‹ Les maitres de l'heureChapitre 81 sur 122 · Jocasle, éd. actuelle, p · texte numérisé non relu

Jocasle, éd. actuelle, p

2. La 4* édition qui porte la mention « ouvrage couronné par l'Académie française •> est de 1882. C'est dire qu'en une année (avril 1881 — mai 1882), et peut-être plus, il s'est vendu 1 500 exemplaires du livre. En 1806, il n'était parvenu qu'à la 27' édition. Aujourd'hui, il en est à la 133®. « La naïveté du savant, l'ingénuité de son âme, et sa bonté sont peintes d'une façon charmante, — disait le rapport académique. — Le récit est vif et l'intérêt soutenu. Si parfois le style tombe un peu dans la préciosité, sa facture en général, est plutôt bonne, élégante et correcte. L'Académie a voulu honorer par une récompense exceptionnelle une œuvre délicate et distinguée, exceptionnelle aussi peut-être. »

En ce qui concerne l'édition originale, les bibliophiles distinguent les exeiriplaires à couverture bleue, les plus recherchés, et les exemplaires à couverture jaune.

loin d'être un petit chef-d'œuvre, ce mince volume dont la grûce discrète et subtile est allée au cœur de tant de lecteurs. A le relire aujourd'hui, après trente années écoulées, le charme ne s'en est i)as évaporé : il est aussi frais, aussi pénétrant qu'au premier jour. Et assurément, le livre n'est pas sans défauts : mais de quel chef-d'œuvre authentique ne pourrait-on en dire autant? Ce n'est pas, à proprement parler, un roman, ni même un livre : c'est la juxtaposition de dcuxlonpfuos nouvelles, de deux « épisodes » dont l'unique lien commun est d'avoir pour héros le même personnage, un vieux savant naïf, célibataire et philosophe; et le titre môme de l'ouvrage ne s'applique qu'au second de ces épisodes. Il y a déplus des longueurs, des digressions, des invraisemblances, surtout dans la première version'. El enfin l'on aurait pu souhaiter une originalité d'invention plus vive, moins d'imitations livresques^, un contact plus permanent et plus direct avec la nature et avec la vie.

Mais, tout cela dit, que de choses il reste à admirer et à louer! I^t d'abord, le sujet, si exactement ada|)té au talent et au teuq)érament de l'auteur. 0)n se le rappelle : Sylvestre Monnard, membre de l'Académie d(^s Inscriptions, a eu, dans sa prime jiMinesse, un amour malheureux : il retrouve orphelin»', la p»»tite lille de celte C.léuuMitine aux boucles blondes et à la capote rose (pii, jadis, l'a dédaignée : il l'enlève d'uiu' pension étiuivoque où on l'i'xploite indigneineid,v<Mul. pour la doter, sa bibliothèque constituée avec tant d'amour, et la marie à un j»Mine eharlisie d'avenir, dette doimée très simpU', un peu ronianesque. a p«*rmis ù M. Anatole Erance non seuleuient de iléplo\<i" i-«ii''< «•<

i. M. Analnli» Kranrt' n piiMie «'ii \\W.\ une nmivrllf i diU-ii • rtvuo ri 8onsil»l«'mrut modillée • du (jitm- ♦/«• Sylvatrc Honnarxl; \a roinparnison »»nlrc los doux Irxlrs nerail fort iiUorossnnlo ^ faire ptuir ipii voudrait «^ludiiT 1rs pnu'.édrs do l'eiTivain : un ccrlnin noiiilire de variniittvs sont nn)livèi>s par lo fait ipio, dans In diTniero version. Jeanne Alexandre esl dovonue non pas la HIU», mais la priile-llllc do (UoMUMitino.

2. Vt»ve« sur Irn Sourres du « Crime iU* Sylvestre Ronnard •, l'arlioie do M. Henri Polo/, (Mrrcure de Fronce du l" mars lUIO) et lt> l'vr" dôj(i cilù do .M. Michaul.

qualités d'écrivain et de conteur, mais encore, mais surtout, de déguiser ou de dissimuler ses imperfections, et même de les utiliser et de les tourner en qualités véritables. C'est là le comble de Tart ou de l'habileté pour un auteur : les plus belles œuvres de la littérature ne sont-elles pas celles on l'écrivain, par une heureuse rencontre, s'est mis avec tous ses dons, portés à la suprême puissance, et avec le moins possible de ses défauts ? Par exemple, il y a eu de tout temps, chez M. France, une tendance, souvent un peu désobligeante, à la gauloiserie et à la raillerie irréligieuse. Ici, dans le Crime de Sylvestre Bonnard, en cherchant bien, il n'est pas impossible d'en relever quelques légères traces; mais elles sont légères, elles sont rares, et, encore une fois, il faut bien chercher pour les trouver. D'autre part, l'art de la composition n'est pas sa qualité dommante; mais la forme qu'il a choisie, celle du journal intime, comporte une liberté d'allures qui l'autorise à ne point se faire violence. La langue très raffinée, toute nourrie de doctes réminiscences, qu'il parle, et qui, parfois, peut paraître un peu artificielle, est ici toute naturelle, et l'on ne saurait en vouloir à un vieil érudit devoir le monde et la vie à travers les livres, de tenir de longs discours fleuris et poétiques, et de parler souvent comme le vieil Homère. Enfin, l'ironie dont l'auteur de Jocaste s'est fait de tout temps, une habitude, peut-être dangereuse, a, dans Sylvestre Bonnard, une piquante raison d'être : elle convient excellemment à l'âge, à l'expérience, à l'humeur enjouée du héros; elle môle à l'ingénuité de ses propos, à la candeur de ses actes, à la naïveté de ses sentiments je ne sais quelle grâce spirituelle qui en rehausse le prix; elle glisse comme un léger sourire dans les émotions qu'il éprouve et qu'il sait nous faire partager; et comme elle s'est dépouillée de toute amertume, nous pouvons en jouir sans remords.

M. France n'a pas été moins bien inspiré en choisissant comme héros de roman son Sylvestre Bonnard. Il est charmant, ce vieux garçon qui a fait <( le rêve de sa vie » dans sa bibliothèque, entre son chat Ilamilcar, « prince

pomnolent de la cité des livres », et sa maussade et honnête gouvernante. 11 ne se croit aucune iniai,'ination, et il parle comme un poète. Il se ciMjit le cœur bien racorni par un demi-siècle de poudreuse érudition et d'existence solitaire; mais il est rlinritnMe, sensiMc à In pitié: mais il a gardé, tout au fond de lui-même, la chaste petite fleur bleue d'un sentiment exquis, d'un tendre et doux souvenir ; et elle n'est pas séchée, la petite lleur l)leue, et elle refleurit dès qu'il se laisse aller à ses rêves. Et (piand il a retrouvé la ix'tite-fille de ClénuMiline, pour assurer le bonheur de cet enfant, ce faux égoïste change tonlrs les habitudes de sa vie, devient hardi et résolu, lui si timide, et vend, presque sans hésitation, tous ses chers vieux livres « acquis au prix d'un modique pécule et d'un zèle infatigable i>. Oui il est charmant, ce Honnard, et il est très vivant. VA il l'est, parce (pi'il est, pour une large j)art, copié sur l'auteur lui-même. Sylvestre Bonnard, c'est ^f. Anatole France non pas tout (Milin-, ni Ici (pril «'lait alors, mais Ici «ni'à ses meilleurs moments il s'imaginait (ju'il pouirait être à trente; années d(^ là, et Ici aussi (|u'il avait été dans le passé. Là encore, le rêve, la fantaisie, prolongent la réalité vécue et s'y mêlent en de si exquises proporlions que l'impression d'ensemble, bien loin d'en èlie heurtée, en est rendue plus riehement luiaiieée cl plus piM'tiqucmiMit conq>lexe.

VA ce n'est pas siiulcment sa ju'opre personne UKU'alc, eo ne sont |>;»s seulennMit ses propres souvenirs trenfant, (radole^ceiit on diioiiiiui' mûr que M. Anatole France prêlo ù son héros, c'est sa philosophie. (\v[ aimable récit n'est pas sinq)lement IVeuvre d'un eont«'ur orii^'inal, d'un ai-Msle délicat ; c'est I «euvri* d'un homnu* (pii a beaucoup lu. qui s'est attardé aux ouvrages «h'K pliilosoph«*s. même contemporains, et (pii a loMu'iK iiiriil n^fléchi sur le monde et sur la vie. A chaque inslani, et d'une façon souvent innllendiie, il nous ouvre des vues. d<'s ap(Mvus sur toute sorte tle qnesijjms morales ou mélaphysiques. Si sur (luelques points de di'tail, ses convictions d'autan ont été ébranlées si, par exenqde. il professe mainicmuit un très curieux

scepticisme historique, le fond de sa pensée sur les choses et sur rhomme n'a guère changé, et il nous l'insinue sous les plus divers prétextes. Seulement, comme il est maintenant en veine d'indulgence, de douceur et même d'optimisme, au lieu de nous présenter sa philosophie sous son aspect farouchement ironique et même cruel, il nous en découvre l'aspect tendrement mélancolique et même consolant. Peu s'en faut même que, par une ingénieuse équivoque, il ne se rallie, en dernière analyse, à la robuste et confiante sagesse des simples :

D'où vous êtes aujourd'hui, Clémentine, dis-je en moi-même, regardez ce cœur maintenant refroidi par l'âge, mais dont le sang bouillonna jadis pour vous, et dites s'il ne se ranime pas à la pensée d'aimer ce qui reste de vous sur la terre. Tout passe, puisque vous avez passé; mais la vie est immortelle; c'est elle qu'il faut aimer dans ses figures sans cesse renouvelées. Le reste est jeu d'enfants, et je suis avec tous mes livres comme un petit garçon qui agite des osselets. Le but de la vie, c'est vous, Clémentine, qui me l'avez révélé'.

Et Ton se rappelle les dernières lignes du livre, que M. Jules Lemaître ne pouvait jamais lire « sans un grand désir de pleurer » :

Dieu vous bénisse, Jeanne, vous et votre mari, dans votre postérité la plus reculée. Et nunc dimittis seruum iaum. Domine.

Resterait à savoir si la simple adoration de la vie immortelle dans ses figures mortelles et sans cesse renouvelées conduit bien à une conclusion de ce genre. Mais que M. France ait failli ou paru le croire un instant, c'est la seule chose qui importe en ce moment.

Un joli conte bleu. Abeille, d'intéressantes impressions de voyage, En Alsace, — elles n'ont pas été recueillies en volume, — enfin le Livre de mon ami suivirent le Crime de Sylvestre Bonnard. Le Livre de mon ami est, pour une large

1. Le Crime, etc., éd. originale, p. 131. Le texte a été un peu inodiûé dans les éditions actuelles.

part, sous une forme à peine romancée, un délicieux recueil de souvenirs d'enfance : on peut y puiser à pleines \

mains, — et nous n'avons pas mancjué de le faire, — pour retracer la biographie morale, et même matérielle, de son auteur. M. Anatole France a l'art et la vocation de se raconter lui-même. Le jour où il voudrait écrire ses Mémoires, il n'aurait guère qu'à copier et à extraire nombre de pages de presque tous ses livres. i

« Je suis, écrivait-il au début du Livre de mon ami (1885), /

je suis au milieu du chemin de la vie, à supposer ce che- j

min égal pour tous et menant à la vieillesse. » Ses écrits /

jusqu'alors s'étaient succédé sans liAto, sans fièvre. Ils hii avaient conquis rattenlion, l'estime, la sympathie, et même l'admiration des connaisseurs et des lettrés, ainsi qu'en témoignent les articles contemporains de .M. Maurice Barrés à la Jeune France^y de Robert de Bonnières au Figaro

1. Maurice Barrés, les Hommes de la Jeune France : Anatole France (la Jeune France du 1" fc^vrior 1883, p. 5S1) 010). Ot nrliclo, (|ni avait élé inspiré par la leclure de Sylvestre lionnard, • ce pi'lit clu-f-d'aHivro do grâce, d'émoliun délicate, de fine analyse, qui demeure l'expression parfaite d'un art nouveau tout orif»^inaJ en notre pays », est. jo crois, It^ premier arliclo de M. Ilarrî's. Il a ("'lé réimprimé dans iirio brochure, devenue exlr«>memenl rare ((^haravay. 1SS3). Celle eludo d'un jeune luimiiic de vin;;t ans n'est assurément pas exenipti* de «juehiuoa naivctéïi, mais elle est fort intéressante, au moins connue l6moip:nage, et déjà toute pleine de talent. Citons-en quelques lignes : • Le talent de France ne pouvait dégager ses ailes delicales (ju'a la chaleur du foyer (lomesli(|\ie.... Devant la femme il s'incline, grave, attentif, la tôle découverte; en elle il voit non l'idole, non le jouet, mais la m6re do l'avenir.... La volupl»^ n'agite jamais ses vers; ils relomhenl sur elle et la voilent de longs plis gracieux.... Anjoureux i\{i l'clrange, du hi/arre même, devol de loules les audaces, nous abordons peul-élre iiuliscrelcment celle «euvre qui, semhinhie à une jeune fenune vêtue de soleil, allonge auprès d'un volume ouvert ses lignes harmonieuses, ses teintes fugitives, el songe, sous un v»»ile fait de sourire, nu passé qu'elle n'a pu revivre, h l'avenir où elle »e veut survivre, lin elle, t»)ule émotion lemolgne une chaste sensibilité. cbat|ue parole, une exquise delicalesse... Os phrases deli«,\ c--. enlaçantes, qui font sourire juste p()ur refouler une larme, p iir désarmer une indignation, el préoccupées avant tout dexactiltide. no lri)uhlent jamais plus par l'émotion la nollelé de notre inlelligence (ju'un siuiflle ne ternit une glace. Slyle distingué qui retombe lo long do l'idée en plis nets el gwcieux, sans entraver la marche,

et de M. Jules Lemaître à la Revue Bleue; en raison de leur nature même, ils n'avaient pas, ou ils n'avaient guère touché le grand public, celui qu'on atteint par le livre à gros succès et à gros tirage, ou par la grande revue, et, plus sûrement peut-être encore, par le journal. C'est à ce moment-là, — mars 1886, — qu'au Temps où il avait déjà, de loin loin, donné quelques articles, M. Anatole France fut chargé d'une chronique régulière, d'abord sur la Vie à Paris, puis sur la Vie littéraire. La gloire dont il rêvait tout enfant allait maintenant lui venir.

C'est une dure tâche, quand on veut la bien remplir, que de suivre au jour le jour, dans une revue ou dans un journal, le mouvement littéraire. D'abord, pour un livre qu'on a cru devoir retenir, et dont on parlera, il en faut lire au moins dix dont on ne parlera pas. D'autre part, le livre dont on veut parler, il ne suffit pas d'en feuilleter la préface ou la table des matières; il faut le lire à fond, la plume à la main, et souvent le relire. Si c'est une œuvre d'imagination, il faut, pour la bien comprendre et la juger avec exactitude, pouvoir la u situer » dans l'œuvre totale de son auteur, dans l'histoire du genre auquel elle appartient, dans l'ensemble de la production contemporaine : de là, pour préciser des impressions trop vagues ou des souvenirs trop effacés, bien des lectures i)arallèles ou convergentes. S'il s'agit d'un livre d'histoire ou de critique, il faut, pour en éprouver la solidité, étudier le sujet qu'il traite, et refaire une partie, plus ou moins considérable,

sans rechercher d'autres ornements que les impressions du lecteur; style savant qui converse à toute heure avec les plus exquis des anciens, les plus savants des modernes, et dédaigne de s'en vanter, style loyal qui, à force d'énergie, saisit, comme en se jouant, le mot propre et met en fuite la tourbe tentatrice des épilhètcs et des métaphores; n'est-ce pas (jue nous y retrouvons ce même principe, le premier et le dernier de l'art, que toute œuvre, jusqu'au moindre détail, doit être allerie eu harmonie avec la (igure qui en fait le sujet? •

du travail auquel l'auteur s'est livré. Cela fait, le labeur de la rédaction commence. Il s'agit, en queUjues pages, de donner à des lecteurs qui ne l'ont pas lu, dont beaucoup ne le liront jamais, une idée à la fois rapide, vivante et exacte du livre (pTon leur présente, de leur en signaler les qualités et les défauts, l'intérêt, la valeur et la portée, de définir avec précision la nature du talent (ju'il ex|)rime, de porter enfin sur l'œuvre et sur l'auteur un jugement motivé, impartial, pénétrant, qui puisse simposer au public, et même éclairer l'écrivain sur lui-même. Et l'article à peine paru, il faut recommencer sur de nouveaux frais, et en préparer un autre....

Oui, rude mélier, (juand on y songe, et (jui exige de celui qui s'y voue un scrupule de conscience, une ardeur au travail, des réserves de connaissances et d'idées, une fraîrluMir. une ouverture et une promptitude d'esprit, une fertilité de plume et un talent de style dont bien peu d'Iiommes de lr*ltres sont capables. C'est d'ailleurs à ce prix (jne l'on atteint, que l'on conquiert et que l'on conserve ce quebpu; chose d'extrêmement rare qui s'appelle l'autorité crili<pie. Kl (pie l'on lu? dise pas que cet idéal est chimérique et inaccessible. Ne parlons pas de nos critiques conlemporains (pii, évidemment, le réalisent |>resque tous. Parmi les morts, je n'en vois guên» (pieipiatre, mais j'en vois «piatre, qui aient su l'atteindre : Sainle-Heuvo, Kmilc Montégut, Schereret Hruneliên*. Pour apprécier les Lundis à leur réelhî valeur, il faut songer «pi'ils paraissaient /'»n\- /es huit JDurs dans le Constihtl'mnnt'l ou dans /<• Trmps, et 1 on sait tout»' la peine que chacun d'eux coiUait à leur auteiir. Je comprends c^mix «pii veulent faire de SainlclU'uve le modèle idéal et l»- |)atron du vrai critique.

Kn succédant, à viui:! ans d'inl<M\ aile, à Sainte Heuve tlaus la ciironique liltéi-aii'e du />/;«/».<'. M.Analtde France n'a pas conçu sa l;^che avec tous les scrupules d»' u ln'né.

t. I..1 priMn'n'T»» thronnpic H'-ulicre de .M. Iranre au 7i la

Viv à Ihirti, fsi lin 21 mars ISSC». Les ctirouitiucs sur ia l u ../f

oui cuiumcuce le lOJoavier 1887.

22d LES MAITRES DE V HEURE.

die lin » qu'avait eus son devancier; mais il en a retenu q»jclques-uns. Lui aussi, il estimait que « tout ce qui est d'intelligence générale et intéresse l'esprit humain appartient de droit à la littérature ». Et comme il avait déjà derrière lui un long passé, trop peu connu, de critique, il avait pu longuement rélléchir à son art, et non seulement élaborer, mais môme formuler la conception qui sera de tout temps la sienne. En commençant, au mois de mai 1870, dans le Bibliophile français une chronique sur les Livres du mois, il écrivait :

La hellc société du xvn° siècle avait un mot délicieux de louange discrète pour désigner les personnes avec lesquelles elle se plaisait à avoir commerce. On disait alors d'un homme qui savait les bienséances et avait un souci des choses de l'esprit que c'était un lionnêle homme. Racine était un très honnête homme qui faisait de beaux vers; aussi allait-il au Louvre, bien qu'il fût de naissance médiocre. 11 fallait, pour être honnête homme, avoir un sentiment délicat du beau, qui est le charme de la vie. Bien que notre siècle ait fait des honnêtes gens à meilleur marché, il en possède, Dieu merci 1 certains qui sont tels que M. de la Rochefoucauld ou Mlle de Scudéry les eussent souhaités. Les honnêtes gens du xvii° siècle, hommes de loisir, lisaient et écrivaient de longues lettres sur les nouveautés littéraires; nos honnêtes gens (en conservant à ce titre sa belle acception ancienne) écrivent moins de lettres, et lisent plus d'articles. Il me semble qu'écrire dans une revue comme le Bibliophile français, c'est s' entretenir avec eux, et que c'est à eux qu'il faut s'efforcer de ne point déplaire.

Nous ne pensons pas qu'une revue des livres du mois puisse être autre chose qu'une causerie tenue avec le ton qu'exigent les sujets, mais dégagée de tout système et de toute théorie.

Un travail de ce genre gagnera, ce nous semble, en charme et en sincérité, à exprimer les idées et les impressions par le menu, à l'aventure, sans lien eslhélique apparent. Si le critique a une manière de voir, bonne ou mauvaise, qui lui soit propre, le sentiment général se dégagera de soi-même, sans qu'il soit besoin de formules.... Nous aurons bien soin de ne présenter aux lecteurs (pie des livres dignes de leur intérêt.

Au reste, nous croyons que cet intérêt s'étend sur le tout domaine des lettres et des arts. En ce temps-ci, où les littéra-

teurs sont volontiers plastiques, et les artistes parfois très littéraires, il n'y a plus guère de cloisons entre les arts, et un critique, pour bien parler des livres, doit fréquenter les musées presque autant que les bihliollièques. IVous passerons donc, à l'occasion, de l'histoire aux beaux-arts, et des beaux-arts à la poésie, et le titre de Bibliophile français qui viendra s'inscrire à chaque verso de nos pages ne nous frappera d"aucun scrupule dans nos divers entretiens, mais nous rappellera, au contraire, que tout livre digne de ce nom est ouvert à notre amour ou à notre curiosité *.

Il me semble qiia jamais M. F'rance, môme dans ses Préfaces de la Vie littéraire, n'a niioiix exprimé sa manière de concevoir et do pratiquer la criticjue des livres du jour : c'est, pour la définir d'un mot. la libre causerie d'un bonîirle homme sur les ouvra«^es de l'esprit. Cette mélboib^ — si c'en est une, — avec certains inconvénients, offre bien dcsavanlages. Klleen olTre surtout dans le cas de M. France, «pii est ava?il tout un esprit discursif, aussi peu réi^ulier l't syslémali(jue que possible, cl «pji vaut surtout quand on lui laisse tout son jeu et loule son ouverture. Kt trabord, pour le style. Dès ses toutes premières « causeries « liltélaires, il trouvait, pour traduire ses « impressions », une forme charmante, souvent un peu portique, et dont la vivacité orij^inah^ n'avait jamais mieux son euq)loi que lorsqu'il s'a^'issail de caractériser un poète. Sur Ies/W«irs siiturnicns de Verlaine : « C'est tournoyant, vertigineux, fou et grave.... La Muse, comme une belle femme, doit avoir le col flexible et les reins souples, mais il est inutile (pi'elle prenne à chaque instant ses talons avec ses dents, comme il est d'usage parmi les acrobates*. >» Sur le Hcliqnnire, y\v Coppt'e : « ('«• qui est ;\ lui, c'est \\\\ sentiment de douce mélancolie que voile vaporeusement le tissu très serré «le sa pt)csie; M. Coppée a le rare talent, tout en l>eignant très scdidement des scènes et des paysages, ilo les eslom|>er délicieusement avec le je ne sais quoi qui

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