sont vrais d'une vérité générale et de cette vérité particulière qui fait que nous croyons les avoir coudoyés cent fois dans la vie de tous les jours.
Ce qui donne à cette vérité tout son prix, et comme sa marque d'originalité propre, c'est qu'elle dissimule lapreté sous la grâce, et la hardiesse sous l'ironie souriante. M. Jules Lemaître est un moraliste sans illusion. Il jette sur la vie, sur les Ames un regard aigu, perçant, presque cruel à force de lucidité profonde. La scène du Pardon où Georges, réconcilié avec Suzanne, et obsédé de certaines images, finit par harceler, par accabler sa malheureuse femme de ces questions qui les salissent tous deux, est à mettre à côté de celles où, depuis Othello, la jalousie a été peinte sous les plus énergiques couleurs. Et que d'autres traits d'un réalisme aussi saisissant on p.ourrait
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cueillir dans FiévoHée, dans Mariage hlanc, dans l'Age difficile, dans la Massirrel Que do dénionlis inflif^'f's, par respect de la vérité morale telle qu'elle est, à «les conventions théâtrales vieilles comme le monde l C'est ainsi qu'avant M. Lemaîlre, il était admis, — sur les planches, — que les mauvais sujets ont un creur d'or qui les rend finalement capables de toutes les délicatesses : bien souvent déjà dans ses Impressions de thédlre, il avait protesté contre ce déplorable préju;^é à la mode. « Faire la fête, disait-il, c'est-à-dire manger, boire, jouer et entretenir des filles : j'ai peine à croire, mali^ré tout, que ces occupations, poursuivies juscprà l'îli^e de (piarante ans. soient très propres à développer chez un homme la beauté morale et la délicatesse des sentiments. Un viveur... me semble jouer dans le monde un assez vulgaire et grossier personnage *. » Et, pour le prouver, il a créé ces deux types si vrais du comte de \'aneuse et du marcpiis de .Mauferrand qui ne sont assurémeni. point laits pour nous donner une très noble idée des résultats de la « haute vie ».
J'ai tort d'ailleurs dédire : prouver. M. Jules Lemaîlre ne veut rien prouver, à proprement parhM*, non pas même dans IWinêe, qui n'<"st qu'uiu» comédie de mo'urs, et même d<» cai'actén'S, çà et là «pielque peu cai'icaturale. Des IrcMze pièces (ju'il n écrites, il n» n «'st aucune ({ui soit une pièce à thèse : je ne l'en loue, ni ne I «*n blànu», je constate simphMurnt, étant d'ailh'urs de ceux «pii prnsent que la pièce à thèse est un g«>ni-e parrailomenl légitimi', et ipii »'ouq)le, chez nous surtout, d'authcutiijnes chel's-tr<i'uvre. Il se contenli' dObsjM'ver la vie cl d«' la peindre de son mieux. Seuh-ment, cet observateur et ce peintre de In vie conlemporaiur rst un homm«' qui pense, et <pii ne peut s'empêcher de penser. Su conleuqihition se prolonge en rêve. .V la vie telle ipi'elle est, il ne peut se tenir d'opposer la vie telle (pirlle devrait être. Les personnages qu'il éludie et qu'il peint, il les juge. Il n'a donc pas de peine à recon-
1 I»"' -usions de ih.'-itir. 1' N..ri.' |>. ir»l. Cf. 7' M-rit». p. 120.
naître que la vie morale, dans sa réalité concrète, est une série ininterrompue de cas de conscience. Et lorsqu'il a montré, avec toute la loyauté désirable, comment ses héros, placés dans telle situation donnée, agissent, i)our se conformer au caractère qu'il leur a attribué, il en vient nécessairement à se demander s'ils ont bien ou mal agi, si la manière dont ils ont pratiquement résolu le cas de conscience qui se posait à eux est bien la meilleure possible ^ Sa solution ou sa réponse personnelle, il réussit toujours, par mille moyens indirects, à nous la laisser entendre. Nous ne risquons guère de nous tromper en ce qui concerne le jugement moral que M. Lemaître porte sur ses personnages et sur leurs aventures. Et ce jugement est généralement très sain, marqué au coin d'un bon sens très ferme, d"une délicatesse très avisée, d'une réelle élévation de pensée et de sentiment. L'auteur de VAînée n'est pas tendre aux pharisiens, — le ménage Pétermann en sait quelque chose; — mais il est assez indulgent à ceux qui paient leur tribut à la faiblesse humaine, s'ils souffrent de leurs fautes, s'ils s'en repentent et les expient, s'ils savent se préserver de la perversité du cœur et de l'esprit, et si enfin le sentiment de leur fragilité personnelle les incline à plus d'humilité, de charité et de bonté : il est bien évident que ni Mme de Voves, ni Chambray, ni Marèze, ni les douloureux héros du Pardon n'ont en M. Jules Lemaître un juge impitoyable. Il réserve toute sa sévérité, toute son ironie méprisante pour ceux que l'on pourrait ai)peler les frelons de la ruche sociale, pour ceux que la frivolité de leur vie, la férocité de leur égoïsme, la corruption de leur ûme prédestinent à être de terribles gâcheurs d'existence et de bonheur : Hélène Rousseau, Brétigny, la marquise de
1. La préo(cii|)alion du « cas de c(3nscience » ou de la siluatioQ morale dans laquelle il place son princii)al héros est même si forte chez M. Jules Lemaître qu'on peut se demander, — voyez à cet éfrard ses feuilletons sur FUpoie et sur i'Arie difjicile (8" et 9° série des Impressions de théâtre), — si, ([iiand il con(;oit une pièce, ce n'est pas là ce (ju'il imagine tout d'uhord, — in abstraclo pour ainsi dire, — et avant ses nersonnages concrets.
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Grèges, Vancusc, Monlaillc, Voyo, Mauferraml. S'il l»s relève un peu parfois tout à la fin de la pièce, c'rsl p.ir scrupule de luoralisle, qui sait qu<' les ui(»ustruc»sil«'«- <(m\\ rares, et rare aussi l'igncuuinie absolue. Mais toute palhic, toute son estime, toute son aiiuiiraliuu vont spontanément aux natures droites et simples, élevées et généreuses, capables de dévouement et de sacrilice, et pour lesquelles l'honneur et le devoir ne sont pas de vains mois : Pierre Rousseau, André de Voves, Mme Leveau, IJ;i. licr- Iradr, Juliette Dupuy: il leur passe tout ce qu'il eut i(» parfois, — et il le sait bien, et il l'indique, — d'inexpérience et de naïveté dans l'intransigeance de leurs liertés. lîref, il est avec ces bi-aves gens de tout son cœur; et ce libre homiiiMge à la verlu sous la plume de l'un des esprits les moins dupes <iu'il y ait au monde n'est pas l'un des moins signi- JieatiCs (pi'on lui ait rendus.
On voit i)eul-ètre maiidenant quelle concej tit»n de la vie enveloppe et suggère tout ce IhéîUre où tant tl'humanité se nièle à tanl de liiu'sse, où l'observation la plu^ spirituelle, et, par endroits, la plus j)éuétrante, parle une langue «'Xjpiise d'aL'il.té, de souplesse inveidive, de grAce déliralo et de vivaide lamiliaiifé. I*armi bien des ironies et à travers bien des détours, c'est, tout au fond, lu conception chrétienne c|ue l'on retrouve et que l'on restaure, c'est la juîdique des vertus ehréliennes que l'on recommamle couiuk; la meilleure et la plus sûre. «« Il faut croire que l'univers exist<* unicpuMueid afin que la justice y règne un jour «'iil re les honimes, et pour ((ue, en attendant, l'amour de la justice («pli implique la pitié et la charité) soit eng«Midi('' tians b's Ames par l'épreuve même île la vie.... Croyons-le donc, !\'ous uvuns hvsi>in que l'unirers ait un sfns^ et qu'il ait celui-làK » Le subtil écrivain qui, rappelant «les vers de sa jeunesse où le même sent inuMil est déjA exprimé, concluait par ces lignes un feuilleton sur tn lUiissance des Ténèbres, n'est donc pas le scepti(pie imlilTérenl, le *< stérile