Contemporains y 4* série, p
développomcnt d'une donnée imaginaire ou même de pure fantaisie. A cote de contes qui relèvent du genre goguenard, et qui se ressentent peut-être du voisinage de Maupassant, les Trois Manières de Garnoteau, les Deux Saints, simples pochades ou charges d'atelier sans doute, il en est d'autres, dune observation un peu ironique encore, mais subtile, douloureuse et un peu cruelle : la Mère Sainte- Agathe, Pauvre Ame, Hermengarde, d'autres encore qui sont comme des « tranches de vie » découpées et présentées par un narrateur sobre, précis et sans illusion : VAînée, Une Conscience, la Grosse Caisse, M elle. Mariage blanc, En Nourrice; et d'autres enfin, comme la Chapelle blanche, sorte de poème en prose d'une fantaisie âpre et lugubre. Histoires de pauvres vieilles filles assoiffées d'amour et de maternité, et que la vie piétine sans paraître s'en douter; histoires de pauvres hères qui dissimulent sous l'automatisme de leur métier un fond de sensibilité meurtrie et résignée; histoires de petites poitrinaires qui s'en vont au moment où leur rêve de tendresse vient de prendre corps; histoires d'enfants martyrisés par des nourrices sinistrement inconscientes : voilà quelques-uns des sujets où se complaît l'imagination volontiers assombrie de M. Jules Lemaître : il aura fait sa partie dans le chœur pathétique des pessimistes contemporains.
Est-ce pour fuir les spectacles attristants et parfois tragiques que la réalité directement oliservée et loyalement peinte offre à nos méditations, est-ce pour échapper à l'étreinte obsédante et douloureuse de la vie réelle, pour créer, si j'ose dire, un alibi à ses rêves, que M. Lemaître s'est, de fort bonne heure, détourné du côté du conte historique ou philosophique? Je ne sais; mais j'aurais quelque tendance à le croire K Et il a, dans ce genre, écrit des pages bien subtilement ingénieuses, presque profondes, et toujours charmantes : /es Amoureux de la Princesse Mimi,
1, « ... Le charme mystérieux du passé.... Charme puissant sur les âmes désabusées et lasses. C'est là qu'on trouve le repos.... » {En Marge des vieux livres, 2* sége, p. 14-15.)
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CJiarilr, f^nint Jrnn et la Duchesse Anne, le Petit liacine. Avouorai-jp (luil en est d'autres, Myrrha, Sérénus, dont rinspiration, (l'ailleiirs m(''dioc renient originale, me désoblige un peu? Non que je méconnaisse le charme quelque peu pervers qui s'en dégage. Mais Myrrlia, l'histoire de cette <( vierge et martyre », qui est vaguement amoureuse de reuq)ereur Néron, me rappelle trop certains passages de CAntechrist dont la sensualité ral'Iinée et malsaine est peut-être plus déplaisante que les franches impudeurs d'un Maupîissant ou d'un Zola. VA quant à Sérénus, l'histoire irorii(pie de ce martyr «lilet tante et incrédule qui UKMiit eu païen, et dont les reliques l'ont néanmoins de surprenants miracles, je ne m'étonne point qu'elle ait ravi Anatole France, mais j'ai peine à concevoir le malin plaisir (pie M. Jules Lemaitre a j)U preiulre à l'écrire*. Je comprends fort bien, et j'admets, tout en h» ré|)rouvant, l'anticléricalisnu^; j'aime mieux d'ailleurs ceUii de Lucrèce (pif celui de M. Ilonuiis. Mais cette plaisaiderie de haut goût qui consiste à parler d«'s choses delà religion sur un ton de synqiathie émue et en nn'^me temps à les t<Mirner en dérision; cet air de supériorité dédaigneuse qu'on alïecle à r«'*i,'ard de croyances qui ont soutenu, qui soutiennent encore laid de nobles Auu's. «I cpn» l'on hal'oue, tout en paiaissant les coinpri'ndiv et pn'Stpu' les iH'specler, — oh I (jiic cette exercice me paraît peu digne d'une Ame bien ui'tI 11 falhiil hiisscr tout ce « n'uanism*» » d'enquMint à d'autres. Cliî ne serait pas lu peine de leinr une plume, si nii renq)loyait i\ scandalis«M" les simph«s.
Il ImuI din» ù l'jMoge de .M. Jules Lemaitre qu il ne s'est pas trop lougl<Mups attardé dans celle voie dangereuse : son atlicisme a dû laMilir qu'il l'aisail fausse route. Lt il a. (iiiai je inventé?— un genre de contins assez nouveau
1. ■ CVst à UosniK'on que jVcrivis ce coule vrniniont rtMinnioii di»
Sththms «)U le mnrlyr sans la r«»i, où je luo Mii ' -, (jue
j'avnis nus plus de yrrile, ««l un»» vcnli' plus ^-r . .ivais
cru; lo conti' qm» je voudrais, im» Io lrai)s|)orl.uU <iaus In vu* n^cllt* •'l rtinlciuporauic ol eu h» developpaiil davauLiL-.-, r.r.»ir<' .»\.»mi .î.. uiourtr. • {Hevuc fiebdomadair^t €Wt. ei<., p. i\).)
Ôà LES MAITRES DE L HEURE,
où il a peu à peu trouvé l'emploi de tous ses dons de penseur, de lettré et d'artiste. C'est celui qu'il a lui-même baj)lisé En Marge des vieux livres, et dont relèvent, avec ses deux derniers recueils, plusieurs récits antérieurs, Nausicaa, Briséis, Amitié, Lililh. On sait en quoi il consiste. Prendre dans un « vieux livre )> consacré par l'admiration des siècles un épisode, une figure, un trait secondaires, mais suggestifs; travailler sur cette brève donnée fournie par le vieil écrivain; la modifier ou la compléter suivant un dessein personnel ou au gré de l'imagination du conteur; bref, développer et prolonger le rêve du vieux poète; faire fructifier en quelque manière la semence qu'il a laissé tomber d'une main insouciante, et nous lui rendre épanouie, parfois méconnaissable, mais telle pourtant qu'on puisse sans trop d'effort, grâce à un certain air de famille, la rapporter à sa véritable origine : tel est l'élégant problème que M. Jules Lemaître a très finement résolu. Et je sais bien ce que l'on peut dire d'une tentative de cette nature : à savoir qu'elle prête trop aisément au pastiche; et je ne nierai même pas que le pastiche ne se glisse quelquefois dans les contes de l'auteur de la Vierge aux anges. Mais il y a pastiche et pastiche; et ceux de IM. Lemaître, quelque part de « badinage scolaire » qui s'y mêle, me rappellent un peu ceux de Racine dans ses tragédies inspirées de l'antiquité : les deux écrivains repensent leurs modèles; ils en retrouvent le ton et le style, bien plutôt qu'ils ne les imitent ou ne les coi)ient laborieusement.
Et ce mélange de style antique, d'invention et de pensée modernes est chose infiniment savoureuse. Je n'analyserai pas, de peur d'en faire évanouir le charme, ces contes écrits en marge des Évangiles ou du Raniayana, de VIliade ou de l'Odyssée, du Zend-Avesta ou de YÉnéide, de Pantagruel ou de Don Quichotte. — Au reste, devrait-on jamais analyser une œuvre littéraire, une œuvre d'imagination surtout? N'est-ce pas substituer une froide, et souvent ennuyeuse, et parfois obscure abstraction à quelque chose d'essentiel-
Icin. <it orf^nniqiie et de vivant? Les vrais critiques rarartériseiit et définissent, ils suggèrent, ils évoquent, ils n'analysent pas. A plus forte raison quand il s'agit d'œuvres aussi subtilement complexes que les Contes de M. Jules Lemaître. Comment, par exemple, donner une idée, mrme lointaine, de cette ironie charmante le plus souvent, inquiétante quelquefois, qui circule et se joue à travers tous ces courts récits prestes et pimpants, et leur communique une tonalité particulière? Ironie qui pourrait être aisément cruelle, — les adversaires de M. Lemaître en savent quelque chose, — mais qui, à l'ordinaire, sait être malicieuse sans méchanceté, enjouée sans être mordante, où se mêlent, ù doses presque égales, une finesse un peu riarquoise, une sorte de candeur très consciente d'ellemême, une verve amusée et souriante, une mélancolie faite d'r\périence sans illusion et d'indul^'cncc volontiers alteiulrie, une grande promptitude d'émotion, de fantaisie, de poésie même, et en même temps un invincil)le txsoin de réalisme, de bon sens railleur et prudent, — flamme subtile, légère et dansante qui luit sur tout re «pi'a écrit l'aMt<*ur <Jes Conlempornins, mais plus libi'ement peut-être encore sur les jolis contes qu'il a composés en marge des livres d'autrefois.
l'n autre trait de ces contes, de tous les contes do M. .Iules Lemallre, — et même ne peut-on pas dire île presque toute son ceuvre? — c'est, je l'ai déj;\ fait j)ressentir, l'accent dhumauit»* ({ui s'en dégage. D'autres content l>our le |)laisir de <*onter, d'autres pour nous faire admirer la virtuosité dr tour talrnt drscriptif. ou de leur fantaisie poi'licpu», d autres pour déployer liMir humour, d'autres enfin pour ex(»rcer leur verve satirique : M. Lemaître, lui, conte surtout poui- montliser. je veux dire pour exprimer sous forme symbolique son expérience de la vie et les leçons quClh» lui stigiîère. Cettr rxpé'rieiice, — comme loulo expérienct', hélas! — ne laisse» pas d'être doulour«'ii<<' :
Dans renchaulenuMil «le la nuit hloue, la plaine, les n». m- r>«, les arbres, cl jusipiaux brins d herbe somblaienl immobiles do Oin.vuo. — 1.08 Maîtres do lllcuro. II.
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bonheur. On eût dit que tout sur la terre reposait délicieusement. Mais la vieille Sépbora n'oubliait pas que, à cette beure même, la nature injuste continuait de faire des cboses à défier toute réparation future; elle n'oubliait pas que, à cette beure même, par le vaste monde, des malades qui n'étaient pas des mécbants suaient d"angoisse dans leurs lits brûlants, des voyageurs étaient égorgés sur les routes, des hommes étaient torturés par d'autres hommes, des mères pleuraient sur leurs petits enfants morts, — et des bêtes souffraient inexprimablement sans savoir pourquoi *....
A ces misères, on n'aperçoit guère que deux sortes de remèdes : ceux que prescrit l'orgueil stoïque et ceux que légitime l'espoir chrétien. Trop modeste et trop réaliste pour se guinder jusqu'au a froid silence » d'un Vigny ou d'un Épictète, trop simple « honnête homme )>, trop faible peut-être aussi pour aller jusqu'à la croyance d'un François de Sales ou d'un Pascal, c'est pourtant la pratique des vertus chrétiennes que M. Jules Lemaître nous recommande; c'est là à ses yeux l'unique moyen d'améliorer la triste condition humaine, d'y faire régner un peu de justice et de bonheur. L'humilité, la charité, la bonté, la pitié : il n'est presque aucun de ses contes qui ne nous suggère le respect et le culte de ces hautes vertus individuelles ou sociales. Et je sais bien qu'il n'en recherche pas le fondement mystique, qu'il humanise, en y mêlant un reste de sagesse antique, tout ce christianisme, qu'il naturalise, si je puis dire, ce surnaturel. Mais la survivance, en un très libre esprit, du vieil idéal chrétien n'en est pas moins significative, ni moins curieuse à signaler.
Cette survivance, nous ne la retrouverons pas au même degré dans les dernières œuvres critiques de M. Jules Lemaître : je veux parler de ses livres, ou plutôt de sa