I.e Livre Je mon ami, p. 5U
admirât tout au vieux collège : s'il a gardé un excellent souvenir du directeur, l'abbé Lalanne, dont il nous a tracé un délicieux et vivant portrait, et qui « éducateur incomparable, n'inspirait rien que de beau, de grand et de pur »^, — ce doit être Toriginal de l'abbé Bordier dans les Désirs de Jean Seruien, — il n'en est pas de même des surveillants : « c'étaient des espèces de moines en redingotes qui ne ressemblaient pas assez aux oratoriens d'autrefois. Ils manquaient de lettres; ils étaient rustiques. Je n'ai jamais fait bon ménage avec eux. Ce n'est pas leur faute, mais je suis comme le vieux duc Pasquier, je n'aime pas les moines. » Quant aux professeurs, il déclare qu'il « en a eu bien des médiocres, avant de trouver en rhétorique l'honnête et sage M. Chéron - ». Et il n'a pas été tendre pour le pauvre « vieux Crottu », coupable de n'avoir pas su lire aussi bien que Mme Bartet les vers du « divin » Bacine, et dont il « déteste la mémoire ^ », ni pour « l'injurieux bossu de corps et d'âme, enclin au mal et le plus injuste des hommes* » qui lui expliquait Ésope, ni pour le « cuistre », « le barbacole ignare » qui déchira un beau jour une gravure ornant un vieil exemplaire du Jardin des racines grecques : « Je le vois encore lacérant la jolie estampe de
1. Citons ici quelques lip^nes de ce portrait : « C'était un clinrmant vieillard que l'abbé Lalanne : il était laid, mais d'une laideur aimable; il était laid comme saint Vincent de Paul. Avec cela, l'air d'être en pierre, non point en pierre dure et froide, mais en ces vieilles pierres dont sont faites les saints des ég-lises, ces pierres qui ont pris aux caresses de la lune une étrange douceur et (|ue la rosée du matin a comme attendries, (jui sont moussues, (jui ont l'air bon. Son front ridé, son gros nez, ses joues grises, son énorme menton paraissaient taillés dans une de ces pierres-là, et des yeux d'un gris fin, des yeux vifs cl jeunes y semblaient deux petites fleurs dans une ruine. Le bon vieillard! Vif et carré, impotent et maladroit, élocjucnt et bègue, il portait en !ui, pour mieux plaire, de bizarres contrastes. Il était vénérable et donnait un peu à sourire. C'était un grand et tendre cœur, c'était une àme juste et sainte, et c'était un esprit allègre, impatient et naif. » {La Vie à Paris, Teinjjs du 6 août 1886, non recueilli en volume.)