Les Cerfs {les Poèmes dorés, éd. originale, p
.5, Poé$k$ dç Anaioh frwiçc, é()., ac4u(^|le, p, i\^, — î^a pièce,
Et cette strophe de la curieuse pièce intitulée le Désir :
Vivo/, mourez, pleines de pràce; Les hommes et les dieux, tout passe, Mais la vie existe à jiitnais.
Et loi, forme, [)arfum, lumière.
Qui llt'uris ma vertu première.
Ah ! je sais pourquoi je t'aimais! *
Et ces vers extraits de la Part de Madeleine :
Sa tristesse rendait plus belle sa beauté; Ses regards au ciel bleu creusaient un clair sillng-e, Et ses lonp;s cils mouillés étaient comme un feuillage Dans du soleil, après la pluie, un jour d'été -.
Et pourtant, malgré tant de qualités diverses, l'originalité de cette poésie n'apparaît pas assez neuve, les multiples sources auxquelles elle puise ne sont pas assez fondues dans l'intimité frémissante d'un accent assez prointitulée Au Poêle, ne figure pas dans l'édition originale des Poèmes dorés. — Le [)remier vers est une imitation de Du Bellay, dans le sonnet célèbre :
Ueurcux qui comme Ulyise a fait un long voyage.
Quatre autres pièces ne figurent pas dans l'édition originale des Pocnu'S dorés : ce sont la Perdrix, Ames obscures. Us Cfioses de ramour..., la Veuve; ces deux derriières sont déjà dans l'édition origiimle des Notes eorinlhiennes. En revanehe, l'édition originale des Poèmes dorés comprenait une piice, lUa^nn, i\m n'e.^t pas dans les éditions actuelles.
1. Le Désir (les Poèmes dures, «•(!. di iiriii.iir, p. Mj. — l,.i |)ri>miére partie de celte pièce est datée, dans l'edilion originale, de septembre 1803, la dernière, do juin 1809. -- Le vcra
Qui fleuris ma vortu prcmiôro
est d'ailleurs singulièrement obscur.
2. Poésies de Anatole France, éd. actuelle, p. 124. L'édition originalo des Poèmes dorés porto :
On ne tait quoi Je pur embellit sa bo»al^.
La pièce a figuré, avec la Danse des morts, dans le Parnasse do ISOO : elle ron>prennit alors r'\U(\ strophes d«» |>lus ipi'anjourd'lini ; deux do ces strophes primUives ont été conserveo dans l'édition (»rii:io.ile. En voici une :
Sur la hauto tcrraxiio atsi^o soliiairo,
Tar U nuii induli^MMiir, à l'houro Ao* itvoax,
Kilo laiskuit rouler, vlaiii l'or "veux,
ppi j'crlei, août ipovuvio ». . Jo !• torrt»
fond et assez unique, pour que l'auteur ait pu, d'emblée, être classé par le public et la critique en dehors et audessus du cercle, certes enviable, des poe/a? minores. Et l'on conçoit un peu que les Poèmes dorés n'aient pas été accueillis, à leur apparition, comme les premiers vers de Sully Prudhomme, de Hérédia, ou même de Coppée.
Ce n'est pas d'ailleurs qu'en cherchant bien, on ne finisse par trouver, ou tout au moins par entrevoir, dans son fond intime et permanent, la personnalité du poète. Ils sont nombreux, les vers où, mêlant ensemble Lucrèce, Darwin et Schopenhauer, il chante et absout les transformations incessantes de l'être, la mort, conditi-on et rançon de la vie, la vie éternelle sous ses infinies métamorphoses, et « la Volupté féconde », loi bonne, loi sainte de l'univers immortel. Qu'on lise les Cerfs, les Arbres, les Sapins, le Désir. Une des pièces les plus anciennes, VAdieu, est plus significative encore. Le poète, un vendredi saint, est entré dans une église, et il y a vu prier avec une sombre ardeur la femme qui l'aimait :
Alors, pleurant sur moi, je reconnus, pensif. Que tu m'avais repris cette femme, ô beau Juif, Roi, dont l'épine a ceint la chevelure rousse!... Dieu de la vierp,e sage et de la vierge folle! C'est écrit : pour jamais toi seul achèveras Les plus belles amours qu'on essaye en nos bras.... Jusqu'à la fin des temps toutes nos Madeleines Verseront à tes pieds leurs urnes encor pleines. Christ! elle a délaissé mon âme pour ton Ciel, Et c'est pour te prier que sa bouche est de miel!
Les Noces Corinthiennes \ qui parurent en 1876, sont le chef-d'œuvre de M. Anatole France poète. La donnée n'en est pas très originale, puisque c'est celle non pas seulement de la Fiancée de Corinlhe, de Gœthe, mais aussi — je ne suis pas le premier à l'observer, — d'Atala, et les imitations ou inspirations de détail y sont innombrables; mais tout cela est très adroitement fondu dans un joli cadre
1. La premièce partie des Noces corinthiennes a paru, sans changements, dans le Parnasse de i876.
M. ANATOLE FIiA.\C/'J. 'JU?
dhcllénisino, ou plulùl d'alexandrinisine; et, coiimic dans , les Martyrs de Cliateaubriand, avec un vif sentiment de la réalité historique, l'auteur a très bien su représenter l'opposition morale du paganisme finissant et du christianisme naissant. La Préface est fort curieuse, et mérite d'être citée tout entière :
Je louche en ce livre à des clioses grandes et délirâtes, aux choses religieuses. J'ai refait le rêve des âges de foi; je me suis donné iillusion des vives croyances. C'eût été trop manquer du sens de l'harmonie que de traiter sans piété ce qui e.^l pieux. Je porte aux choses saintes un respect sincère.
Je sais qu'il n'est point de certitude hors de la science. Mais je sais aussi que les vérités scieritititjues ne valent que par les mélhoiles qui y conduisent et que ces méthodes soûl inaccessibles au conunun des hommes. Cest une pensée peu scientijitjue que de croire que la science puisse un jour remplacer la relujion. Tant que l'homino sucera le lait de la femme, il sera consacré dans le teinjilc, et initié à (juelque divin mystère. Il rêvera. Et qu'importe que le rêve mente, s'il est beau? \esl-iic pas le deslin des honniu's d'être plongés dans une illusion perpétuelle? El celle illusion n'esl-elle pas la ccMiditiou même de la vie?
Otii, plus j'y songe, plus cette page me parait sicrnifîcalive, plus elle me send>le éclairer d'une vive lumière l'œuvre toute entière de M. Aiuilole France. Elle exprime du njoins admirableiiuMit sa jdiilnsophie à celte date. S'il avait, <juel<|ues années auparavant, publié son credo, co credo (mU été, je crois, «l'inspiration comme d'expression, plus rude, plus iidi'ansigrant . plus » sectaire ». Mais lo l(»mps a fait son ouvre : s'il n'a pas eulamé les croyances essentielles du poète, il les a adoucies, hiunanisécs; il la i«Midu plus indultrent. plus hospitalier aux croyances contraires. Par largeur iutellectiudie, par épicurisme sentimental, par élégance esthétique, il a fait, comme lU^ian, le rév<», — la gageure peut être, — de parler avec un u ri»specl simère » des u choses saintes >», sans y croire, et dose «iouiuM* même à force d'imagination et de synq^atlne critique. « Iillusion des vives cr«»yanccs >». V réussira l-il longtemps? Y réussira-t-il toujours? El comme j>our iWnan,
son tempérament ne finira-t-il pas par donner de cruels démentis aux généreuses velléités de sa pensée? Le problème est maintenant posé publiquement, et nous ne tarderons pas à pressentir la solution que la vie va en préparer.
Dès les premiers vers du poème, dans l'invocation à Hellas, — invocation très belle, encore qu'imitée de Leconte de Lisle, — on lit ceci :
Moi, cet enfant latin qui te trouva si belle Et qui nourrit ses yeux de tes contours divins.... D'aulres ont exprimé ton enfance tranquille.... Moi, j'ai mis sur ton sein de pâles violettes, Et je t'ai peinte, Hellas, alors qu'un Dieu jaloux, Arrachant de ton front les saintes bandelettes, Sur le parvis rompu brisa tes blancs genoux.
Dans le monde assombri s'eiïaça ton sourire; La grâce et la beauté périrent avec toi', Nul au rocher désert ne recueillit ta lyre, Et la terre roula dans un obscur effroi.
Et je t'ai célébrée, ô fille des Charités! Belle et pleine d'amour en tes derniers moments, Pour que ceux qui liront ces paroles écrites En aiment mieux la vie et soient doux aux amants.
Certes, ces vers sont beaux; ils sont même admirables de couleur antique et de mouvement; mais, ô subtil, ô ingénieux <( enfant latin » que vous êtes, n'avez-vous pas déjà oublié votre promesse? Et est-ce là ce que vous appelez « faire le rêve des âges de foi », et en parler le langage?
Et ce n'est pas tout. Dans la suite du poème, Hippias, séparé de sa fiancée par un vœu imprudent de la mère de Daphné, se livre aux imprécations que voici :
Dieu des Galiléens! Je ne te cherchais pas. 0 fantôme! tu viens te dresser sur mes pas, Tu lèves contre moi ta droite ensanglantée! Écoute, Prince impur d'une race infestée :... Je Vai cru bon, pareil à ces rois de l'éther Qui pensent hautement et pour qui Vhomme est cher^ Je te connais enfin, Esprit gonflé d'envie, ^l)eç{re ^ui vms irQ{^bler (a ,féiç 4e la vie.
Mauvais démon, armé contre le prenre humain, Qui fais traîner le chant des pleurs sur ton chemin, Dieu contemiih'ur des lois, puissant par la ma^'ie, 0 prince de la mort, dont la froide énergie A^e vaut que pour glacer nos vierges en nos bras!...
Rapprochons ce dernier vers de ceuxde l'/kZ/ea que nous citions tout à l'heure. Daj>hn(^ aura beau calmer ensuite et réfuter — mollement — llippias : nous voyons désormais clairement ce que M. France reproche en son propre nom au « Dieu des Galiléens ».
Il est assez surprenant, ù première vue, que >[. Anatole France, après avoir écrit ce beau poème dramatique des Noces corinthiennes, ait renoncé, au moins extérieurement, à la poésie. M. Lanson, qui a consacré à l'auteur de Thnïs une fine et pénétrante notice, échafaude là-dessus une très inf^énieuse théorie : d'après lui, la forme du vers convient mal à l'expression d'une pensée riche, nuancée, subtile, comme l'est celh; des plus intelligents de nos contemporains. 11 me semble pourtant que la complexité de leur intelligence n'a pas empêché Vigny, ni, plus près de nous, Angellier, d'écrire de très beaux vers, et même d'avoir uru^ préférence marcpiée pour la forme poétitjue. 1/explication est sans iloute plus simple. La poésie, aujourd'hui plus que jamais, est un luxe qui assure malaisément, ne parlons même pas d<^ la gloire, mais la grande notoriété, et, — disons les choses comm»' elh's sont, — le [jain (pu)tidien. Il est donc Innl natun'l qu'ini artiste, même de grand talent, et qui, oi\ d'autres circonstances, serait devenu sinon un graml, tout au moins un excellent poète, après avoir j)ublié (puMfpies v«m's, un peu dé<*ourai:é de n'être goiMé et «ouuu (pie d'un cercle assez restreint, veuille enlîn prendre contact avec le grand public, et se laisse tenter par des genres plus « productifs », la critique, ou l'histoire, par exemple, et surtout le roman, ('e fut le cas «le uoudu»' d'éciivnius au \i\" siècle. Ce fut nu^^si cv\\\\ do M l*'iMiit'c.
11 est d'usage, quand on parle de M. Anatole France, de ne tenir aucun compte des éditions d'anciens chefs-d'œuvre qu'il a procurées, — ou tout au moins préfacées. Je crois qu'on a tort. « Travaux de librairie I » pense-t-on sans doute dédaigneusement. Mais est-on bien sûr que ces travaux soient toujours « commandés » par le libraire? N'y at-il pas des cas, plus nombreux qu'on ne l'imagine, où l'habitude de vivre avec certains livres de chevet nous inspire le désir de les répandre, de les commenter, et en les commentant, de dire les raisons profondes de notre attachement littéraire ou moral? et notre commentaire ne devient-il pas alors une page de notre vie intérieure? Et puis, les travaux, même « commandés », valent ce que valent ceux qui les.acceptent. Croit-on que si Sainte-Beuve, Taine ou Renan avaient fait des éditions classiques, ces éditions ne seraient pas utiles à consulter pour qui voudrait connaître à fond Renan, Taine ou Sainte-Beuve? En ce qui concerne M. France, l'examen s'impose d'autant plus que, à l'époque où nous sommes, entre 1870 et 1880, les éditions qu'il a signées de Racine, de Paul et Virginie, de Manon Lescaut, de Molière, du Diableboîteux,ô.' Albert G\al\gny, de VHeptaniéron, des Poésies de Sainte-Beuve, d'Atala et de René, et des œuvres de Lucile de Chateaubriand, du Jocko de Pougens, de Bernard Palissy constituent le plus clair de son activité, au moins extérieure; que, s'il réunissait en un volume toutes les notices, introductions ou préfaces qu'il a écrites, le volume serait à la fois très intéressant et considérable; et enfin, s'il faut en croire un de ses amis, Robert de Bonnières, qu' « il se plaisait beaucoup à ces sortes de travaux, et qu'il a fallu vraiment l'en arracher ».
Supposons donc recueillies toutes ces pages éparses \, et
1. Un certain nombre d'entre elles ont été recueillies, et retouchées, dans le récent volume intitulé Génie latin (Lemerre, in-lG).
M. ANATOLE FIîAi\CE. 21 1
lâchons d'en indiquer l'inlérêt. On a loué, — c'est Octave Gréard, — en M. franco son « goût de 1 érudition ». « En toute chose, lui disait l'élégant moraliste en le recevant à l'Académie, il faut que vous renK>nlioz aux sources, que vous touchiez la date sûre, le détail vérilié, le document incontestable. » C'est beaucoup, et c'est trop dire. L'érudition véritable exige moins de « paresse » que n'en avoue fréquemment l'auteur de Thaïs. Il est curieux sans d<»ute, et généralement assez bien informé des sujets qu'il traite; mais son information est assez rarement de première main. (Juand il insère dans ses notices des documents nouveaux, des pièces originales, il n'a pas eu à les cherclier bien loin : son ami Ktiennc Charavay lui a ouvert ses cartons K D'autre part, je soup(;onne (pi'il n'a pas dû le plus souvent surveiller lui-même l'établissement critique et l'annotation des textes qu'il préfaçait. Et eidin, il n'a pas su toujours se garder de certaines erreurs qu'il aurait pu aisément évilei', même à l'époque où il écrivait. 11 y a, par exemple, bien di'S inexactitudes dans la notice qu'il a consacrée à Bernanl Palissy, — on n'a, pour s'en convaincre, qu'à ouvrir le remarcpiable livre de M. Krne>t l>upuy sur le mémo sujet. Il y en a aussi plus d'une dans l'éluiie sur la Jfunesse de Chateaiihriand qu'il a mise en tète tle son édition d'.A/a/a : lini^énieux bini,'raphe se trompe quand il nous déclare (\nAtala a paru tout d'abord au Mercure de France, vl il faut n'avoir pas lu Vl\ss<ii sur les lièvolutUms, — ou l'avoir lu à travers Sainte Heuve, — pour dire <pie c'est un livre h profnmb'Muent irréligieux ». l'n pur érudit n'aurait pas commis <-es méprises.
J'insisterais moins lourdement sur ces misères, si j'y attachais la moindre importance, et s'il île s'agissait pas avant tout de louer M. France <« où il faut »». I/érudition est quelque ehose; mais il n'en faut pas être tlupo, et mémo en matière de bioj^raphie ou dhi>toire, elle ne vaut pas le talent. Or, que de fines et jolies pages le poète dos Noces
1. Voyez rnlre autres les noliros sur Bernardin Jt Saint-Pi, rr.- nur llcmicUe d'ÀngUUrre, sur l'Ehire de Lamarline.
corinthiennes a dispersées dans les nombreuses Préfaces qu'il a écrites, et quelle délicieuse anthologie on en pourrait faire 1 Dans des genres très différents signalons celles qu'il a consacrées à Lucile de Chateaubriand, à Bernardin de Saint-Pierre, à Racine; n'oublions pas, dans une Lettre de Sicile, qui sert de préface à une traduction de VOaristys, une description, presque digne de Théocrite, du bélier de Syracuse '. Et citons au moins ces quelques lignes charmantes, que je cueille dans un Guide artistique et historique, au palais de Fontainebleau ^ :
Je voudrais, pour ma part, que tous les Français fissent le pèlerinage de Fontainebleau. Ils y apprendraient à respecter, à admirer, à aimer l'ancienne France, qui a enfanté ces prodiges. Nous croyons trop aisément que la France date de la Révolution. Quelle erreur détestable et funeste! C'est de la vieille France que la nouvelle est sortie. Ne serait-ce que pour cela il faudrait la chérir. Il n'y a de salut pour nous que dans la réconciliation de l'ancien esprit et du nouveau. Il me semble que, bien mieux que partout ailleurs, c'est à Fontainebleau que cette réconciliation pourrait s'opérer par coup de la grâce. C'est pourquoi je supplie tous mes compatriotes d'aller passer une journée dans ce palais, dont les souvenirs marquent la continuité de l'esprit français à travers ces régimes qu'une illusion nous montre opposés entre eux, mais qui, en réalité, sortent naturellement, nécessairement l'un de l'autre. Ils s'en iraient de là, j'en suis sûr, dans un heureux état d'esprit, aimant leur temps, qui est ingénieux, inventif, tolérant, spirituel, et respectant les vieux âges et leur fécondité magnifique.
Ils ne manqueront pas, au sortir du Palais, de se promener dans la forêt, dont les arbres séculaires, qui verdoient pour nous, verdiront encore pour vos enfants, et nous enseignent que la vie est trop courte pour qu'on doive l'occuper d'autre chose que de ce qui élève et de ce qui console.
1. Théocrite, VOaristys, texte grec et traduction de M. André Bellessort, précédée d'une Lettre de Sicile, par M. Anatole France, Paris, Pellelan, 1896, in-8, p. vn-vni.
2. Guide artistique et kistorique au palais de Fontainebleau, par Rodolphe Pfnor, préface par Anatole France. Paris, Daly flls, 1889, in-8, p. vi-vn.
M. ANATOLE FRAXCE. ^13
A fréquenter les poètes, et surtout les poètes gwcs, à faire des vers lui-môme, M. France, on le voit, a gagné d'écrire bien joliment en prose.
Un trait commun à toutes ces Prcfaces, a luutes ces notices bioj^napliiques, c'est d'être non seulement bien finement écrites, mais encore extrêmement vivantes. On peut, je crois, scruter plus profondément que M. France ne Ta fait la vie intérieure et la pensée d'un Chateaubriand ou d'un Molière, d'un Bernardin ou d'un Scarroii, d'un al)l>é Prévost ou dune Marguerite de Valois, d'un Racine ou d'une Henriette d'Angleterre : on ne saurait évoquer avec une verve plus attachante et, parfois, plus amusée, les événements de leur vie extérieure. On sent un homme que le spectacle de la vie largement é()loyée, sous toutes les formes, intéresse prodigieusement, et qui, peutêtre même, prend d'autant plus de plaisir à ses éphémères contingences, qu'il est plus intimement convaincu que c'est la seule réalité que nous i)uissions véril;d»l(Mueut saisir. Puisque tout n'est que phénomène, puisipie Vvlvc nous échappe, puisijue nous vivons dans un nnuuh' merveilleusement ondoyant et divers d'apparences et d'illusions, sachons nous contenter de ce (pie la vie nous olTre : contemplons ces apparences, jouissons de ces illusions, et puisque l'art nous est un moyen, sinon d'en assurer l'immortalité, t<Mit nu moins (\v\\ prolonger la durée et d en perpétuer un peu le souvenir, donnons-nous In subtile jouissance défaire revivre dans noire pensée ot dans la pensée de ceux ipii nous liront les vies les plus mémorables d'autrefois.... Il me parait peu douteux qu'une idée de ce genre ait sinon déterminé, du moins ins|)iré et sowh'uu les études biographi(|ues de .M. France ' : il a
!. « bes plus belles im^i^ros enlro coIIps qu'il (Hnrinr) a créét»s vivront Imiplrmps dan»* les Ames. Nous iliriitiis qu'elles sont immortelles si »|iit'ltpie reilexidii et les enseipiienionis si ienlill«|iies île noire sièilo ne nous avaient appris ipie riioinnie ne oonslniil rien pour TelernUe. On prend peul-èlre un inler«>l plus sensible aux , crénliona des po<»les quiind. snobant «pi>lles sont les plus belles cbo«es du tnonde. on son^» qu'elles sont pt^ri>sablt»9. • {txs Utuvrts (/<• Jt'iin liacitii', noliie par Anatole Franco, t. I, p. v.)
GiRAUD. — Lct Ma.'trot do lllcuro. II. -- io
2i4 LES MAITRES DE V HEURE.
conçu chacune d'elles comme un petit roman vrai, et il a mis à raconter ces divers romans toute son imagination et tout son art de poète.
Très diverses de ton, et comme baignées chacune d'une lumière historique différente, — l'auteur de Thaïs a toujours excellé à imiter et à reproduire le langage des personnages et des époques qu'il met en scène, — ces biographies manifestent toutes, chez le biographe, une disposition d'esprit que nous verrons assez se développer et même s'étaler dans tout le reste de son œuvre. M. France ne se contente pas d'être spirituel : il est ironique. Il ressemble un peu au démiurge dont Renan nous a si souvent parlé, et qui, du fond de son éternité, s'amuse royalement de l'humaine comédie dont il s'est donné le spectacle. Du haut de la tranquille sagesse oii il est parvenu, M. Anatole France contemple en souriant, et en s'en moquant un peu, les erreurs des hommes dont il nous conte l'histoire. Non seulement il n'est pas dupe des faits et gestes de ses héros, mais il tient à montrer qu'il ne Test pas. Et cette ironie légère qui se glisse et s'insinue jusque dans la grâce pittoresque du style donne à ces « vies » d'écrivains ou de personnages célèbres telles qu'il nous les raconte, un tour piquant qui n'est pas leur moindre charme.
Ce qui achève de nous rendre ces « vies » précieuses, c'est qu'en même temps que le biographie y raconte les autres, il s'y raconte aussi lui-même. D'abord, à chaque instant, sa pensée s'échappe en observations générales, en « maximes » même, où se traduit son expérience de moraliste et de philosophe : « La religion offre aux âmes voluptueuses une volupté de plus; la volupté de se perdre. » « Le don de ressentir vivement toute sorte d'impressions donne de l'inconstance et une sorte de perfidie aux nntnros l<>s plus tendres et les plus exquises. » « Les hommes qui lii-iMil les œuvres les moins vaines sont ceux qui voient le mieux la vanité de toutes choses. Il faut payer par la tristesse, par la désolation, l'orgueil d'avoir pensé. » C'est à
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propos de Jean Hacine ' que le poète des Soces corinthiennes sCxprime ainsi. Et il dira dans sa notice sur Scarron : <( Pour rendre la vie douce à aulrui, il n'est pas nécessaire d'être dur à soi-même : défiez-vous des bourreaux de soi; ils vous maltraiteront par mégarde-. '> Ce n'est pas là un propos de stoïcien. l)(; fait, ce n'est pas précisément la tendance stoïcienne (pii domine dans ces « Vies des hommes illustres » où le bon Plutanpie aurait eu quelque peine à reconnaître un de ses émules. Un goût singulier de la volupté, de la sensualité même y perce souvent, et l'on peut, sans être prude, trouver que ces « inquiétantes gaîlés de jeune faune » revieniiml avec une insistance quelque peu indiscrète. L'historien s'attarde avec une visible complaisance aux anecdotes scabreuses, et il les conte en termes dont la décence extérieure même est dépourvue de toute timidité. Il en glisse, de ces anecdotes jusque daFis la vie d(î riioiniête Marguerite de Valois, et les mésaventures de Scarron et les escapades de l'abbé Prévost ont en lui le plus joyeux des narrab^irs. I/étude si lestement troussée sur les Aventures de Vabbé Prévost a |)arfois l'air d'une première version de la nôlisserie de la reine Pédauque, et « ce gros garçon, de vive humeur et de complexion sanguine » (]ui, « enclin €^ l'amour » et « ne s'accommodant pas de servir en même temps Dieu et les dcm<)iselles », « saute par-dessus les murs de son couvent et s'en va mener joyeus(* vie avec toutes les Manons qu'il rt'iii'oiilrc ' .. pniiiTait bien iivoii- ('(uirni (jurlipics traits au pi'Milrc rabelaisien de maître .b'M'«^me C^oiguard. Dans une Inil intéressante \ ie de \ieolns Pomiuet, A propos de l'umilié de IN'llissoii et de Mlle de Seud» ry. M. l'ranc»» nous dira
i. Lt'n (Ih^nvrrs de Jrnn Hnrinr, ti'xtr orijrinal n\cr variantes, notice par Anatnlt' Kranoc. t. I, Limiuth', 1873, p. iv, ix-\, wxvi.
2. Œuvres de Paul Scarron : te Homan comique^ notice par Anatole Franco, t. 1, boinerro, 1881. p. xvi.
'A. Histoire de Manon Lesrnat. par ral)l>t^ Prc^vost, avec une notice par Analolo Franco, I,tMTi««rri\ 187S. in-s, p. vivii Trois paço;» mMït cons.urrcs à nous (Iouiut uu aper\;u de» noolurufs i«MU.iltoa» uiunubluiucb.
encore : « Beaux tous deux, ils n'eussent pas fait de leur liaison un artifice si compliqué; ils se fussent aimés tout naturellement; mais il était laid, elle était laide. Et comme il faut aimer en ce monde {tout le dit), ils s'aimèrent avec ce qu'ils avaient, avec leur bel esprit et leur subtilité. Ne pouvant faire mieux, ils firent un chef-d'œuvre ^ » Et dans une notice sur Albert Glatigny : « Est-ce que les heures d'amour ne sont pas les seules qui comptent dans la vie? Qu'importe que le temps nous soit mesuré, si l'amour ne nous l'est pas? Souhaitons, pour chacun de nous, que le songe de la vie soit, non pas long et traînant, mais affectueux et consumé de tendresse 2. » Et voilà certes, une aimable et accommodante philosophie.
On l'a sans doute noté au passage. Les qualités qui nous frappent le plus dans les notices biographiques qu'a écrites M. France sont parmi celles qu'on goûte le plus vivement chez les romanciers; il était donc presque inévitable qu'un jour ou l'autre le biographe de Racine et de Bernardin aboutît au roman. Aussi bien le roman, avec les formes si libres qu'il affecte de nos jours, n'est-il pas comme le confluent naturel de presque tous les genres littéraires? Rares sont ceux, même parmi les critiques, qui ont su, toute leur vie, résister à l'espèce de fascination qu'exerce sur les écrivains d'aujourd'hui le genre romanesque. A notre époque, et pour des raisons analogues, le roman joue, dans notre littérature, le rôle qu'y jouait autrefois la tragédie. Poète, historien, critique, écrivain d'imagination et de pensée abstraite, le roman guettait
1. Le Château de Vaux le Vicomte, dessiné et gravé par Rodolphe Pfuor, accompagné d'un texte historique et critique par Anatole France, Paris, Leinercier, 1888, in-f°, p. 34.
2. Œuvres d'Albert Glatigny, notice par A. France, Lemerre, 1879,
p. XXXI-XXXII.
M. France. Il n'était pas homme à résister à la tentation. Pourtant, on ne peut pas dire qu'il y ait cédé de trop bonne heure. Jocasle^ sa première œuvre romanesque, — en librairie, — est de 1879 : il avait donc trente-cinq ans. Mais il gardait depuis plusieurs années dans un tiroir un manuscrit qui doit dater de 1872, et qui, profondément remanié, parut en 1882 sous le litre de les Désirs de Jean Servien. Pourquoi ne l'a-t-il pas publié tout de suite? I Timidité? Défiance do soi? Paresse? On ne sait. Dans la pi'éCace, aujourd'hui su))primée, de la première édition, l'autour nous donnait sur cet ouvrage les curieuses explications que voici :
En relisant cette année les Désirs de Jean Seruien, je n'y ai pas retrouvé moi-même tout ce que j'y avais mis autrefois. J'ai dû, pour bien faire, déchirer la moitié des pages et rétTÎre presque toutes les antres.
Cest sous une forme rétluito et châtiée que je prends la liberté d'offrir ce récit aux personnes assez nombreuses aujourd'hui <|iii s'intéressont aux romans d'analyse. C'en est un, et, eu réalité, mon premier essai en ce genre, car, si dcslruclour qu'ait été mon travail de revision, le fond primitif de l'ouvrage est resté. Ce fond a quelque chose d'acre et de dur qui me choque à présent. J'aurais aujourd'hui plus de douceur. Il faut bien (juo le temps, en compeiisalioii do tous les trésors (pi'il n«)us ùle, donnée nos pensées une indulgence que la jeunesse ne connaît pas.
Avant d'écrire sur le mondt' moderne, j'ai étudié, autant que je l'ai pu, les mondes d autrefois, ot je no mo suis détourné de lu vue du passé (ju'après avoir »cnV\ jusqu'au malaise l'impossi» bililé do mo bion Hi:uror les anciennes formes do la vie....
Commont l'Acreté, la viobMJce et l'amerlumo «le la jeunesse ont elles pou j\ pou fait place ù l'iiululgom-e souriante de l'Age mur? Il nuî sonddo <|u'en rapprochant coite page de toutes celles où, sous une forme plus ou moins voilée, l autour de Pierre yVo:i<Ve se confesse ù nous, on peut, sans trop d'inoxacliludo, se représenter A peu près ainsi son évolution nuM'nle. Taine, Honan. l.eoonte de I.islo. les Encyclopédistes ont fait y\c lui nu oio\:iut S \•,^}^o\]^<. un
apôtre, un apôtre de la Science, telle qu'on rentendait alors. Dans cette <- âme de désir» éprise de gloire et de vie ardente, éprise aussi de beauté antique, les difficultés de l'existence quotidienne, les déceptions de la sensibilité et de l'amour-propre, peut-être aussi le spectacle des événements de 1870-71 ont mis un fond de pessimisme, ont laissé comme un levain de révolte sociale dont l'arricregoût se fera toujours sentir. Puis sont venues les désillusions intellectuelles : la science reconnue moins sûre, le déterminisme moins absolu, l'histoire plus illusoire, Tart moins divin. C'était le moment où Renan, un désabusé lui aussi, souriait, en en jouissant encore, de tous les rêves de sa jeunesse et formulait les lois séduisantes de l'universel dilettantisme : il y avait là un exemple bien engageant à suivre. La vie d'ailleurs s'était faite plus douce, plus facile : le mariage, la paternité avaient, comme il arrive toujours, tempéré la vivacité intransigeante des convictions juvéniles. Un demi-scepticisme, une disposition d'âme plus accueillante et plus humaine allait, pour quelques années, succéder au farouche et amer dogmatisme que le jeune parnassien avait affiché jadis.
C'est, en dépit des retouches ultérieures, l'échantillon le plus complet et le plus significatif de sa première manière que M. France nous a livré en publiant son Jean Servien. Livre évidemment à d^emi autobiographique. C'est l'histoire douloureuse d'un fils d'artisan qui, ayant fait de bonnes études, l'âme trop pleine de désirs et de rêves, ne peut s'adapter aux prosaïques exigences de la vie pratique, et meurt, la tète trouée d'une balle pendant la Commune. Le héros ressemble à Jack et au petit Chose; il ressemble aussi à tel personnage de Jules Vallès; il ressemble surtout à M. France jeune; ce sont bien, à peine transposés, ses souvenirs d'enfance et de jeunesse que l'autour met en œuvre, et les traits d'imagination sensuelle qu'il prête à son Jean Servien ont quelque chose de trop précis et de trop vécu pour avoir été inventés de toutes pièces. « Quel Dieu inepte et féroce avait muré dans la pauvreté son âme
pleine de désirs? ^ » Est-ce le fils du relieur, est-ce son bio- «,n'aphe qui parle ainsi? La forme courte et rapide, plus nerveuse, plus directe^ — le mot est d'Kdouard Rod, — qu'elle ne l'est généralement chez M. France, annoneait un écrivain. « OKuvre d'un rare mérite- », disait Maxime Gaucher dans la Revue Bleue] et M. de Wy/.ewa nous a confié plus tard la tiès vive émotion (iiie lui a procurée la lecture de ce livre ^ : il ne semble pas avoir eu l)eaucoup de succès.
Jocastc et le Chat Diaitjre, deux Ioniques nouvelles réunies en un seul volume, l'une un peu bien mélodramatique, l'autre trop caricaturale, laissent au lecteur une impression trop indécise pour s'imposer à son attention avec celte force et cetle autoril»! qui classent d'emblée un écrivain et font que l'on s'attache désormais à lui. L'orij,nnalité réelle du talent perce dans certains épisodes et certains personnages; mais elle est trop composite, mêlée de trop d'«''l«''ments d'enq)runt pour apparaître en pleine lumièrt»; ro!»servation ;ni^U(3 et d'ailleurs trop souviMit iiouiqu»^ de la réalité est associée trop étroitement à la faulaisie, à la convention même, pour (|u'un peu de gène et de malaise ni^ se glisse pas dans les esprits, — ce sont les plus nond)reux, — (jui aiment dans h»s livres l'unité <le ton, d'inspiration et de facture. Mnlin il arrive à co romancier (pii s<' fera bieidôt une réputation, gt'«uéralem«'nt justili«'*e, i\r pureté classique, d'écrire des phrases comme celles-ci : « sous rinlluriur de rex«*ilatioii que CO SCidimenl inquimad. à toul(^s ses facultés... » — <i A mesure (jue ces laits élé^'ants et tristes lui apparais-^aient par suit<* d'un examen t^ubjectif et d'une enquête inl«'Mieuro *... » .Mais toutes ces
1. f.t'S />«<.s'ir.-j dr Jrnn Srrvivn, v*\. (trliriiiAle ^LeiiU'rnM, p. 115; «mI. aolui'IUî (C. hévy), p. 132.