‹ Les maitres de l'heureChapitre 41 sur 122 · Vnt/<s du 13 juiiviur IU · texte numérisé non relu

Vnt/<s du 13 juiiviur IU

erreurs du xviii^ et du x-ix*^ siècle », et il chercha donc tout dabord dans ses lectures « des raisons de le condamner ». Il semblerait que le lis^e ainsi conçu et commencé dût être singulièrement partial et injuste; et c'est bien ainsi qu'on l'a })ris de divers côtés. Mais n'est-ce point là une interprétation hâtive et erronée? Si javais, pour ma part, à parler longuement de Rousseau, ce serait beaucoup plutôt à la manière de M. Faguet dans son AT///"^ Siècle qu'à celle de M. Lemaître; mais je ne puis voir, comme on l'a fait, dans le livre de ce dernier, un pur et simple pamphlet. 11 a relevé sans indulgence, et même parfois avec un peu d'âpreté, les faiblesses, les contradictions, les sophismes de Jean-Jacques; mais il a fait un réel, et souvent assez heureux effort pour le comprendre et pour lui rendre justice. Au total, il a, comme il convient, pour son héros plus de pitié que de colère, et, quand il ne nous l'avouerait pas, on sentirait, à le lire, qu'au cours de son étude, ses sentiments se sont modifiés dans le sens d'une équité moins stricte, plus généreuse, plus émue. Les dernières lignes de son livre nous rendent bien cet état d'esprit assez complexe, mais d'où la sympathie critique n'est point absente :

Maison l'a aimé. Et beaucoup l'aiment encore; les uns parce qu'il est un maître d'illusion et un apôtre de labsurde; les autres, parce qu'il fut, entre les écrivains illustres, une créature de nerfs, de faiblesse, de passion, de péché, de douleur et de rêve. Et moi-même, après celte longue fréquentation dont j'ai tiré plus d'un plaisir, je veux le quitter sans haine pour sa personne, — avec la plus vive réprobation pour quelques-unes de ses plus notables idées, Tadmiralion la plus vraie pour son art, qui fut si étrangement nouveau, la plus sincère pitié pour sa pauvre vie, — et une « horreur sacrée » (au sens latin) devant la grandeur et le mystère de son action sur les hommes.

C'est Rousseau qui a conduit M. Jules Lemaître à l'étude de Féneion et de Chateaubriand; c'est en étudiant le premier qu'rl a pressenti que ces trois écrivains « formaient, malgré toutes leurs différences, comme une dynastie spirituelle, une dynastie de rêveurs, d'inquiets et d'inventeurs »,

M. JULES LEMAITIiE. 95

et il a voulu vérifier et préciser ce juste pressentiment. Est-ce parce que Féneloh était un sujet peut-être plus difticile, plus délicat et plus coini)lcxe, surtout pour un « profane » et un laKpic? Ou bien M. Leinailre s'esl-il laissé intimider par le grand nom de Bossuet, et par le massif réquisitoire de feu Léon Crouslé contre l'archevêque de Cambrai? Mais je ne sais si son Rousseau, somme toute, n'est pas de nature à donner plus de satisfaction aux « rousseauisles » que son Fénclon aux u fénelonieus », et peutétre même à certains «. bossuélistes ». Je crains que 1(^ conférencit^r n'ait pris trop ais/'incnt son parti de la condaiiination de Fénrloii, et (ju'il n"en ait pas assez bien vu toutes les consécjuences hisloriijues. « Il faut bien le reconnaître, écrit-il, le cjuiétisme, même ramené tant bien que mal à l'orthodoxie, n'est le plus souxcnt (pi'iin jeu sentimental pour âmes oisives et renchéries. >» M. Jules Lemaîlre, qui connaît si bien son Renan, ne se rap|)('lle-t-il pas quel(iues-uns des nondM'eux passaj^'es où l'auteur de la Vie de Jésus re[)roch('! au catholicisme de n'être, en matière morale, (ju'un utililarismr assez tjrossier? « Kilo fit le bien pour le bien, nous dit Henan de sa sceur Henriette, et non pour son sahil. iille aima le beau et le vrai sans rien <le ce calcul qui scndtle dire à l)ieu : N'étaient ton cnlVi- on h»n paradis, jr ne t'aimerais pas. » Et l'on sait combien de fois des idées analou^ues se retrouvent sous sa plume. I!h bien! je ne sais si Kenan était « une Ame oisivi^ et rencjn'rie »; mais ce <pii est sur, c'est que, comme beaucoiq» d'autres pjjilosophes du XVUl" et du xix'' siècle, il était cpiiétisle; et <pie. si Bossuet n'avait pas obt«Miu coidre Eénelon une condamnation, «pii fut tl'ailleurs très douce et fort njitii;é«» dans les tiMincs. si l'ortliodoxie n'avait \m\s fxiru repousser la doctrine du puramtmr, — en fait, elle n en a réprouvé que les excès, — un certain nombre des olijeclions d«* la lil>re pensée desd<Mix derniers siècles n'aurjiient niTim* pas eu l'apitarence d'une raison d'être. I^t c'est peut-être ce (]u'il n'atirait pas été mauvais do montrer dans un livre sur l'enelon.

Quant aux conférences sur Chateaubriand.... Mais nous ne les avons pas encore sous leur forme définitive; et j'attendrai qu'elles soient recueillies en volume pour en parler avec quelque détail K Nous savons déjà que M. Lemaîtrc n'a pas cru devoir faire bénéficier René de la haute et intelligente sympathie qu'il avait jadis si généreusement prodiguée à Lamartine. Le plus grave peut-être est que M. Lemaître voudrait nous faire croire qu'il adore Chateaubriand. « Et si vous croyez que je ne Taime pas tel qu'il est, ah! combien vous vous trompez! » Je souhaite que jamais aucun critique ne s'avise d' « aimer » M. Jules Lemaître, comme il « aime », lui, Lauteur des Mémoires d'Oatre-Tombe.

Mais il sera beaucoup pardonné à M. Lemaître, — au moins parmi les fervents des Lettres, — pour avoir écrit un livre délicieux, — et si vraiment racinien! — sur Jean Racine. Cette fois, entre le poète et son critique, il y avait cette sympathie secrète, cette complète harmonie préétablie, ces affinités électives, qui sont peut-être la condition essentielle de tout chef-d œuvre. Ses goûts personnels, son tour d'esprit, d'imagination et de style, la nature et la qualité de son ûme, son éducation classique, sa carrière littéraire, et jusqu'à ses nouvelles doctrines politiques, tout prédestinait l'auteur des Médaillons et de l'Age difficile à parler admirablement de Racine; et c'est ce qui eut lieu. On pouvait d'ailleurs le prévoir, — et c'est sans doute pour cela qu'on lui a « demandé » ce livre, — car dans l'œuvre souvent exquise de M. Jules Lemaître, il n'y a rien de plus exquis que ses feuilletons sur le poète de Phèdre et son discours de 1809 suv Racine et Port-Royal, — feuilletons et discours auxquels il fera dans ses conférences le plus d'emprunts possible :

Cet asile de lascétisme janséniste fut le berceau du génie qui fit les plus belles peintures et les plus harmonieuses de ces passions de l'amour, de ces « mouvements désordonnés » contre

1. J'ai depuis parlé de ce Chateaubriand dans mes Maîtres (Vautre' fois et d'aujourdliui (Iluclielle, 1912).

qui t.int lie .saintes âmes luttèrent ici dans une anxieuse pénitence. Celle terre, nourrice de sainlelé. fut aussi mère de beauté, et de la plus émouvante et de la plus séductrice de toutes.

Et enfin le plus doux paysa^^e français, (leurs, ombrages, eaux légères, courbes du S(d et ondulations caressantes, ciel tendre et souvent mélain'olicjuo, enveloppe ces souvenirs de religion et d'art qui sont entre les plus grands de notre tradili«»n nationale. Ces feuillages sont « bien nos ». Ces arbres sont les |)Olils-fils de ceux qui onlombfagé les deux tètes mervcilkMises et obères où sont écloses les Petisées de Pascal et les tragédies de Racine. El nous stmgeons que, lorsque le génie de la France aura accompli son œuvre, — dans longtemps, bien longtemps. — d'autres feuillages, deseendant de ces arbres-ci, sinelineront sur les fnwils d'une lunnanilé dont nous ne prévoyons pas les «.•ondili(»ns dexistence, mais qiii, si elle n'est retournée à Ia barbarie |uimilive, continuera d'être incpiiète dans son esprit comme Pascal et troublée dans son cœur connue Ilacine. El tout cela, religion, art, nature, s'accorde pour former en nous un mélange d'impressions si fortes que nous plions sous elles et (jue nous ne saurions les déliiiir '....

(Juand i>n i-enconlre des pages comme collo-K^, comment voulc/.-vons (jUc l'on n'oublie pas toutes les objections «pii nous vieiuliaicnl à l'esprit en en lis;ir>t d'autres, et que la plume ne nous tonilu; pas des mains? Or, il y a plus d'une page de celle valeur dans le livre sur Jean linriiu'. Les lendress(»s littéraires de M. Jules Lcmaitrc lui ont toujours porté bonbeur"''.

Page 1