En Marge des vieux livres, 1" série, p
suite de conférences sur Housseau, sur Racine, sur Fénelon et sur Chateaubriand. Les circonstances, on le sait, ont rendu une chaire à 1^'auteur des Contemporains; et quels que soient les succès qu'il ait jadis remportés à Grenoble^ à Besancon ou à Alger, je ne pense j)as qu'ils aient élé jamais aussi vifs que ceux que lui ont valus ses lectures |)ultliques de la Société des Conférences. Tout Paris a fait, comme il convenait, fête au délicieux écrivain, au fin lettré à l'adnu'rahlo diseur. V
Tout Paris pour Chiniène eut les yeux de Rodrigue.
Et s'il s'est trouvé quelcpies voix discordantes, elles se sont perdues dans l'universel concert des applaudissements.
Un de mes amis, esprit chagrin, ferlih' en boutades, et même en paradoxes, souvent excessif dans l'éloge connue dans 1(^ blâme, me tenait un jour ces propos au sujet des récentes conférences sur Chateaiilniaiul. Je voii^ les livre dans toute leur vivacité originale : non pus que j'y souscrive le moins du monde; mais si par hasîud il s'v caclu» une « i\me (1(î vérité », vous saurez, bien la discerner :
« M. Lemaître, — me <lisait-il, — a une lu^lle amlaee. Sur tous ces sujets dont la pleine maîtrise exigerait, pour chacun d'euv, quatre ou cinq années, au moins, de recherches et déludes, il a entrepris d'éerii'e. en imiuj ou six ans. et parmi d'autres occupations, non pas qurlcjncs articles. mais des lii'rrs. Car incllniis à pai'l Hacine. «lonl l'ouivre, la vie <'l la pensée penveni ('(i-e plus aisément ex|>lorées, surtout pour un vieil humanisle connue l't^xjpiis auteur des lininrssinns tle lliriifr*', -- vous savez, combien j'aiiut* ses riMiillehms dramati(iues ! Mais pri'uons par exemple Hons- ^1 an qu'il n<' •«•imai'ssail gncre. de son propr»' aveu, avant de « se colh'lcr » avec lui. Si vous ouvre/, l'excellent Mnnnt'l hihliinjrnitldijite de In lUIrrnture frnn^'nise nuyderne tie M. Cnslave l.anson, vous coustaltM'ez. «pie le chapiln* consacr»' à n«>usseau ne (M>nq)rend pas moins de quatre cent Irenle nnni<io-.. AduH'tlons, j'y CJinsens, qu'il y ail là un p(Mi de luxe, el tpiebjnes siq)ernuités. Je n'oxogérerai cer-
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tainement pas en réduisant à deux cents le nombre de volumes ou d'articles qu'il y aurait lieu de lire, et quelques-uns d'assez près, pour bien posséder, dans ses parties essentielles, la « littérature » proprement dite du sujet. Et je ne compte pas, dans cette évaluation, la lecture et la méditation des œuvres mêmes de Rousseau. Je n'y fais pas entrer non plus ce que l'on pourrait appeler la littérature indirecte de la question. Car pour parler avec une certaine précision de l'auteur de YÉinile, il faut bien connaître Voltaire, Montesquieu, Diderot, Buffon, d'Alembert, d'autres encore, bref, la littérature et l'histoire politiques et sociales de son temps; il faut avoir étudié les divers salons où il a fréquenté; il faut se représenter avec exactitude le milieu genevois et suisse dont il ne s'est jamais complètement dépris : calculez vous-même tout ce que cela suppose de volumes à dépouiller, et dites si je ne suis pas resté encore au-dessous de la vérité en évaluant à quatre ou cinq années de travail la durée nécessaire de cette enquête préalable. Et, bien entendu, nous n'exigeons pas du critique qu'il se livre à des recherches originales et érudites; nous ne lui imposons pas l'étude des sources de son auteur, l'examen de ses manuscrits conservés à la Chambre des députés, à Neuchâtel et à Genève; nous n'attendons pas qu'il collationne des textes, exhume des documents inédits, recueille des variantes; non, nous lui demandons simplement d'être au courant, et d'appuyer ses interprétations personnelles sur une connaissance suffisamment complète du sujet qu'il va reprendre après tant d'autres. Est ce là être trop exigeant? Il est vrai que cela seul est, par le temps qui court, une tâche assez rude. Mais on n'a pas le droit de s'y dérober. Et ce que je viens de dire de Rousseau, je pourrais le répéter, mutatis mutandis, de Fénelon conmie de (Jialeaubriand. Je n'aurai pas le pédantismede recherclier si M. Jules Lemaître a soumis sa fantaisie à pareille discipline.
<( Et ce n'est pas le seul grief que j'ai contre lui! Je suis orfèvre, je le sais bien : je veux dire que j'ai le malheur
do nVHre à aucun degré conférencier ou oratcMir; mais j'ai J^eau hùvii aussi large (juc possible la part aux habitudes ou aux nécessités du genre : je ne puis m'empècher de j)ensei' que M. Lcniaîlre a lait à son auditoire des concessions peul-étre excessives. Les « complications sentimentales » l'attirent, et il s'arrête avec une trop visible complaisance à certaines questions fort délicates, parfois même un peu scabreuses. Croyez- vous qu'il fut l»ien nécessaire, par exemple, d'insister, comme il l'a fait, sur les maladies de Rousseau et sur toutes ses souillures? Je n'aime pas beaucoup non plus, quelque brillants ou ingénieux qu'ils soient, certains morceaux de bravoure qui semblent appeler les applaudissenKMits, et j'aime moins encore certaines plaisanteries, certains commentaires, certaines parenthèses ironiques, certains clignements dyeux malins,^ <iiii, lr(>p visiblement, sollicitent le sourire. L'auteur des Contemporains a infiniment d'esprit, j'en conviens, et je ne suis pas assez béotien pour être insensible au pétillement de sa verve. Mais ipioil n'abuse t-il pas (|u«'l(pj(.'f<)is de ses dons? Kt ne sont-ce pas des « efl'ets » un peu bien fafilcs <pic ceux <pii cousislent à interrompre par des « Parbleu! », des <f P.«)ur<pioi? », des u Dame! », des (( Vhui! -, des « Crois-tu?», l'auteur que l'on cite? Il est bon de sourire, et imMur dt- v'wt^- il i>sl ]»i'iil-i*f i •• innlili' de ricaner.
« Lt enfin, j'en veux à M. .Iules Lemaitre de n'avoir pas abordé les écrivains (piil se proposait d'étudier nv«'o le très libre esprit qu'il apportait autrefois à ses travaux littéraii-es. Lui cpii jadis a faut reproché ù Hrunetière s«»u dogmalisuu*, — et le dogmatisnu* de fîrunelière n'a jamais (té pourtant qur littérair<\ — il apporte niaintenanl dans la crilique le plus lAchoux «h'S dogmatisuu's, h» d<»gmatismo polili«pje. Il n'a plus rien A reproehrr î'i PaulAll>ert! Les pr(\jug«"'s, les partis pris de l'école à hupielle il appartient ne le <|uitttMil plus guère et limitent d'une manière souvent bien lAeheuse le champ de sa vision. Si l^acine avait eu lo malheur d être ré[»ublicain et ilémocrate, il n'aurait pas
go LES MAITRES DE V HEURE,
été étudié avec tant d'amour, et peut-être même n'aurait-il pas été étudié du tout. Fénelon lui-même a pâti d'être un peu le précurseur du siècle de V Encyclopédie. Rousseau a été fort malmené en tant que père de toutes les erreurs modernes, et Chateaubriand, son héritier et son disciple, a bien durement expié d'être « le Sachem du romantisme ». Le romantisme, voilà l'ennemi, pour l'école qui se dit monarchiste par positivisme. En vain vous observerez qu'il est peut-être d'un « nationalisme » douteux de « tomber » le seul écrivain que la France du xix'^ siècle puisse mettre en parallèle avec Gœthe. « Tarte à la crème, marquis, tarte à la crème! )> Le romantisme, marquis, sus au romantisme! M. Jules Lemaître a trop bien suivi le mot d'ordre. Ce délicieux « impressionniste », ce lettré d'un flair si subtil, — emunctœ naris, — ce moraliste pénétrant n'est, j'en ai peur, à aucun degré, un historien.... »
Que de choses vous oubliez, mon cher ami, ai-je
répondu, arrêtant là la diatribe de mon Alcestel D'abord, quelle erreur est la vôtre de parler des « ricanements » de M. Lemaître! Il rit, il sourit volontiers; il s'amuse quelquefois à jouer au gavroche; il ne ricane, sachez-le, jamais. Et puis, ce n'est pas dhier que nous savons qu'il n'est pas un romantique. Pour courir sus au romantisme, il n'avait nul besoin d'obéir à un mot d'ordre : il n'avait qu'à suivre sa pente native, son instinct secret de Tourangeau, les directions de son éducation classique. Comme Sainte- Beuve enfin, il est essentiellement Vhomme des « coteaux modérés » : les grands éclats d'imagination ou de passion, les ardentes explosions de lyrisme ne sont point son fait; u le bon sens libre et railleur », — et volontiers narquois,
la finesse de pensée et la délicatesse de sentiment,
voilà son vrai domaine. Il y a un mot de lui qui m'a toujours frappé : il félicite quelque part le Sévère de Corneille d'être « un doux philosoi)he pyrrhonien qui ne prend point la vie avec emphase ^ ». Je n'examine pas si ce que Ion
l. Impressions de théâtre, V série, p. 32.
appelle emphase ne s'appollrrail point |)arfois tout aussi bien, et peut être mieux, éloquence et grandeur. Mais le mot ne vous i)araîl-il [)as un de ces « mots déterminants » dont parle Pascal? M. .Iules Lemaitre, — même dans sa carrière polili((ue, — n*a jamais pris la vie avec emphase, et, — sauf de très rares exceptions, — il n*a jamais pardonné aux romantiques de ne lui avoir i»(>int donné cet exemple. De même, vous paraissez vous étonner et vous plaindre que l'auteur des Contemporains se soit montré si dur, — dur jusfju'à la violence et à l'injustice, et, en tout cas, beaucoup phis dur qu«' Sainte-Beuve, — à l'égard île Chateaubriand. Mais cela aussi, ne pouvait-on j)as \v prévoir, v.l le craindre? Lorsque, dans son o'uvre antérieure, il lui arrive de l'aire allusion au {)oèle des Mnrlyr.^, cest pres(iue toujours en termes désobligeants ou ironiques. Sainte-Beuve et Veuillot, et quehpu's autres, ont passé par là sans doute. Mais la vérité, — car on ne subit que les iidluences (pi'on est comme prédestiné à subir, |»arce cprcUes v<jnt dans h». s<'ns de mdre propic nature, — la v»'rilé, i'/est «pi'il n'y avait entre le grand écrivain et son biographe aucune al'tinilé élective.
Et l'on a beau jeu aussi à reprocher à ce dernier son indilïérence à l'égard d«; la critiipie dite « scientilicpu» », des (tupjétes longuement et laborieusement poursuivies! Évi«lemnu'nt, il n'est pas de ceux qui se pi.picnt. suivant la belle l'orninle de Tain*», d' « ajouter à son esprit tout ce qu'on peut puiser dans les auti'es esprits ... Mais «|uoiI si impers<mnell(' «pi'elle soit, (pi'elle s't'lTorce ilélre pluliM, la c!iti(|u«' n'est elle pas toujours personnel!»» par quelque côté, sous peine détr»* pari'aitemiMit insignilinnte? l'A, d'autre part, si perstuinel (pie soit un critique, peut-il s'tMUpécher d'envelopper quelque cliose d'inqiersonnel tlans ses jugeMueids. ou m<''me dans ses sinq)les «« inq>res* sions »? La longue querelle (pii s'est engagtW» à cet égard enln' Hrumdière r\ M. I emaîtiX' n'«'lait-elle pas un pou vaine, et n'aurait-on pas pu renvoyer les deux atlversaires dos à dos en leur disant et en leur prouvant (|ue l'un était
plus personnel qu'il no croyait l'être, et l'autre plus impersonnel qu'il ne voulait bien le dire? Ce qui est sûr, c'est que si lérudition, l'information scrupuleuse et méUiodique sont de grands instruments de vérité, le talent littéraire et la vivacité de l'intuition artistique en sont d'autres, et de non moins précieux peut-être. L'idéal serait peut* être d'unir les deux métliodes et de concilier les deux esprits. M. Jules Lemaître, en ces derniers temps surtout, ne l'a pas toujours fait, j'en conviens, et les partis pris de ses doctrines nouvelles l'ont, plus d'une fois, empêché d'obéir à l'habituelle justesse et à la fine délicatesse de son goût. Mais parfois aussi, — l'antipathie peut être clairvoyante, — à la lumière de ses dernières croyances, il a entrevu plus d'une vérité neuve. Ce qu'il faut maintenir, c'est qu'en critique comme ailleurs, le temps ne fait rien à l'affaire; c'est que l'intelligence et le talent ont leurs droits partout, et que leurs divinations vont souvent plus loin et plus avant que les lentes trouvailles du labeur myope et de la conscience la plus minutieuse. Et cela est sans doute un peu immoral, — car quelle est la part du mérite personnel dans l'intelligence et le talent? — mais comme se plaît à dire M. Lemaître, « c'est ainsi ».
Et enfin, si peut-être, pour bien connaître et pour juger avec équité Rousseau, Fénelon et Chateaubriand, il y a lieu de lire avec quelque précaution les conférences qu'il leur a consacrées, ces conférences sont du plus haut intérêt pour qui veut bien connaître le conférencier.
Ce que l'on aime en vous, Madame, c'est vous-môme.
La personnalité de l'auteur des Imprcsfiions de théâtre s'y complète et s'y achève. Au contact de la personne intellectuelle et morale de ces trois écrivains, la sienne, je n'ose dire se développe, mais en tout cas laisse percer au dehors et peut-être découvre certains traits insoupçonnés d'ellemême. A vivre dans un commerce prolongé avec de grands esprits qui ont remué beaucoup d'idées, il n'a pu s'emi)êcher de prendre parti intérieurement sur les ques-
tions qu'ils agitaient, et de le laisser voir. A no considérer celte série de conférences (jne comme des « impressions >» personnelles sur certains autc^urs et sur certains problèmes, ces impressions doivent entrer en ligne de compte dans la définition (pie l'on donnera du talent et de la pensée du critique. Klles ne seront d'ailleurs j)as inutiles non plus à riiistorien qui voudra en faire librement son [jrolit : car il est bien vrai que l'histoire est autre chose qu'une suite d'impressions; mais, d'autre part, les impressions d'un esprit original et ingénieux peuvent servir, en plus d'un cas, à pénétrer plus profondément dans lintellig(Mice du passé....
\L\\ succédant à Hrunetière dans la chaire inq)roviséc où ce dernier avait inauguré son cours sur Y Encyclopédie, M. .Iules I.emaître, <|ui se connaît assez bien lui-même, caractérisait avec beaucoiq) de boidieur sa manière propre en l'opposant ù celle dt^ son prédécesseur :
Une grande force hienfaisaïUc, disait-il, nous a été enlevée avec lui. Je n'ai ni son érutliliou, ni sa vigueur d"es|»rit, ni son a|)titu«l(! k concevoir et enrhaiuer les idées générales, ni son éloquence. Jo no le dis pas par convenance oratoire; je le dis parce que cela est; je ne |iuis vtms ap|)orler «pie ce que j'ai : un (jrund drsir de comitrcndre et le tjoiil de rcjurder dans Vintt'r'u'ur drs dmrs '
Oui, <*'esl bien cela ; ce soid bleu li\ les dons qu'il déploie <ju;ind il ne se laisse pas enhaîner par le besoin d'illusInM* et de faire triompher certaines préoccupations un peu étrangères i\ son <d»jel ess<Miliid. Ces préoccupations d'ailleurs, avec lu parfaite sincérité ipii est l'un de ses plus grands charmes, le conféroncier ne nous les laisse pas igiuuer. «« Lorsqu«\ nous dira-til \n\v exenq)le, lorsque jo choisis pour sujet île ce cours Jean-.lacqm's noussiNiu, ce ne fut poiid d'abord dans une pensée d'exlrénn* bienveillanc«» pour le citoyen de denève. >» Il se proposait «• tl'i'dudier suiloul tu Im le père île (|uel(jues-inies des plus lurlcs