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Les Trois Qœurs, préface, p

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toujours son premier succès, et la Course à la mort avait eu un succès assez vif dans la jeunesse lettrée d'alors, pour que Sarcey s'en alarmât et disculAt les tendances pessimistes de l'ouvrage. « L'arcliiprrtre du bon sens » n'était poirit pessimiste! L'œuvre d'ailleurs, sans être capitale, était fort inlérossaiile, et, bien qu'elle ait un peu daté, si le sens en était moins obscur, si les conclusions en étaient plus nettes, si le style en avait plus de force et plus d'éclat, cll(! justiMfM'ait peut-étrc! encore aujourd'hui l'intime préférence de l'écrivain, tvidemment, celui-ci a mis beaucoup de lui-même, de son autobiographie morale, et même matérielle, et le fond peut-être de sa philosophie, dans celte sorte û'Oberman moderne, qui n'est pas un roman, — Rod s'en rendait bien compte, — mais bien plutôt \\\\ poème en pi'ose, et, sous forme d(; journal intime, une longue lain<Mjlalion pessimiste sur la vanité de tout efl'ort liumain. Sil y avait bien encore un peu de «< littérature » dans loul cela, — on était ù l'époijue où Schopenhauer avait en l''rane(^ la vot^Mu^ (pnî Nietszche a obtenue depuis, — il y avait pourtant autre chose aussi. Dans l'aveu de ce sceplicisiue douloureux et iti((uiet, dans cette obsession et cet appétit de la mort où loul va sombrer et s'nnéanlir, on sentait vibrer la sincérité vécue d'une sondire plainte, et qui, si elh' avait trouvé une forme assez puissante, aurait |»u <Hre fort belh*.

bi'S plus di'Sos|térés sont li's ilwiuU li's plus Ikmux.

Mais l'eiiseuible du livn* était trop abstrait; lu réalité cout l'èle «les faits y «'lait trop rare; l'analyse des i(b»es ou des senliuienls y était troj) ténue oji trop grise et tr«)p iiioiiolont ; la Miise en d'uvre enfin man(|uait un peu trop de\l(MiMiil(''. 1) iiu «'(Mip, l'écrivain élail allé jusqu'au b«»ul lie son nouNeau piineipc. el. par gnùl du syndiole, il avait manqué la vie.

l/a t-il senti? Mt a l il voulu r«Mioii\ i-Ki- l'expérience ilans des couililions meilleures? Ou bien, enct)uragé par sou premier succès, a-l-il t«Mit simplenuMit persévéré dans la

voie qu'il avait ouverte? Ce qui est sûr, c'est que le Sens de la vie, suite et contre-partie tout à la fois de la Course à la mort, nous offre une réalisation fort remarquable de sa conception nouvelle. Je ne sais si c'est le chef-d'œuvre d'Edouard Rod romancier; c'est celui, de tous ses romans, que de bons juges préfèrent, et c'est celui aussi qui la définitivement classé. Salué à son apparition par un article de M. Jules Lemaître, par un autre d'Edmond Scherer, ce fut le premier vrai et franc succès de l'auteur de Palmyre Veulard, un succès qui s'est soutenu depuis plus de vingt ans^ Cette fois, le grand public était atteint.

Pour qu'un livre ait du succès, et un succès qui ne soit pas éphémère, il doit, me semble-t-il, réaliser une double condition : il faut, d'une part, qu'il réponde aux aspirations, aux besoins latents d'une partie au moins du public; il faut, d'autre part, qu'il exprime une pensée assez générale, assez humaine, (ju'il enveloppe, si je puis dire, assez d'éternité dans ses pages pour que les générations survenantes puissent encore s'y intéresser et s'y reconnaître. Le Sens de la vie, — moitié calcul, moitié hasard, ou insi)iralion, — remplissait à merveille ces deux conditions. D'abord, il était le livre, l'un des livres que la jeunesse d'alors attendait. Curieuse et pensive jeunesse, plus grave et })lus troublée qu'elle ne lavait été depuis bien dos années, — on le verra bien quand on publiera ses correspondances, ses Mémoires, ses journaux intimes! — passionnément éprise d'action, mais d'action raisonnée et raisonnable, — ah! oui, comme nous nous interrogions tous alors sur le sens de la vie! Avec quelle curiosité anxieuse nous prêtions l'oreille à toutes les voix soi-disant révélatrices d'une partie du mystère! Avec quelle fièvre nous ouvrions les livres nouveaux où l'on essnyait de deviner l'énigme qui nous obsédait! Nous venions de lire le Roman russe et les grandes œuvres qu'il présentait et

1. Le livre est parvonii aujourd'hui à la 21* édition. C'est de tous les livres de rU)d, celui (|ui s'est le plus vendu, avec COinbre s'étend sur la monUKjne (W' mille en l'J!2).

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commentait; un grand souffle de générosité et de pitié avait passé sur nous. Nous aussi, comme l'auteur de la Course à la mort, nous en avions assez du naturalisme, et nous aspirions à une vue plus exacte et plus liaute de la nature et de la vie. Comment n'aurions-nous pas été acquis d'avance à une nnivre où se reflétaic^nt toutes nos tendances, et qui agitait la question fondamentale que notre conscience posait à notre raison ^?

Question de tous les temps d'ailleurs, question éternelle comme l'humanité pensante, puisque toute philosophie, toute religion se ramèiie là. Que nous importent les plus subtiles théories de la métaphysicjue, (|ue nous importent les rites et les pratiques prescrits par les théologiens, si nous ignorons ce que nous sonunes venus faire en ce monde, le pourquoi de notre existence, et si rites, théories et pratiques ne sont pas en un étroit rap|)ort avec l'idée inéuKî de noire (Icsiinée? Le problème j»hilosophi(^ne et moral et religieux \n\v excellence, c'est donc bien celui du sens de la vie, puisque c'est celui de la destinée humaine. I"]n faisant de ce problème le sujft même de son livre, en même tem[)S qu'il était sur d'atliier l'attention de toute um; jeunesse particulièi'ement préoccupée de questions morales, IMouard Hod risquait décrire un ouvrage qui fût <^t(Tnellement d'actualité. S'il y a un livre paAT<i/iV/i dans son (puvri", c'est celui-lîi.

On en connaît la donnée, lin ji'une homme moderne, très moderne, - le héros sans dont»' de la Course à la mort,

— revenu de bien tb^s illusions et «létaché «le toute croyance positive, rongé par l'esprit d'analyse, en proie

I. Je SUIS lu'uroux lie me reiuM>nlrtT sur eo point, roniino sur lic.uicoup d'autres nver M. Kirmiii Uoz, dont voiei le lènioignnire :

- 11 me souvient de l'émotion nUenlive. do l'nvidite passion niV avec Ifsinielies nous lûmes, nu nimuieiMMMnrnt de IS8S, ce livre que, nit'^me d'nuleur ini-«)nnu, nous eussions sans doute aotïele sur sou litre. b«' sens de la vie! Comme «es mois sonnaient magiquement pour nous, h col Age et à celle date!... Dans la Tor^l de« livres. plu« d"iiii do nous alla vers celui de M. l>od cnmme à rétoilo du voy.i. geur. •

au plus noir pessimisme, vient de se marier avec une amie d'enfance. Il tient en quelque sorte au jour le jour le journal de sa pensée et des principaux événements de sa vie : il se pose constamment le problème du pourquoi de l'existence. Mais la vie réelle le prend dans son engrenage et substitue peu à peu à ses idées négatives d'autrefois des idées plus positives et plus saines. Après le mariage, la paternité : le sentiment paternel s'éveille lentement en lui; il s'éveille pourtant, aiguisé par le danger mortel qui menace son enfant. Puis, la mort d'une vieille amie, dont la vie a été toute de dévouement et de sacrifice, lui révèle le prix de l'altruisme. Il s'y essaie gauchement à son tour, et sans grand succès. Et il découvre enfin que cet altruisme même manque de base, et que seule la religion peut lui en fournir une.

Cependant, la foule s'écoulait aux grondements de l'orgue déchaîné en alléluias magnifiques. L'église vide semblait un monde, et ses voûtes étaient comme un ciel infini. Quelques fidèles allaient s'agenouiller dans les confessionnaux et l'on voyait glisser des ombres blanches de prêtres. Je m'attardais à chercher Dieu au pied des piliers de la maison, je rêvais d'orienter ma route vers le port accessible à tous les navires, je songeais à l'acte de volonté qu'il s'agit d'accomplir pour qu'aussitôt la proue fende les flots dans la direction vraie. Il fallait seulement chasser les derniers doutes, il fallait substituer à mon cantique impie quelqu'une de ces humbles prières que la Foi murmure de ses lèvres d'enfant. Je sentais l'heure décisive, comme celle où Paul fut frappé sur le chemin de Damas, et, dans un double effort pour faire jaillir de ma mémoire les formules perdues et pour secouer de ma pensée le joug de l'esprit qui nie, je me mis à murmurer — des lèvres, hélas! des lèvres seulement : « Notre père qui êtes aux cieuxM... »

Ce devait être là, on se le rappelle, une année plus tard, la conclusion aussi du Disciple de M. Bourget :

Les mots de la seule oraison qu'il se rappelât de sa loinlnine enfance : « Notre Père qui êtes aux cieux... » lui revenaient au

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