‹ Les maitres de l'heureChapitre 30 sur 122 · Opinions à répandre · texte numérisé non relu

Opinions à répandre

yeux un article daté de I880, et qu'il n'a pas réuni en volume, et qu'on pourrait, sauf le ton, croire écrit d'hier. Il est vrai que les idées qu'il y exprimait, il n'osait les prendre entièrement à son compte; il « n'en garantissait ni la justesse, ni surtout la justice ». Il les plaçait dans la bouche d'un de ses amis : mais on sait de reste quels sont les «amis » de M. Jules Lemaître. Voici donc les propos qu'il prêtait à ce complaisant « sosie » :

La République a fait banqueroute à bien des espérances. Elle n'a pu les réaliser par sa vertu propre. Le suffrage universel a porté d'assez mauvais fruits. Nombre d'hommes distingués ont été écartés de la politique ou s'en sont détournés parce qu'on n'y entre guère qu'à des conditions quelque peu humiliantes. La proportion des hommes médiocres, intéressés, faibles ou violents a été beaucoup plus forte dans les Assemblées qu'eUe n'aurait dû l'être. Et c'est pourquoi la République n'a presque rien donné de ce qu'on attendait d'elle. Elle a peu fait pour l'apaisement et ranioii des esprits. Elle a de la peine à réorganiser l'armée; elle n'a pas su garder de bonnes finances; elle n'a pas su être tolérante et bonne à tous les Français. Elle a été, en plus d'un cas, rancunière, haineuse, oppressive des minorités, et qui sait? de la majorité même du pays, qui, avec celte machine trompeuse du suffrage universel, nest pas toujours représentée. Et par-dessus le marché; le gouvernement républicain n'a pas eu de bonheur. Il a eu à l'extérieur de grosses affaires qui n'ont pas toutes tourné de faron brillante, sans compter que son établissement définitif a coïncidé avec une terrible crise économique. La République a paru à la fois partiale, malhabile et malheureuse. On l'aime encore malgré tout; mais ce n'est plus la passion, ce n'est plus la foi, l'illusion du commencement. Un malaise et une défiance se sont glissés dans les esprits. Sans admettre un instant Vidée d'une restauration monarchique, d'ailleurs impossible, on en vient à souhaiter, les uns une réaction tempérée, d'autres une suprême expérience, l'expérience d'un gouvernement radical, qui serait apparemment la perte du pays. Ou plutôt, on ne veut rien, on attend. Rien où se prendre! personne à qui s'attacher. Les hommes en qui l'on serait tenté d'avoir confiance, autour de qui Ton serait prêta se rallier, s'écroulent ou se dérobent l'un après l'autre. La mort de

Gamhctla a été un immense malheur. Personne encore n'a hérite de son prestiiro, de sa grande séduction personnelle, et il ne semble pas (juil ait lé^'ué à ses aurions lidèles sa lar-rcur d'esjirit ni sa bonté. Ils usent leurs forces dans des luttes nies- (juinos, connaissent mal la France, la voient toute dans les comités électoraux et prennent sans cesse Tintérèt de leur parti pour celui du pays tout entier. La liberté, légalité ne sont j)lus à conquérir; pas de grande œuvre glorieuse qui solTre aux efTorts communs, car au fond de bien des cœurs croît ce seiiliment douloureux (jue ce qui était pour nous le ijrand devoir est indéfudnient ajourné^ que nous all»»ns à la dérive et que « nous n'avons pas de chance ' ».

C'est là un réquisiloiro allrislé contre l'ordre île choses existant, mais c'est bel et bien tin iéi|uisiloire. Éviileninient, rhonime qui l'a écrit, — à IrcnfcMliMix ans. et tout au début de sa carrière d'écrivain, — n'est point un pur liomnie de lettres, étroitement confiné dans sa tour d'ivoire; c'est au coidraii'e un excellent citoyen très épris d'ordre et de liberté, tiés soucieux de la di^Miilé et de l'avenir de son pays. « M. Jules Leinaître. — écrivait dix ans plus lard .\iialoie France, — M. Jules Leniaîlre est un écrivain honuTle homme et très moral. Ha te souci du bon ordre imldic et des vertus privées. Sur ce point, jamais il ne Jlotle ni ne varie; son intelliiîencc est vive et souple; elle n'est point perverse. // est 1res arrêté dans te respect des lois et de la Kéfnihllque, dans l'amour des pauvres et de tout le peuple «pli travjiille et souffre. Il est attaché de eoMir i\ une sorte de christianisme démocratique dont le Pater est ri'\pressi(»n i)arr;ulo*. » Tout cela était fort biei» vu. Hien de plus curieux à cet égard (juc te Débuté i.eveau (18U(»). A qui lit la pièce naivemenl, il semble bien ijue ce soil uno satire de nos homm«*s politiques et du réginie c|u'ils représentent : or, il résulte des déclarations tle M. Jules l.emallre lui-même que ce n'est pas U» du tout ce qu'il avait vor.lu

f;lil')\ et qu'il /'j >lnii\ ail iiit'iur à I'clmiiI de vnn Ih'mii>, .. iiiu»

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