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La Course à la mort, p

2. Paul Seippel, le Cahier brun d'Edouard Rod, Journal de Genève du 17 avril 1910. — Parmi les vers d'Edouard Rod, citons ici cette pièce intitulée Spleen, qui date de 1889, et qui était restée célèbre dans le petit cercle de ses intimes :

L'Ennui cruel, l'Ennui mortel, le cher Ennui Etend sur moi le dais de ses deux larges ailes Dont l'ombre à reflets noirs flotte derrière lai, Ainsi ((u'un manteau lourd et brodé de dentelles.

L'Ennui cruel est doux aux cœurs qu'il arcoutumo A la subtilité de ses parfums iroublans; L'Ennui cruel est un poison sans amertume, Dont j'aime à .-.avourer les oirets surs et lents.

L'Ennui mortel est un bon fluide, qui conduit Par des chemins ombrés au rc})os taciturne. En suivant, de sa voix fluette, dans la nuit, Les rythmes alanguis et doux de son nocturne

• Le cher Ennui m'est un ami sur, et qui m'aime,

Jusqu'à se dévouer à faire à mon côté Le long voyage vain que j'accomplis moi-môme.... Ahl l'ami sûr, et qui ne m'a jamais quitté!...

EDOUARD nOD. ll:j

Lo Dieu aiiquol il pensait alors n'rlait assnr«''inoiit pas le Dieu des darbysles. Tout jeune, il avait été eondnil aux bizarres réunions de la secte, et ce « gavage pieux >», trop contraire aux dispositions très humaines, aimables, conciliantes de sa propre nature, ne lui avait laissé que d'importuns souvenirs. Les darbystes, dans ses romans suisses, n'ont jamais le beau rôle, et ils en ont {)arrois un odieux. Peu s'en fallut même qu'il n'enveloppai, au moins par moments, — voyez Côte à Côte^, — dans son antipathie jjour le darbysme, le protestantisme lui-même. I/uu des biographes les mieux inrornu's et les plus pénéhants d'Kdouard Hod, M. Paul Seippel, observe que, dans le canton de N'aud. la lîéforme n'a jamais été iiii fruit uatui'cl du ^-nl, mais une importation bernoise, imposée par la politique et mainteiHK^ par la force, et il attribue à cette lontrue habitude hist()ri<pie le peu de goût qu'a toujours manifest»' l'i-crivain pour les minorités religieuses dissidentes, pour les hérétiques, cpiels qu'il fussent. — un Pèr»» Ilyaciiillie, même un Lamcrniais, — et sa synqialhic |)our toutes les religious d'autoi-it<'', en particulier pour le catholicisme. On pourrait tout aussi birn expliquer ces tendances par i\o vieilles ht''ré(litt''s <alholiqm»s cpie l'action toute matérielh», «q subie plutôt qu'acceptée, d'ime Réforme étrangère n'aurait pu conq»lèl<'m(mt abolir. Ouoi <(u'il on soit, et sans «pi'il y ail eu, siMuble-t-il. dans son cas, de crise bien doulour»Mise ', (]uelqucs lectures philosophi(iues aidant, Pospril

/io/i.s fit* ( homme •. (. r»l 1 nnalysc <li' I ct.il u <>sprit d un jeune homme <|iii, dans imo ■ crise Irrrilili' •. a |M'rilii In f(»i. ol <pii no relrouve l)> I .ihnc <le l'Ainr ipx* dans la pritsco virile d'unr appluMlion lout liiitiiaiiic (lu inyslitiuu : • Ctierctiej; et vous Irouvorei •.

de son père finit par l'emporter en lui sur les croyances maternelles. De son passage à travers le christianisme, il garda, avec la haine de tout sectarisme et de tout pharisaïsmc, un respect profond pour les choses de l'âme et de la conscience, un grand besoin et un souci constant de sincérité intérieure et de moralité, une vive intelligence et une curiosité émue, presque attendrie, des manifestations de la vie religieuse, enfin un tour d'esprit volontiers idéaliste ou mystique qui, dégagé de toute préoccupation dogmatique, en toutes choses, dépassait la région des apparences, et s'efforçait d'en saisir l'intime et mystérieuse réalité. Au protestantisme proprement dit, il devait, ce semble, un certain individualisme de pensée et de sentiment, une extrême inquiétude intellectuelle et morale, le besoin de ne s'arrêter nulle part, d'essayer toutes les solutions et tous les systèmes, de pousser ses idées jusqu'à leurs dernières conséquences, pour tout dire, un certain goût de l'aventure dialectique, et même du paradoxe, et, enfin, par-dessus tout cela, un sérieux profond, une gravité d'esprit et d'âme qui perçait jusque sous la grâce et dans l'abandon du sourire.

A l'heure où nous en sommes d'ailleurs, la préoccupation littéraire, dans la pensée d'Edouard Rod, laissait bien loin derrière elle la préoccupation religieuse. Au collège de Lausanne où il entra à l'âge de quinze ans, il scandalisait l'excellent pasteur chargé du catéchisme en lisant effrontément à sa barbe les Châtimenls et des romans de Dumas père; il s'éprenait de Musset; bref, il se repaissait de littérature romantique. Et au lieu de se passionner comme les étudiants, ses camarades du gymnase et de l'Académie, pour des discussions politiques, il écrivait dans quelques journaux locaux, et il ne rêvait rien moins que de « faire un chef-d'œuvre ». Hélas! pour réaliser cette noble ambition, les bonnes études qu'il avait faites n'étaient point suffisantes. Les Suisses romands qui ont le goût des Lettres sont, pour percer et se faire un nom, plus mal partagés que les Tourangeaux ou les Parisiens : la langue

ÊDOLAiii) non. iti

qu'ils parlent, ou qu'ils écrivent, pAleuse, molle, souvent ini|»ro[)re, émaillée «ridiotismes, est bien dénuée de naturelles (jualités littéraires, ils ont besoin, plus (jue d autres, d'être initiés aux vrais secrets du style, de savoir distinguer une bonne page d'une médiocre, et de rapprendre, si je puis dire, le vrai français de France. Kdouard Rod trouva, pour l'y aider, l'enseignement et les conseils d'un maître fort distingué. M. Georges Renard, — aujourd'hui pr()fesseur au Collège de France, — alors professeur à l'Académie de Lausanne, à la suile des événements de la Commune. A un aulre poiut de vue, il eut la bonne fortune de suivre les cours de (Jiarles Seciétan, ce subtil, original et généreux penseur, dont peut-être n'a-t-il pas subi rédleiiM-nt 1 influence, mais i\\\\ lui ouvrit certainement de nouveaux horizons, et (jui lui a en tout cas servi de modèle j)<)ur le poi'traif (i'.M)ralinm N'auilié.

Cependant le père (lu futur romancier, sans s'opposer à la vocation littéraire de son fils, désirait que celui-ci s'armAt d'abord d'un solide di[)lôme. Le jeune étudiant alla c<jmphHer ses études en Allemagne. Il avait l'ait choix il'inie thèse sur le Dnwlopprmeiil (/<• In Injondc d'OtUlipe : ce qu'il y a d'elTr()yablemeiit tragiipie dans la destinéedu héros grec avait (l(^ boime heure frappé son imagination, et il n'est pas douteux (pi'eu écrivant son dernier livre, /<• Glaive et le limuh'nn, il ne se soit, et très consciemment, - ■ j'en puis l«Mnoigner, — inspiré iVŒdipe-Uoi, \ R<mn, à Berlin, il suivait des cours universitaires, s'ouvrait à la pensée et à l.i vie {dh'inîindes, amassai! enhc l(Mups des impressions do nature ri d'art. Les minuties d«' l'érudition gerumni<iue lo rebutaient ; mais il lisait avec ravissiMuenl les poètes. les lyri«|ues, Heine surtout; il découvrait Sehopenhauer qui n'eut pas de peine h le «'onverlir nu pessimisme, el cola bien avaiil qu'on iir pnrlAt sérieusement du philosophe en l'rance. Fnlin et surtout, il s'enivrait de Wagner. On ne saurait. j(^ crois. s'(«xagérer, — et M. Seippel l'a très bien vu, — l'innuenre exercée par celli* prodigicu'ie musi«|uo sur la sensibilité, sur rinlelligencc cl sur l'œuvre d'Lilouurd Gin.vuD. — Los Maîtres do rilciiro.

il8 LES MAITRES DE L'HEURE.

Rod. Il disait lui-même qu'il n'aurait su calculer le nombre d'heures de profonde jouissance qu'il devait à Wagner. Ce l'ut une révélation, une véritable initiation religieuse. A cet art complet qui nous prend par les sens comme par le cœur, par la pensée comme par le rêve, qui s'adresse à l'homme total, et qui semble littéralement» remplirions nos besoins », comme eût dit Pascal, il se livra tout entier, et pour ne plus se reprendre. Il a été hanté toute sa vie, — et plus d'un de ses romans en porle la trace, — par le rêve d'art de l'auteur de Parsifal. Sa conception de l'amour, — du douloureux, tragique et adorable amour, — lui vient en droite ligne du drame wagnérien. S il n'avait pas bu à longs traits, dans la coupe enchantée, le philtre dangereux que lui versait le souverain poète de Tristan, le mélancolique et tendre écrivain de VOmbre s'étend sur la montagne n'aurait assurément pas été tout ce qu'il a été.

Ce n'était certes pas encore un écrivain de bien grand avenir que le « pauvre petit Vaudois » qui, à vingt et un ans, un matin de septembre 1878, débarquait à Paris de l'express de Bâle, avec la ferme intention de « se vouer à la carrière des Lettres ». Mais s'il était fort ignorant d'une foule de choses, notamment de la littérature française contemporaine, il était laborieux, plein d'une grande bonne volonté et d'un ardent désir d'apprendre. Il avait une personnalité déjà intéressante, complexe, où l'inquiète sensibilité maternelle s'unissait à la souple intelligence, au robuste sens pratique hérité de son père; sa candeur et sa timidité ne l'empêchaient pas d'utiliser ses expériences, de saisir au vol les occasions favorables. D'humeur liante, facile, aimable, il attirait vite la sympathie, et sa discrétion, sa bonhomie faisaient qu'on s'attachait volontiers à lui. Il avait enlin un commencement de culture cosmopolite, et, par-dessus tout, une passion poin* les Lettres véritablement touchante dans sa naïveté même. Avec tout cela, et 1111 peu de chance, on pouvait réussir : il réussit.

Non sans qnolqno peine tout d'abord. Dans une S(^ric d'articles peu coumis, et (pToii devrait hii'ii recueillir*, l']d()uard Roda raconté liii-niC'me, avec une verve attendrie et tr^s savoureuse, l'histoire de ses débuts à Paris. \'rai roman d'aventures lilt(''iaiies que celui-là, et qui évoque mainte figure disparue, tout un coin du Paris d'autrefois. C/e^l d'abord l'excellent, l'hospitalier, l'oblii^eant Nadar, (pii lut la Providence du débutaid, et lui ouvrit bien des portes de journaux, de revues, d'éiliteurs. (l'est ensuite tout le petit monde qui gravitait autour d'tmile Zola, Iluysmans, Maupassant, Henniiiue, Paul Alexis; c'est Alphonse Daudet, avec sa conversation étourdissante; c'est ('nlulle .Mondés, « beau comme* un dieu du Nonl », c'est llmile Ilennequin, c'est le pauvre N'illiers de TLsle- Adam. hU ce sont d'ephèmères revues qm se Coudent pour se leiMnei- bien vile, — Matjnsin de Ifclurr illustrée^ Revue réaliste, Hernc liltrrdire et artisli(ine, lievtie eotitenii)oriiine ; — elcc sont des collaborations cpii s'amorcent i\ des journaux dont le bon vouloir se lasse, ou dont l'insuccès abréj^e la vie, la Liberté, t'l'h>énement, le Xiitioiml, le Ihirlement; et ce Ktuit «le vastes lectures pour «h'cntivrir la lilt«'rature des trent»^ dernières ann«'*es, des conversalnuis, d«*s discussions sans tin avec les jeunes coid'rèn>s, dans h\s cab's lilt«'raires, dans les brasserii's de Montmartre, — nu Cnfè de Madrid^ à la (irand'lHute^ - o«i sur le boulevaird ; et ce sont aussi îles écritures de toute sorte pour atteindre un public distrait et insaisissable. Cette vie-là. celle p«'«riode d'initiation

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uni «^Ic rcJiiiprimt'H dnns la Semiiinc /i//«r«ii/v des 2'l, 30 juillet, !3. 20 in\ii\, [\, 17 sr|.lfml»rr. 15. ;:o orlolm\ 12 novmihro !UIO. 21, 2S jiiDvier, tS fi-Niii r l'JI I.

une huitaine d'années : elle n'a pas été perdue pour le développement de l'écrivain.

Une brochure, A Propos de l'Assoniinoir, deux recueils de nouvelles, les Allemands à Paris, V Autopsie du docteur Z., cinq romans, Palmyre Veulard, Côte à Côte, la Chute de Miss Topsy, la Femme d'Henri Varneau, Tatiana Leïlof, voilà ce qui constitue l'œuvre portative dÉdouard Rod durant cette période. Je ne pense pas qu'il y ait beaucoup de gens, même en Suisse, qui aient lu d'un bout à l'autre ces sept ou huit volumes, devenus d'ailleurs introuvables, et que l'auteur du Sens de la Vie, — je ne puis l'en blâmer, — a comme laissé tomber de son œuvre. Et assurément, ils ne sont pas bons; mais sont-ils vraiment plus mauvais que la généralité des romans naturalistes que l'on perpétrait vers la même époque? Ce qu'on peut leur reprocher de plus grave, c'est de manquer de personnalité; et, s'ils étaient signés, — ne disons pas Zola, Huysmans, ou Maupassant^ — mais Paul Alexis, ou Henry Céard, on ne voit pas trop quelle serait la différence. Ils sont tous conçus et exécutés suivant la formule et les procédés de l'école de Médan. Une parfaite vulgarité de sujets et de personnages, des histoires de filles, d'écuyères de cirque, d'actrices ou de ratés; une conception toute déterministe, assez plate et méprisante delà vie et de la nature humaine^; an pessimisme assez sincère, mais trop absolu pour n'être pas un peu enfantin; une grande attention prêtée à la description soi-disant exacte des milieux, à la recherche des petits faits réputés vrais et des documents prétendus « humains »2;

1. Détachons ces quelques lignes assez caractéristiques de VAutopsie du Docteur Z... : « Leur le(;ture [des lettres que l'auteur est censé publier], croyons-nous, ne laissera pas indilTérents ceux qui s'intéressent au spectacle de l'homme continuellement vaincu par la nature, tourmenté jusque dans ses sentiments par des -lois encore mal définies, mais dont la puissance implacable se fait trop souvent sentir. » (p. 69). Ailleurs, Kod fait écrire à un homme de lettres : « Et ton grand désir d'étaler la misère humaine avec les purulences de ses plaies, les hontes de ses mesquineries, ses douleurs, son éternelle banalité dans le noir. » (p. 78).

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