‹ Les maitres de l'heureChapitre 59 sur 122 · Im Vie lilUruire, l. III. p · texte numérisé non relu

Im Vie lilUruire, l. III. p

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ioO LES MAITRES DE VIIEURE.

se pose dans la conscience et dans la vie des hommes d'aujourd'hui. A la suite de quelles réflexions personnelles, ou de quelles expériences intimes, ou de quelles circonstances extérieures et fortuites cette vocation est-elle née, ou s'est-elle développée? C'est ce que nous n'avons ni à rechercher, ni à conjecturer ici. Le fait est là, qui se suffit à lui-même. Dans un cœur d'homme ou de femme, en dehors du mariage, la passion vient à éclater : comment cet homme ou cette femme vont-ils se comporter, et quelles vont être pour eux, et pour ceux auxquels leur vie est liée, les conséquences de leur conduite? Telle est la question qui forme le fond d'un grand nombre des romans de Rod, et dont il a très ingénieusement diversifié les données, mais qu'il agite avec une inlassable inquiétude et une anxieuse complaisance. Ce qui fait pour lui, comme pour nous, l'intérêt de la question, c'est que ses héros ne sont pas des âmes vulgaires; ils ont une conscience, et une conscience élevée et délicate; à l'image de leur créateur, ils ont une invincible horreur de l'esprit gaulois, de ses traditionnelles plaisanteries, de ses sournoises tolérances; les classiques mensonges, les plates banalités, les compromis commodes de l'adultère bourgeois ne sont pas leur fait; ils veulent marcher la tête haute; leurs passions ont besoin de vivre au grand jour; ils préfèrent à la duplicité la souffrance. Et comme il arrive, leur loyauté même, leur intransigeance morale leur font accunmlcr des ruines. Hélas! c'est peut-être qu"ils se font illusion sur eux-mêmes. Ce qu'ils prennent pour de la franchise, n'est-ce pas de l'orgueil? Ce qu'ils appellent délicatesse, n'est-ce pas cruauté et monstrueux égoïsme? En morale, ce ne sont pas seulement les intentions qui jugent et mesurent les âmes; ce sont les actes. Et de deux faiblesses, la moins condamnable, n'en doutons pas, est celle qui sacrifie le moins de destinées et (jui broie le moins dé cœurs.

Mi'hel Teissier, l'orateur éloquent, le champion infatigable du parti conservateur, unanimement respecté pour

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la probité de son caractère et pour l'intécrrité de sa vie, en i)lein succès poIili({ue, en plein l)onhrur familial, est mordu au cœur par l'une de ces passions d'autant plus tonaces et envahissantes qu'elles s'insinuent sous le couvert (lune afTection permise. Sa femme, qui l'aime passionnémenl, découvre ce douloureux secret et dicte ses conditions. Michel lutte de son mieux ermtre son fatal amour; mais dans cette nouvelle atmosphère de gène, d'aigreur et de méfiance mutuelles, la vie domestique n'est plus tenable, et c'est la propre femme de Teissier qui, de guerre lasse, finit par imposer le divorce à son mari. Celui-ci y consent enfin, brise sa carrière et épouse celle qu'il aime, au grand scandale de son parti et de presqu(* toute l'opinion. Mais il a deux filles qui, après la mort de leur mère, viennent habiter sous son nouveau toit. L'aînée, douce, tendre et |)roronde créature, est aimée du (ils d'un violent adversaire de son père, — car Michel Teissier. (|ui soulTre de son inaction, s'est laissé repreiulre par le ilémon de la politique, mais, cette fois, de la poliliijue radicale, — et ropp(>sitioii des d«Mix pères rendant le mariage inq>ossible, elle nieni'l iW douleui-, victime elle aussi de cette passion pîiternelle qui n'a reeulé devant aucun obstacle pour so satisfaire. — La leçon morale ici est évidente; mais ce qui est assez curieux î\ observer dans les d»Mix Mes de Michel TrissicryCvsï révolution graduelle des sentiments d'Iùlouard \\(u\ à l'égard de son héros. Kvid«Mnmenl, — voyez la Dédicocr de la Me prii'tr, — il avait commencé surtout par le « plaindre »; cl même, il n'était pas bien sur, coiilrairt'iiM'ul à « son idée première », de n'avoir pas été <« entraîné p;ir la parlii» romanesque de son sujet « et de n'avoir pas siinplriuent tracé .» une peintun* de la passion dangereuse i't prrverse ». VA puis. i\ voir son personnage penser cl -^( nlir sous ses yeux, et vivre les (|.mi\ vies successives qu il lui a prêtées, ses sentiments se sont peu ;^ peu niodilies; le romancier a fait plaee à l'homme: le fond d'égoïsnio pi'i'sque fi'roce <|u'il y avait dans eette passion coupable lui est peu à peu apparu, et, si objectif et inqiersonnel

qu'il se soit efforcé d'être, il a laissé transparaître la sévérité de son jugement final. Presque tout Rod, ce me semble, est dans cette opposition entre lindulgence apitoyée, et peut-être admirative, du début, et la ferme désapprobation de la fin.

Si la passion est, généralement, à base d'égoïsme, ne peut-elle quelquefois, chez certaines âmes nobles et élevées, être génératrice de dévouement et même d'héroïsme? C'est sans doute pour répondre à cette question qu'après les deux Vies de Michel Teissier, Edouard Rod a écrit le Silence. Le Silence est le roman de l'amour, sinon chaste, qui, du moins, se dompte, et qui se tait, et qui se renonce lui-même. Cette fois, l'auteur du Sens de la vie a fait une œuvre sobre, discrète, émouvante, qui est d'un poète plus encore que d'un romancier peut-être, et qui est allée au cœur non pas sans doute de la foule vulgaire et grossière, mais des délicats, de ceux dont tout véritable artiste doit surtout désirer le suffrage. Je sais, dans la littérature contemporaine, peu de pages plus poignantes, plus simplement et plus humainement tragiques que celles où le héros du Silence, Kermoysan, après un dîner où il a appris la mort de la femme aimée, un soir de neige, court s'accouder sur un parapet de la Seine, puis va rêver désespérément en face de la demeure mortuaire, et, las d'errer dans les rues noires, vient échouer enfin dans uh cabaret resté ouvert où, en face d'un flacon de liqueur, la tête dans les mains, il sabandonne librement à sa douleur et à ses sanglots.... Celui-là du moins, il semble qu'il ait acheté chèrement, par sa souffrance même, le droit d'aimer. Qui sait pourtant? L'héroïsme n'aurait-il pas été plus grand encore, et plus méritoire, si le silence avait été complet, si l'amour avait su ne pas se déclarer, ne pas se faire accepter, et, même dans ce cas douloureux et infiniment rare, est-il bien sur que la passion, si elle a eu sa noblesse que nous ne lui marchandons guère, n'ait pas, plus qu'on ne le veut bien dire, été la secrète, la suljtile ouvrière d'indéniables ruines morales? Car, en pareille matière, il est sans doute

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Sf)écieux, mais il est trop lacile de conclure comme le faisait Hod :

Qui dira quand Tainour défendu par des lois humaines lest aussi par ces lais supérieures dont nous pressentons quelquefois la divine indulgence? Qui dira quand la faute, par la souffrance, est expiée ou, peut-être même, changée jusque dans son essence? Car, enfin, la puissance d'aimer au-dessus de tout, d'un cœur épanoui qui brise les chaînes des préjugés^ d'une âme qui s'exalte au-dessus des entraves sociales, n est-ce donc pas une vertu? N'y a-t-il pas des héroïsmes supérieurs à la froide observance des règles, à la banale obéissance aux lois *?

0 romancier, ô poète, ô rumantique invétéré, ô compatriote et disciple de Jean-Jacques, vous avez trop aimé l'amour, vous avez trop cru à la souveraineté, à la légitimité de la passion! La passion, dans certains cas intinimcnt rares, peut-elle être « une vertu »? Klle n'est assurément pas la uertu. Kt « la faute », certes, peut être « expiée » par la souffrance; elle n'est j)oint par elle « chani^ée jusque dans son essence ». Ce n'est pas être nécessairement pharisien (|ue d'admettre, (jutule maintenir ces vérités morales élémentaires conin' les thingereuses illusions des |)nél(»s. Kt, nous le verrons, c'est ce <prK(louard Hod a lui même plus d'une fois compris.

A l'ordinaire, d'ailleurs, ce qui atténue le dant^'cr des peintures cpi'il nous a laissées de la passion trioniphanle, c'est (prit ne nous en a pas dissimulé les douloureuses, les tra^'iques conséipiences ^. C'est une « course ù la mort » que la vie amoureuse <le c(»s pauvres êtres fraj^iles el lendi'es qui se laissent prendre aux trop séduisants miraj^es lW l'amour |)artai;é, nuiis coupable. La mort, connue pour les tristes héros du Dcrnirr refuije, c'est parfois l'expiation même (ju'ils acceptent, — que disje!

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