Chose étrange! — disait Maxime Gaucher de Palmyre Veu
une brutalité voulue et rn«Mne une trnnfiniilc inipiidenr (l'expression, — plus atténuée (Tailleurs, seuihle-t il, chez Rod que chez les autres; un certain goût du reportage et nue tendance marquée au comique amer, voire à la caricature : on a reconnu les principaux traits communs à tous les romanciers groupés autour d'I^mile Zola.
C'est vraiment, quand on y songe, une chose bien extraordinaire que Tengouement prolongé d l^^douard Rod pour le grossier, mais puissant auteur de Germinal. Que le futur écrivain du Silence ait débuté dans les lettres par une défense et un<^ apologi(^ de l'Assommoir, c'est bien Tune des méprises les plus suri>renantes (ju ail jamais «Mii-egistrées riiisloire de la littérature. Klle est du reste bien jeune de pensée et bien pauvrement écrite, celte première brochure où l'on nous décrivait copieusement rapi>ailement de Zola, sa méthode de travail, sa vie et ses doctrines : «* Tout porte h croire, déclarait en teiMuinant le candide néophyte, que le naturalisme Iriomphei'a : il a j»oui- lui des éerivjuns de talent : M. Zola, c'est-à-dire un défenseui- (pii ut» se ménage pas; toute la jeunesse littéraire, c'est a-dire l'avenir *. >•
(le mot du moins nous iudicpie ce (pii avait pai-ticulièr(»ment attiré et S('*duit l'apprenti écrivain dans le programme et les and)ilions de «< la jeinie école ». Les jeunes gens V(mt d'instinct vers la jeunesse : ils vont aussi vers tout ce (pii bi'ille et fait un peu de bruit : le paradoxe, la violence, même la brutalité ne leur fout pas peur, et plus leurs aimées (renfamc ou d adolescence ont élé conq)rimées, étroites et grises, plus, par réaction, ils inclinent aux gestes provocateurs et aux allures révolutionnaires. D'autre part, (|ue l'on un^dise tant «pion voudra, en lilléralure comme ailleurs, des écoles et des systèmes, il n'en est pas
Inrd, — uni» inullitinli^ «Ir ticlails vr.n-». i-l I lu>liMrf iiinmpn> Ao vraisjMnlilanrr.... Il nv en n pan moins ipicInut'H sonars hirn «taisios ri r«M»tl»n's avi'c un»» crrlaint» |»iiis>anrr «iaii> r»* ronjan hrnlnl. C.Vsl du Ulrnl mal ««mpljty»». • (/^•^•lJ^ W/«-i..- «in M) juillol ISSU \. À Pro^)os dt l'Assommoir, p. 100.
moins vrai que seules les écoles ont le pouvoir de grouper des bonnes volontés, de leur imprimer une direction commune, de les mulli|)liei' les unes par les autres, de changer le goût du public, de lui imposer de nouveaux noms et de nouvelles œuvres. Vœ soli! 11 n'est pas mauvais, quand on désire passionnément le succès, et un succès rapide, de se laisser enrégimenter dans une petite armée de combattants résolus, systématiques, et un peu bruyants. Or, vers 1880, sur les débris de pre^sque toutes nos traditions littéraires, seul le naturalisme semblait debout, seul il avait eu l'audace de se constituer à l'état d'école, avec son esthétique, son chef, ses disciples et ses œuvres. Il était inévitable que, tout frais débarqué à Paris, n'ayant pas, à ce qu'il semble, de credo personnel bien arrêté, cherchant sa voie, tout disposé à suivre, à croire et à imiter le premier apôtre venu, en quête surtout d'une initiation littéraire prompte, facile et profitable, Edouard Rod s'enrôlât sous la bannière naturaliste. Ce qu"il y avait dans le naturalisme de contraire à ses habitudes antérieures et à ses dispositions permanentes d'esprit n'était d'ailleurs point pour lui déplaire. On a noté à propos de lui, — c'est M. Firmin Hoz, et la remarque est aussi fine qu'elle est juste, — qu' <( il était dans sa nature d'aimer toujours ce qui lui manquait, ce qui était différent de lui, par contraste et dans l'espoir de s'élargir ». Au contact d'Emile Zola, il risquait de ne pas beaucoup s'élargir, mais assurément il pouvait apprendre certaines choses qui ne s'acquièrent pas toujours dans les livres. ^
Et d'abord, son métier d'écrivain. Les premiers romans d'Edouard Rod ont cet intérêt de nous le montrer en voie d'acquérir progressivement ses moyens d'expression. S'il a presque toujours fort bien « composé », je ne serais pas étonné qu'il le dût à l'exemple et à la discipline de l'auteur de la Terre, et si cela est, Zola mérite toute l'affectueuse
1. Ou trouvera quelciues lettres iutéressantes et amicalement enccumg-eanlcs, à Edouard llod dans la Correspondance d'I'^mile Zola {les Lettres et les Arls), Fasiiuelle, 1908. — Voyez notamment la
EDOUARD nOD. f'23
gratitiule dont Rod, il Tant le dire à son honneur, ne s'est du l'cstt; jamais départi à l'égard du romancier de Médan. La composition, il faut le répéter sans trêve, est, après le don d'observation psychologijpie, la qualité maîtresse du romancier; elle lui est, cerlainement, plus nécessaire que le style. VA sur ce dernier article encore, lildouarJ Hod pouvait profiter et a utilement profilé des leçons de Zola. Zola a toute sorte de défauts; mais il sait construire un roman, et il est un écrivain. Or, nous n'avons pas, |)uisqu'il les a (léiruils, les quelques vers que le bon étudiant vaudois a|)portait, en dél)ai'(|uant à Paris, au fond de sa valise, et il ne nous a pas conservé non plus ce drame de Lucrèce, en trois actes et en prose, qu'il comptait bien faire jouer à la Comédie-Française; mais il nous suffit de lire lea Alleniamls à Paris, Palmyre Vculnrd, — comme il a dû se savoir gré de ce nom symbolicpie! — ou même Côte à Côte, pour nous rendre compte de tout ce qui man<piait, ne disons mémo pas pour le style, mais pour l'IionmHe maniement de la lanicue, au jeun(» ami de Nadar et du dessinnfeur italien Hiaiico. A quoi bon insister, et relever les multiples défaillances de r <( écriture » de ces premières œuvres? L'essentiel est que l'initiation ail r\r fructueuse; et elle l'a été.
Klle la été encore sur un autre point. I^ar sa nature d'espiit, par son éducation antéMieure, lùlouard Uoil se trouvait mi'Miv pré'paré à regarder dans sa pensée et dans son âme, a couq)rendr(^ cl h discuter des idées, à analyser des é'iats moraux ipi'à peindn* des ôlrcs rt^els, à les voir sagiter et vivre. A lécolc des naturalistes, il a a|>pris {\ objectiver, {\ concrétisi'r son observation; il a dû ouvrir l<*s yeux au décor motivant de l'iniivers; en un mot, il est devenu, selon le mot célèbre, «» mi homme pour le«juel le monde cxléM'ieur existe ». !*H je ne sais si celle qnalilé est absolument né-i-essaire A un romauci«M\ — car enlîn il y a des l'omaus d'aïudvse loul inlé-iienre, — njai»- '•"«• •>.< v-ni-'
rurinisc l(>ttro sur Côte à Côte (p. 212-2(3) : le sujet |>arAll & Zula • Iri^s U'flu •, el le livre • birn cuiiblruil ».
nu LES MAITRES DE VIIEURE.
rait pourtant lui nuire; et si le romancier complet est celui qui voit oL décrit aussi bien le dehors que le dedans, les k»çons, môme i)ara(loxalos, même excessives, du groupe de Médan n'ont pas été perdues pour l'auteur, naturellement on peu abstrait, d'Aiz Milieu du chemin. Qu'on en juge par cette page de Taliana Leïlof :
Qu'y a-t-il do plus torturant pour un esprit déjà angoissé que la sensation des réveils de Paris dans les quartiers peuplés et tristes? Une aurore blafarde tache les toits comme un liquide graisseux. Des volets s'entr'ouvrent, et du trou obscur qu'ils creusent dans les maisons on voit pendre une couverture, un tapis, tandis qu'ici et là des têtes en bonnet ou décoiffées, entourées d'un envolement de cheveux gris, des têtes lasses de servantes usées semblent coupées et suspendues dans des cages d'ombres. Sur un balcon, un serin piaille dans une cage, ou c'est une chatte indifférente qui lisse ses poils. Des bruits montent de la rue, mais assourdis comme si les sons perdaient leur clarté en gravissant des étages à travers une couche d'air trop lourd. Dans ce réveil hâtif, enfiévré déjà, d'une partie du quartier, dans le sommeil persistant de lautre, derrière des murs gris tout pareils à des murs de caserne, on devine, on respire les fatigues accumulées des nuits conunencées trop tard ou interrompues trop tôt. La pureté de l'atmosphère, que les miasmes de la journée n'empoisonnent pas encore, augmente, au lieu de l'atténuer, la lassitude qui pèse sur les toits avec les taches du jour levant. Et bientôt les premiers maraîchers passent en jetant leurs cris monotones qui se traînent avec des accents de mélopée '.
Voilà certes, une fort belle page, robuste, colorée, vivante : elle pourrait être signée de Maupassant. Cela est vu, et rendu, à merveille. En sept ans, — Tatiana Leïlof est de 1886, — Edouard Rod a appris à regarder et à écrire.
Et enfin il a ap[)ris aussi peu à peu, sinon à se bien connaître lui-môme, tout au moins à prendre conscience de ce pour quoi il n'était pas fait. Et il n'était pas fait pour écrire toute sa vie des romans naturalistes. A force de
1, Tatiana Lcilof, roman parisien, l'aris, IMon, 1886, p. 242-243,
EDOiAiU) non. i\>5
vivre avec les gens, on finit par s'apercevoir qu'on ne leur ressemble pas. D'autre pari, ses insuccès répétés, — ses heureux insuccès, — allaient aciiever d'éclairer sur sa méprise l'auteur <le Palmyre \eulard. Une fois, deux fois, on peut bien accuser son éditeur d'un échec; sept fois de suite, c'est diflicile, et quand on a un peu de bon sens, mieux vaut s'en prendre à soi même qu'à son libraire ou au public. Rotl était modeste, et il ne manquait pas de bon sens; il devait vaguement sentir d'ailleurs qu'il y avait en lui quelque chose de dilTérent des autres, une personnalité, peut-être encore embryonnaire, mais qu'il s'agissait de dégager et de développer. Clelte personnalité, il ne serait peut-être pas impossible, en cherchant bien, dans ses premiers romans, d'en entrevoir les premiers linéaments. Il semble fpi'elle ait assez vivement frapi)é Maupassant, qui disait do son jeune confrère : u Grandi parmi les protestants, il excelle à peindre leurs mœurs froides, leur sécheresse, leurs croyances étriquées, leurs allures prêcheuses. Comme Ferdinand Fabre racontant Irs prèlres de cam|)agne, il sembbîse faire une spécialité lie ces dissidents callinjiques, et la vision si nette, si humaine, si précise, qu il tu d<unie dans son dernier livre, Côte àÇôU^ révêle un ronumcier nouveau, dune nature bien personnelle, d'un laleul /nuitlenr ft prnfo/ul. m 11 fallait mt'rib'r pleinement cet éloge, justilier ce pronostic, que le public ne ratiliait pus encore *.
Le public avait raison : h* public n'a pas toujours, il a souv<>nt raison. Sous les traits d'enqu'unt dont d ï>'alTuldait. les lecteurs désinti'ressés ne distinguaient pas nettement
I. La fouill»' «le garde tle l'Autopsie du Ihyctrur /... acou>e une 5* luhlion lie Côte à Côte : ce doit ^tre un • blulT • du l'éditeur; je ni! crois |)As ipie le livri' ail m plus d'une e«Iition. Ht il y a lucn ou une 2' édition de /' {ii(i>i>sn- iiiaiti la première n'était |M.>uttMro uii>iiie |»as do 500 exeiii|ilaire«|
« le romancier nouveau » qu'on leur annonçait. C'est ce dont Rod paraît s'être avisé d'assez bonne heure. Le problème qui se posait à lui, et qui se pose à tous les écrivains, à un moment donné de leur existence, après les tâtonnements et les inévitables, les nécessaires imitations du début, c'était celui de la conquête de la personnalité. Puisqu'il se sentait, puisqu'on lui reconnaissait une originalité réelle, il se devait à lui-même et aux autres de la dégager. Mais comment y parvenir? Pour être soi, il faut tout d'abord se bien connaître. Pour y réussir, il n'y a guère qu'un moyen .: il faut se regarder vivre, dans le présent et dans le passé, et rien ne concrétisant et ne précisant les impressions comme l'écriture, il faut se raconter à soi-même la plume à la main. En d'autres termes, il faut écrire son autobiographie psychologique. Et c'est ce qu'Edouard Rod a été amené à faire dans deux romans successifs, la Course à la mort (1885), qui a été commencée et même publiée en pleine période naturaliste*, et le Sens de la vie (1888).
Sous quelles intluences cette évolution s'est-elle produite? L'écrivain s'en est expliqué dans l'importante Préface d'un roman ultérieur qu'il n'a pas réimprimé, les Trois cœurs. La musique de Wagner, le pessimisme de Leopardi, et surtout de Schopenhauer, le préraphaélites et les poètes anglais, les romanciers russes, commentés et éclairés par les révélatrices et profondes études d'Eugène-Melchior de Vogiié, enfin les beaux Essais de psychologie contemporaine, de M. Bourget, telles sont, d'après Rod lui-même, les principales œuvres dont l'action secrète l'a progressivement détaché du pur naturalisme. Puis vint la publication du Roman expérimental, d'Emile Zola, qui l'induisit à de nouvelles réflexions : l'expérience, en effet, très différente de l'observation, ne ramène-t-elle pas nécessairement à
1. La Course à la mort, dont Tidée, on l'a vu plus haut, remonte peut-ùlre à ISSO, ne serait-elle pas annoncée sous le titre de Ailiil, — en même temps qu'un « roman parisien » qui n'a jamais paru, la Vie dcscrle, — sur la feuille de garde de Côte à Cdie (1882)?
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l'analyse intime? Et puis, ce furent ses causeries avec Emile Heniiequin, qui ruinèrent sa foi juvénile dans la théorie du milieu. De proche en proche, il en venait à concevoir « \\\\ roman exclusivement iiih-rieur, se passant dans un cœur » : ce devait être ia Course à la mort.
A ces causes toutes livres(|ues, on peut en ajouter quelques autres dont Rod ne |)arle pas ou qu'il indique à peine. D'abord, des causes non littéraires, que le Sens de la vie nous permet d'entrevoir, et qui peuvent se résumer d'un mot : la vie réelle. Marié, père de famille, au fond peu fait pour la vie de bohème, mèuKî littéraire, les outrances et les paradoxes de boulevard ou d'atelier n'étaient [)as pour le retenir bien longlcnq)S, et il ne pouvait man(|uer de reconnaître bien vile qu'il y a plus de choses dans le monde que; la philoso|)hi(» de Zola n'en saurait exj)li(juer. Il allait d'ailleui's èlre api)elé, — en 1880, — à l'Université de Genève pour y enseigner les littératures comparées; et, si libèriil (pi'oii lui à (lenève, on aurait pu s'y étonner d'entendre parler un romancier trop naturaliste dans la (•hair<'! nu^me de Maic-Monnier : de fous les coins de riiori/on lui venaient donc des conseils d'assagissenieiil. D'autre paît, le naturalisme louchait à la lin de sa carrière, et en alleiidanl que des défections retentissantes pussent autoriser la eritiqm; à en proclamer la banepieroide, il était \ isiblo ipie la faveur du publi»" commençait à se retirer de lui ; celait le uiouvemeid mém(» th' la pensée conlenq)oraim', qu il a toujours été très préoccupé d'observer et de suivre, ipii détachait Edouartl Rod de l'écolo de M(*Mlau. Et erilin, enti'e cette école et lui. il était lrt>p visil)le (pi'il y avait une dilTt'rence profonde, irn'iluctible de nature : la plupart des naturalistes étaient fort ininlelligeids; lui, an coiilraire, «'iail l'intelligonco même. ^>uellcs alTmités éh»ctives [xuivait-il bien y avoir entre ccl épais, Iruculeid et ignorant Zola, le moins philosophe et le moins psychnloguc d(>s hommes, et ce fin, souple, curieux et inquiet \ audois. voué par nature, par éducation, el par tradition aux problèmes de la vie murale, cl qu'une culture
cosmopolite soigneusement entretenue avait ouvert à toute sorte d'aperçus et de préoccupations? « Il faut dire, avouait-il, il faut dire qu'il devait se développer en nous des besoins que le naturalisme ne pouvait satisfaire : il était, de son essence, satisfait de lui-même, très limité, matérialiste, curieux des mœurs plus que des caractères, des choses plus que des âmes; nous étions, — et nous devions le devenir de plus en plus, — des esprits inquiets, épris d'infini, idéalistes, peu attentifs aux mœurs et qui, dans les choses, retrouvions toujours l'homme ^ »
Donc, il y eut rupture : rupture non bruyante, mais rupture. Mais que faire désormais, et par quoi remplacer le naturalisme? Edouard Rod proposait, un peu timidement, mais il proposait, pour désigner, sinon l'école, du moins le groupe d'esprits auquel il appartenait, le nom, un peu barbare, d'intuitivisme. a Regarder en soi, non pour se connaître, ni pour s'aimer, mais pour connaître et aimer les autres » : voilà l'objet, le but, le commun idéal des nouveaux écrivains. 11 devait résulter de ces principes une forme d'art nouvelle que le jeune romancier s'efforçait de définir; il proscrivait les descriptions, les récits rétrospectifs, la tyrannie des faits trop concrets et des figures trop précises, afin que leur sens général pût se dégager plus facilement »; bref, il s'agissait de « revenir, sous une forme à trouver, au symbole >k
Ce programme était peut-être un peu vague, et l'on pourrait en discuter les articles; en tout cas, il était curieux comme expression d'un nouvel état d'esprit, et comme témoignage d'une réaction assez violente contre les tendances et les procédés du naturalisme; et c'est dans cet esprit nouveau qu'ont été écrits la Course à la mort et le Sens de la vie.
J'insisterai peu sur la Course à la morl, (( c(*liii de mes livres qui m'a coûté le plus d'efforts, disait Rod, celui auquel je resterai toujours le plus attaché ». On aime