Contemporains, V^ série {Emile Zola), p
4. Dans une enquête récente sur les trois livres préférés à emporlcr en voyage ou en vacances, M. Jules Lemaître répondait : « Je crois que j"<MTi|)ortcrais Virgile, Montaigne et Hacine. Mais je n'en suis pas absolument sûr; et je regretterais peut-être de n'avoir pas pris tel ou tel contemporain que je ne nommerai pas, ne voulant pas désobliger les autres.... » {Temps du 7 août 1913.)
M. JULES LnMAITRE. 10b
le (Xon (î'éiTire, il fortifie leur style, l'assouplit, le simplifie, le dépouille. // ne leur laisse pas le loisir d'écrire avec ajjcclalion. Il les condamne à ùtrc clairs. Il les sauve de la solitude prélentieuse, de linfatuation et des rôves obscurs des cénacles. // les tient en contact avec la réalité (humble, épbétnère, nr^Mifreablc, il nimportc) ; il les contraint à la précision et à la netteté, au moins superficielle et apparente (et c'est bien déjà quebjue chose), par la nature des sujc^ts qu'il les obli^'c à traiter, et par la nécessité détre compris d'un public très nombreux, médiocrement lettré et fort peu attentif.... Il no faut pas être journaliste toute sa vie; cela conduit les nncux doués à une certaine banalité intellectuelle, à raffaissemcnt ((ui accompa^^ne l'incontiiUMK'c, j»arfois au gâtisme et à la petite voiture; mais rien do plus salutaire que de l'avoir été pendant quelques années. C'est un excellent ré;;ime, (jui vous déscmbrume et vous désembarbdiiillc.... [Revue bleue du 24 novriiibn' 1888.]
Je ne crois pas que le clair esprit de ce fin Tourancfoau cfit grand besoin d'cUre u déscMnbriimé »; mais il y a du vrai, beaucoup de vi'ai dans ces propos.
Et s'il y a dans l'histoire morale do véritables familles d'esprit, je ne mo répons pas d'avoir lapproché de MontaiiTUe ranleur des Impressions de Ihédlre. A travers (juel- (pies dilTérences cpii tiennent \ la diversité des temps, et «pie jr n(^ sonLC<' pas fi méc<»nnaîlre, — pas plus (pu^ je ne m«*coiiii;us les distances (pu les séparerd. (>l d<»fd nous soiMines d";iillcurs mauvais juf^es. que {.\q secrets rnpjioils, (pie d al'(iuil»''S électives entre ces deux hommes! Si «piebpi'uu pai'uii nous a hérité de la lani;uo «h* .Montaitjne, lanjj^ue admii'able <le souplesse <»t d'imprévu, de verd«Mir et do j^rAce, lauiruc perpcliieljenieid inventée, toute en saillies et eu ima^'es, lan,i(iu* siu^'iiliéremerd rirln\ allanio rt drne^ et, <*ounue le dit Pascal. « toute rompo<;ét» do l>enséos nées sur les entretiens ordinaires de la vie <», n'est-ce pas M. .Inh»s I.emallre, et en essayant de cnraclériseï" la lornH' verbah» du vieil écrivain, n'avons-nous pas dclini Cille d(> imtre conteujporain ''.* \\\ A qui Montai^no
1. Il y n dans la Correspondance de Flaubert ^2* série, p. 277), uao
aurait-il transmis son bon sens goguenard, sa promptitude de raillerie et d'ironie, sa finesse narquoise, sa mélancolie souriante, son tour d'esprit positif et fort peu mystique, son instinct conservateur et sa ferveur de patriotisme, son « honnêteté » enfin, sa curiosité nonchalante des idées, des faits et des mœurs, sa subtilité ' psychologique, et, pour to\it dire, son âme de moraliste, sinon à l'homme qui, après Sainte-Beuve, était le mieux fait pour continuer son œuvre et prolonger sa pensée parmi nous? Nos Essais à nous, hommes du xx^ siècle, c'est, n'en doutons pas, dans les livres de M. Lemaître que nous les lisons.
Mais l'esprit de Montaigne s'est affiné, épuré en se mettant à l'école de Racine. 11 y avait encore chez l'auteur des Essais un reste de pédantisme et un certain manque d'art qui ne se retrouvent plus chez son lointain héritier. Je crois bien qu'il faut, pour une large part, rapporter ce progrès à l'heureuse influence de la discipline classique. A lire tant de fois Racine, M. Jules Lemaître a appris le goût, et il a conçu l'idée et le désir de « réalisations » artistiques qu'un Montaigne, tout naturellement, ou n'avait pas entrevues, ou s'était interdites. Né critique et moraliste, mais artiste aussi, il ne s'est pas contenté de monnayer sa pensée et son expérience en essais et en chroniques; ri en a fait des vers, des contes, un roman, et surtout des pièces de théâtre. Racine se serait reconnu à cette souplesse presque féminine; il eijt applaudi au Pardon et à CAge difficile; il eût admiré cette prose sœur de la sienne, sœur aussi de sa propre poésie. Car je n'ai pas assez dit combien la prose de M. Jules Lemaître, — celle surtout de ses œuvres d'imagination, — était racinienne de sobre élégance, de claire justesse, de grâce ailée, de
bien jolie formule, et qui me semble s'appliquer si bien à M. Jules Lcmaîlre, qu'elle me vient à l'esprit toutes les fois que je lis une page de lui : « I.es chevaux et les styles de race ont du sani^- plein les veines, et on le voit battre sous la peau et courir depuis l'oreille jusqu'aux si'buta. »
M. JL'Li:s U: MAITRE. î'>7
hardiesse inaperçiie. « Il rase la [)ros'\ mais avec îles ailes j), nous dit .M. Lemaître du style de Hacine. Je dirais volontiers, de son style à lui, qu'il côtoie toujours la poésie, et que les ailes, les Unes ailes du poète des Médaillons ne le quittent jamais. Style « unique » aujourd'hui, quand on y songe, comme Tétait en son temps celui de Hacine. Ce style où se sont comme donné rendez-vous les grâces subtiles des plus beaux parlers de France, ce <( français si naturellement pur » a un charme tendre auquel on ne résiste pas. D'autres écrivains, de nos jours, ont parlé, certes, ou parlent encore une langue admirable. D'autres sont plus poètes, et d'autres sont plus artistes; d'autres ont été plus éloquents, et d'autres des dialecticiens plus musclés et plus pressants. Mais si, entre tous les styles qui ont cours aujourd'hui, on me permetlait de choisir, je n'hésiterais guère : je n'ignore pas de quelles ressources je me priverais en déclinant l'honneur d'écrire comme tel ou tel : je croirais pourtant avoir reçu la meilleure part, si quehpie fée bienfaisante m'accordait la grAce d'écrire comme M. Jules Lemaître.
Avril l'Jll!.
On trouvera, dans mes licrivains et Soldats, une élude sur la Jcti" ru'ssr de Jules Lemaître {\\\\, écrite à propos du livre »l« M. Henry Bordeaux sur l'illustre écrivain qu'il remplaçait à l'Académie ^V\on, éditeur), complé((> un peu celle-ci, diuit la puMicatiiui «m volume n l>réce(le de si peu sa mort : - J'ai relu mon chapitre, m'ccnvait-il le -M» janvier !l)li; il m'a ravi, jo vous le dis naïvement. Kt les autres m-'Mi "Ntrémemenl intéressé. •
ÉDOUAUD IIOD
c Pour moi, j'admire, j'hésit©, et je doute, et si y aime qu'on aime, je ne sais si j'aurai ia force d'aimer.... • (Le Sent de la vie p. 13<)-131.)
JE crois très sinrèn'moiit qu'il manquerait quelque cliose à celte série d'éludés où j'essaie de déliuir res[u*it et de caractériser la physionomie morale dune mémo génération littéraire, si je n'y faisais pas une place à tldouard Rod. Il n'a pas eu sur le mouvement des idées contemporaines une action décisive, mais il a été un témoin singulièrement averti, impartial et fidèle de son temps. Je ne sais pas d'œuvre où se soient plus complètement et plus curieusement pelletées cpie dans la sienne les diverses tendances qui, depuis plus d'un (piart do siècle, se sont disjjulé la direction de la pensée française. Ajoutez à cela (pi'élant Suisse, apportant parmi nous une éducation, une culture, bref, une « nuMitalité » ass(»z dilTérenle de la n«Mre, il n'a pas réajji exactement, comme pouvait le fain^ un Framjais de France, ctuitre le milieu où il s'est trouvé placé ; il a mis sa note personnelle tlans le coucitI des préoccupations d'aujourd'hui : en se réfractant dans ses livres, les couraids <ridées ou de sentiments qui sVnlrecroisent A travers notre vie présente ont pris comme une teinte particulière qui les rend plus faciles à démêler et à suivre. N'oilà, je pense, plus île raisons qu'il n'en faut pnur justilier cet essai.
il2 LES MAITRES DE VUEURE,
Pâle et triste à donner le spleen, maigre comme un séminariste, chevelu comme un barde et regardant la vie avec des yeux désespérés, jugeant tout lamentable et désolant, imprégné de la mélancolie rêveuse, poétique, sentimentale des peuples philosophants, dépaysé dans lexistence vive, rieuse, ironique et bataillante de Paris, Edouard Rod, un des familiers d'Emile Zola, erre par les rues avec des airs de désolation.
Tel était, à vingt-cinq ans, au témoignage de Guy de Maupassant^ le romancier du Sens de la Vie. S'il avait, physiquement, un peu changé au cours des années, il avait gardé jusqu'au bout sur toute sa personne cet air de tristesse morne qui frappait si vivement l'auteur de Pierre et Jean, et qu'on retrouve d'ailleurs dans presque tous ses livres. Edouard Rod était un triste : il l'était par nature, avant de l'être par réflexion et par expérience, et, comme il arrive toujours en pareil cas, l'expérience et la réflexion n'allaient pas s'aviser d'infliger un démenti à la nature.
Pour expliquer cette disposition foncière d'esprit et d'âme, il serait assez vain sans doute de faire appel à la « race ». Les Vaudois ne passent pas pour avoir l'humeur particulièrement sombre, et Edouard Rod était de pure race vaudoise. Né le 29 mars 1857 à Nyon, « la jolie ville vaudoise aux vieilles maisons étagces en gradins au bord du Léman 2 », il appartenait à une famille de notaires ruraux jadis assez aisés qu'on trouve installée dans le pays de Vaud dès le dernier quart du xvi° siècle ^. Son grand-père était « régent », c'est-à-dire maître d'école. Son
1. Maufrigneuse (Guy de Mau passant), Edouard Rod (Gil Blas, 1882).
2. Les Roches blanches, p. 1. — La ville de Nyon est celle qu'Edouard Rod a si souvent décrite, dans les Roches blanches et Mademoiselle Annelte, sous le nom de Bielle.
3. Eugène Ritter, Notice généalogique sur la famille de M. Edouard Rod {Revue historic^ue vaudoise, 1900, t. VIU p. 72-78).
ÈDOVAUi) non. 113
père, qui fut « régent » aussi, puis libraire, senihlc avoiieu une intelligence fort avisée et praticpje. et même volontiers scepli(pie : on nous le flonne pour «i un esprit fort de petite ville' ». Sa mère au contraire, (|u'il perdit vr'rs Ttlgc de dix ans, avait une vive imagination, et le tour de sa sensibilité inclinait à un ardent myslicismc : c'était une Ame invinciblement inquiète et triste. Elle faisait partie de la secte austère et farouchement piétiste des darbystea. La maladie, qui vint Tassaillir de très bonne heure, ne fit «pie renforcer et qu'exaspérer ces tendances natives. On l'envoyait avec son fils, qui lui servait de garde-malade, tunlùl dans la riante campagne parmi les paysans des bords du lac, tantôt « là-haut ?>, au pied du Jura, au sein dune ù\tve et sévère nature, « toute chargée i\v, nostalgies ». Dans An Milira du chemin, l'écrivain nous a laissé fpiehpies j)ages émues où il évorjue le douloureux souvenir de ses loiidains tète-à-téte avec le dur paysage, avec une mère paralytique et lentement agonisante : « J'étais un enfant imaginatif et sensible. Ces spectacles me pénétraient sans cpie je les comprisse, me façonnant une Ame de désir et de nostalgie.... Je suis le tils d'un paysage triste et d'une analade : c'est pour cela que je n'ai pas Vdnie heureuse '.... »
il y avait pourtant quelques bons moment'^ dans cette vie d'enfant (it''lie;il, tiniid»*, peu l»rnyant, et (pie ses camara<les trouvaient trop .( tille » : c'étaient ceux, d abord, où il apprenait à lire et à écrire dans l'école de « mad<Mnoiselle Aunetle », cette délicieuse créature iiont il n tracé un si joli et si vivant portrait: c'étaient ceux ensuite où, dans la demeure paternelle, sf)us la surveillance inquiète et pcu-
1. Potii Scippcl, tAiounrd flnd : L'en/once et les anm^et d'^tuHrs; — Ifs Ih'lmfs httihaires (liihtt(ithî'<iue univentcUr, mni l'I juin lUlU) : j'ulilisrrni lar.u-eintMil ces ih'ux nrli«'l«'s t'xcrllrnlr* vl lr«'s doruinpnl^A. — il r,uU joiatlrc à »m|i r»«|l»> «Ir Mllj« J. dv .Mr>i int, eu II le (Ir ii /'« jiSf . ' ./ Ho,l, iVrnn, lUll, cl I t.intiiMlo luoiiograpliie do M. Kirniin iiox, hUiouiinl l{od, don» la culleclioii U's Célèbriti'i d'tiujoard'fiui, l»aris. Snnsol. '•' "•