‹ Les maitres de l'heureChapitre 71 sur 122 · Le Livre de mon ami, p · texte numérisé non relu

Le Livre de mon ami, p

conditions se (il la luphire, la suhslitntion délinitive d'un idéal à un autre? Nous ne savons. J'imagine qu'il ne dut pas y avoir, à proprement parler, de « crise religieuse », que dans cette Ame avide de jouir et de sentir, peu inclinée à l'ascétisme, et môme subtilement ennemie de la règle, plus souple que forte, et d'nilleurs « toute spéculative ^ », l'esprit du xviii'^ siècle s'insinua sans elTort et put sans accumuler trop de ruines, s'installer à demeure.

La religion qui n'est plus un objet de croyance peut aisément devenir une source de voluptés esthétijjues; c'est là un » état d'àme » très distingué, un peu pervers, et qui a été très répandu au couis du xix"^ siècl<\ A TAge où le désir, vite éveillé, se pose sur toviles choses, où les vers brûlants de certains poètes sont lus surtout pour les images sensuelles qu'ils évoquent, il piHit paraître piquant de mêler aux impressions un peu troubles que l'on retira des livres le ragoût de certaines images pres(jue pi«Mises. Celto disposition morale a été de tout temps très familière à M. France : elle s'est formée en lui de bonne heure : témoin cette curieuse page perdue où on le voit fondre ensemble les inspirations et les admirations d'art les plus diverses et nous livrer la subtile rêverie d'un païen mysti(iue :

pour Hjui, mH faut tout dire, j ai poni'lu* jadis pour la crénialioii. (le ne sont point les niûinoires, devis ol ppu'ès-verbaux du chevalier Keller ipii m'en donnèrent le goût : ce sont les clép:ies de Tibulle et de Properce. Il n'était pas en ce tomps- \h «pipslion de four créjnatt>ire. Je ne voyais que le bû«'hor ftiiti«iue. Je vt)us prie de considérer le temps et les circonstances. Alors je faisais ma rhétorique et j'aimais C.ynthie. (les Latins ont laissé d(>s iinai^cs intarissables de boaulé! Les visions de leurs poètes mo i'arliait»nl les murs nus et souillés des classes et m'environnaient «le gloire.

Kn ce temps là je mêlais l'amour et la mort dans la p<K>sie de mes rêves. Pendant l'étudi' du soir que surveillait un pion crasseu.x, je voyais, oui, je voyais l'ombre de Cynlhic, «es

I. Lr mot est do M. France sur lui-mêmo, dans son Discourt de

n^ct'ption «I r.\riid,'inii\ p. 4.

voiles à demi consumés, pâle et les cheveux dénoués, telle enfin qu'elle était sur le lit funèbre. Le feu avait terni le béryl quelle portait au doigt. J'étais Properce. Elle me rappelait les veilles de Suburre et les muets serments.... Ne riez pas. Telle est la magie de ces poètes latins : les fioles assyriennes qu'ils ont versées sur le bûcher funèbre ont à jamais parfumé et embelli la mort.

Mais le dimanche, à la chapelle, ce n'est plus Gynthie qui m'apparaissait à travers les nuages de l'encens, au chant des cantiques. C'est Cécile endormie dans un cercueil de cyprès, tout embaumé de myrrhe et daromates, Cécile, vêtue encore des vêtements tissus d'or dont elle s'était parée pour le sacrifice, et croisant les deux mains sur la palme du martyre *....

Si Renan a lu cette jolie page de poésie alexandrine qu'il aurait pu signer, il a dû s'applaudir d'avoir fait un tel élève.

Quand M. France sortit du collège, avait-il déjà lu Renan et Taine? Il était en tout eas bien préparé à les lire, à s'assimiler toute la substance de la Vie de Jésus et de VHisioire de la littérature anglaise qui, justement, coup sur coup,

1. La Vie à Paris, Temps du 18 avril 1886 (non recueilli en volume). — C'est exactement Tétat d'esprit de Chateaubriand au collège et à Combourg, si bien décrit par M. France lui-même : « Si tous les feux de l'adolescence le consumaient dans la solitude, il savait parfumer le brasier de toutes les essences de la poésie.... L'étang et la lande se peuplaient de voluptueuses images; il y voyait les héroïnes des poèmes et des romans qu'il lisait; il voyait surtout la Délia de Tibulle, la Pécheresse du sermon de Massillon et cette figure d'immortelle ardeur qui, de son bois de myrtes virgiliens, cnckanlc à travers les âges Vélile des adolescents '.

Hic, quos durus amor....

Heureux qui frissonne aux miracles de cette poésie! Il y a au monde un millier, peut-être, de vers comme ceux-là; s'ils périssaient, la terre en deviendrait moins belle. {(M£iwres de Chateaubriand, notices par A. France, Lemerre, 1879, p. iv-v.j

.1/. A y ATOLL J'JIAACE. 191

allaient paraître et faire le bruit que l'on sait. Làpre et puissant (lni>matisme do Taine ne pouvait manquer d'exercer une forte action sur cette pensée mobile et un peu flottante, une action qu'elle a plus tard très franchement avouée : « Taine était déterministe. Il l'était nettement et avec une abondance de preuves, une richesse d'illustration qui fit, sur la jeunesse intelligente, à la f\n du second Knq)ire, une impression beaucoup plus forte qu'on se l'imagine aujourd'hui.... La pensée de ce puissant esprit nous inspira, vers 1870, un ardent enthousiasme, une sorte (le relbjion^ ccquefnj)pellerni le culte dynamique de la vie. Ce qu'il nous apportait, c'était la méthode et l'observation, c'était le fait et l'idée, c'était la philosophie et l'histoire, c était la science enfin. Et ce dont il nous débarrassait, celait l'odieux spiritualisme ci'éco/e, c'était /'a6omi/<a6/f Cousin et son abominable école; c'était l'ani^'e univ«Msitaire mnntr;nit d'nn geste académique le ciel de i*laton et de Jésus (Christ. 11 nous délivra du plùlosophisme liypocrite. En ce temps-lù, nous avions, au quartier latin, un senliment passionné des forces naturelles; et les livres de Taine avaient beaucoup contribué ù nous mettre dans cet état d'Ame. Sa théorie des milieux nous émerveillait.... L'idée (jue cette théorie pouvait n'être pas absolument vraie fut la seconde ou la troisième déception i\r ma vie *. »

Si .M. France a été amené, dans la suite, à faire d'assez fortes rései'ves sur les idées de Taine, — par exemple dans un artich» non recueilli sur son \ap(dron ', — il n'«Mi a

\. M. Taine, Temps du 12 mars l'.M3 (non reiMU'illi en volume).

2. ,)/. Taine et .^(J/)o^'(>n, Tt-mpa du \'.] mars 1887 (non reoueilh en volume) : M. Krnnte ri'proclu» fi Taine de n'avoir n'ou«Mlli »jue les lémoicn.iires defaMiraltlfs h Napoléon : • r'est re que jappelle Tari de se profiirrr tle> niorllons à sa t-onvennnre. M. Tauie a ehoiM ses matériaux nver une parlialilé sen-ine dont je suis étonné. • — Bien auparavant, dans tjn article perdu du lUblmphile français sur Jui'^nal (juin 1S70). M. France disait «léjà : • Prendre un écrivain el rexaiiiiner en dehiir> de son milieu, au nom du coût et du sentiment liUi'raire, est un procède à jamais condamne pour sa stérilité. La criln|ue *(ui juge est morte, par bonheur, depuis Kin^rtemps; In crili«|iie qui rr/>(i</ii<> a pris sa place. Pour expliquer Ju^iM1nl. il

jamais fait que d'insignifiantes sur le compte de Renan. Celui-là a été le maître aimé, vénéré, chéri entre tous, celui qui nous révèle à nous-même, celui dont on rêve de poursuivre l'œuvre et d'égaler la gloire, celui dont l'influence nous pénètre jusqu'aux moelles et peu à peu nous transforme à son image. Quand il le lut pour la première fois, il dut se reconnaître en lui. De tous les écrivains dont il s'est inspiré, aucun, pour la pensée comme pour le style, n'a marqué plus profondément de son empreinte l'auteur de Thaïs que le poète de VAalechrist. « M. Renan, dit-il quelque part, M. Renan dont j'aime jusqu'à l'idolâtrie l'adorable esprit*.... » Ah! oui, comme il l'a aimé, jusque dans ses défauts et jusque dans ses tares, cet « adorable esprit »! Je voudrais pouvoir reproduire ici tout entier l'article, injustement sacrifié, que M. France a consacré à Renan au lendemain de sa mort. Jamais « demi-dieu mortel » n'a été enseveli dans un plus beau linceul de pourpre : « Tout ce qui pense au monde l'a dit ou le dira : Ernest Renan fut de tous nos contemporams, celui qui exerça la plus grande influence sur les esprits cultivés et celui qui ajouta le plus à leur culture. Il fut le maître de beaucoup. Reaucoup peuvent dire avec celui qui écrit en pleurant ces lignes, et qui sent la plume trembler entre ses doigts : « Nous avons perdu notre maître, notre lumière, notre chère gloire ! Il prenait les âmes non par la violence et à grandes secousses, dans le filet d'un système [serait-ce

fallait peindre le siècle et la ville où il a vécu.... Et tout en employant de la sorte la méthode vulgarisée en France par un grand esprit contemporain, on eût pu éviter les excès d'un système trop rigoureusement appliqué. Après avoir montré dans quelle mesure Juvénal avait subi les influences du milieu auibiant, il était temps de rechercher dans quelle mesure il a pu, en vertu de la liberté humaine, réagir contre ces influences. » — A M. Jules Soury qui lui demandait conseil sur un livre à écrire, Taine, en 1878, signalait plusieurs sujets, entre autres l'Espagne de 1600 à 1690, et il ajoutait : • J'ai indiqué déjà cette époque à M. Anatole France ». Sans doute ce dernier lui avait aussi demandé conseil. {Correupondance de Taine, t. IV, p. 74.)

1. La Vie hors Paris, Temps du 5 septembre 1886 (non recueilli bq volume).

une allusion à Taine?], mais avec la douce force des eaux bienfaisantes qui fécondent les terres. // les enveloppait dans les enchantements du plus beau génie qui ail parlé la plus belle des huujues. Il nous a remplis de sa science profonde, de sa riche pensée, de ses doutes mêmes qui, dans un tel esprit, avaient Tcfficacité dune croyance. // a exercé trente ans un pouvoir spirituel sur l'Europe. Voilà ce que diront les indifférents, les adversaires eux-mêmes. Mais ce que nous devons dire, nous, ses amis, nous qui eûmes lliouncur ineslimable de rapprocher, c'est qu'il fut le meilleur des hommes, le plus simple, le plus doux et en même temps le plus ferme cœur qui ait jamais batlu en ce monde.... » Et l'article continue sur ce ton, et je ne sais si une seule des vertus inlellectuclles et morales dont s'honorent le plus les enfants des hommes est refusée au grand écrivain : u 11 était essentiellement moral et relij^ieux: il aimait cette humanité dont il fut un des plus mafrniliqiies exemf)laires '. » M. France nous avait bien dit qu'il aimait Hcnan juscju'à TidolAtric !

A cette douldr iiilliiciice il en faut joindre, je crois, deux aiilics : celle de Sainte-Beuve et civile de Lcconte do Lisle. Sainte-Beuve, avec lequel le jeune homme devait se st'utir toute sorte d'afliiiités secrètes, Sainte-Beuve « de <pii nous sortons tous* », s'il faut l'en croire, achevait alors sa vie laborieuse et prestiue glorieuse : celle Ame de critique et de poète, «^ la plus curieuse, la plus saprace et la plus compli<|uée qu'une vieille civilisation ait jamais produite'», ne pouvait manqui r d'attirer sa curiosité et son attention. No In-l-il pas procinint'* un jour ' )<• iIihI.mu* universel, le

1. Ernêêt iienan, Trm/wdu 11 oclebre !HM2 ^non rrruoilli en volume).

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