lie UtU^niirc, t. IV. p
2. Jules \.viui\\lrv, h'f Contt'tnpornins, t. VI. p. ilTJ. \i. Me lUténiirc. t. IV. |>. 311», 3:>0.
5>//4 .jMES MAITRES DE r HEURE.
— qui nous racontent en trois cents pages ce qui pourrait tenir en vingt. Mais je ne puis admettre que « la nouvelle suffise à tout ». Il y a des sujets de nouvelles comme il y a des sujets de romans, et il y a des talents ou des génies de novellistcs comme il y a des génies ou des talents de romanciers; et il ne faut pas hésiter à dire qu'il y a entre les deux « genres » non seulement une différence de nature, mais une différence de degré. Il n'est pas vrai, comme l'a dit étourdiment Boileau, que
Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème;
et le meilleur sonnet de Ronsard ou de Heredia ne vaudra jamais Jocelyn ou la Divine Comédie. Pareillement, et quoi qu'en dise M. France, — car il a soutenu ce paradoxe, — si Balzac, qui fut un novelliste de génie, n'avait écrit que des nouvelles, il ne serait pas Balzac, et je suis de ceux qui donneraient pour Pierre et Jean, peut-être môme pour Une vie, plusieurs volumes des nouvelles de Maupassant. Mais il est curieux, il est intéressant d'entendre un écrivain, qui a été, presque de tout temps, romancier et novelliste tout ensemble, nous manifester sa préférence secrète, intime pour le plus « discret », le plus modeste — et le plus accessible — des deux genres.
Cette préférence nous est-elle un signe et une preuve involontaire que l'auteur du Lys rouge a mieux réussi dans la nouvelle que dans le roman? Il serait un peu prématuré de trancher dès maintenant la question. Ce que l'on peut dire, en comparant, même superficiellement, les recueils de contes aux romans qu'il a donnés avant ÏHisloire contemporaine, c'est que M. France a dû sentir de très bonne heure* que le genre de la nouvelle, beaucoup mieux que le genre du roman, lui permettait de dérober aux regards les imperfections ou les lacunes de son propre talent. Une certaine monotonie de pensée, de style et de ton, une relative indigence d'invention créatrice, une singulière
1, D'après M. G. Michaut, le premier conte de M. France serait le Cas du D^ Ilardrel dans la Jeune France du f novembre 1878.
M. ANATOLE FRASCE. 2^'t
insouciance de la composition, si ce sont bien là les principaux défauts de son art, ils se dissimulent le plus souvent dans le cadre étroit de la nouvelle, lequel d'ailleurs est assez bien adapté à sa légendaire « paresse )>. Ajoutons (pie le conte ou la nouvelle, infiniment mieux que le roman, se prêtent au travail minutieux du style et doivent attirer davantage un écrivain qui, comme M. France, est né '< miniaturiste » bien plutôt qu'artiste à fresque. Et si l'on songe enfin que rorlaines de ses qualités ou des tendances qui lui sont le plus familières, l'ironie, la fantaisie, la disposition philosophique trouvent plus aisément leur enq)loi dans les contes que dans tout autre genre litléraire, on s'expli(piera peut-être la secrète sympathie de l'historien de Jérôme (Poignard i)our cotte libre ol souple forme d'art. Les contes ou nouvelles qui composent les trois recueils intitulés : lialtfiazar (1880), l'Étui de nacre (1892), le Puils de Sainte-Claire [iSO^], n'onl pas tous égale valeur; et si M. Anatole France avait conq)fé sur le Héséda du curé et sur Ir Joyeux llujjnlmncco pour passer à la postérité, il se serait, je crois, bien trompé. Conslalons aussi, comme pour les chroniques de la Vie littéraire, f|ue tous ces contes gaj^nenl beaucoup plus à être lus isolément qu'à être rapprochés les uns des autres : en dépit de la variêlé apparente des sujets, la répétition des mêmes procéch's île style, îles mêmes motifs d'inspiration tievient vite un peu fatigante. Ft enfin. iiiêiii«' quand <>ii ne reconnaît pas les multiples sources livresques auxquelh^s l'auteur a puisé pour composer ses divers n'*cils.on les sent qui afneurent.cessources; cl sans méconnaître le droit «pTont tous les vrais écrivains. — un Molière comnu; un Shak«*speare et un Uacinc comme un Chateaubriand, — do prendre leur bien partout où iiso trouve, on voudrait pourtant, chez M. France conteur, une domination plus forte exereé(» sur ces matériaux d'euq»runl, une sort(^ de confiscation |»lus impérieuse et plus soudaine., un air d'improvisation et d'originalité jus(|ue dans l'imitation, bref, quelque chose île plus libre, de moins concerté, do plus hardiment fondu : le métal do Corinttic laisse trop
'• l.cs M.iltrox .le 1 n.Mir.v II ' ~
24i6 LES MAITRES DE L' HEURE,
deviner la diversité des alliages qui l'ont formé, et l'on y aperçoit des soudures. On souhaiterait aussi.... Mais on ne souhaiterait plus rien, quand on rencontre des pages comme celle-ci, qui ouvre le Puits de Sainle-Clalre.
J'allais au-devant du silence, de la solitude et des douces épouvantes qui grandissaient devant moi. Insensiblement la marée de la nuit recouvrait la campagne. Le regard infini des étoiles clignait au ciel. Et, dans l'ombre, les mouches de feu faisaient palpiter sur les buissons leur lumière amoureuse.
Ces étincelles animées couvrent par les nuits de mai toute la campagne de Rome, de l'Ombrie et de la Toscane. Je les avais vues jadis sur la voie Appienne, autour du tombeau de Cœcilia Metella, où elles viennent danser depuis deux mille ans. Je les retrouvais sur la terre de sainte Catherine et de la Pia de' Tolomei, aux portes de cette ville de Sienne, douloureuse et charmante. Tout le long de mon chemin, elles vibraient dans les arbres et dans les arbustes, se cherchant, et, parfois, à Vappel du désir, traçant au-dessus de la route Varc enflammé de leur vol.
Oui, voilà une admirable page, et qui, fût-elle unique dans une œuvre, suffirait presque à classer un écrivain. La rêverie philosophique y sort tout naturellement de l'évocation pittoresque, et nous saisissons là, sur le vif, un des traits essentiels du talent de M. Anatole France. D'autres, — un Maupassant, par exemple, — content pour conter, pour le plaisir de nous amuser et de s'amuser peut-être euxmêmes par la représentation concrète et vivante d'un fragment de réalité directement observé. L'auteur de VÉtui de nacre raconte surtout pour suggérer des idées. Il n'est assurément pas incapable d'observer le réel, de décrire un coin de nature, de camper une vive silbouetle, de conter avec entrain et avec humour; mais, à l'ordinaire, il s'en soucie assez peu; c'est là pour lui l'acCessoire, un moyen comme un autre d'attirer et de retenir la curiosité ou Taltention de ses lecteurs et de les intéresser à une thèse dont le sens secret n'ai)paraîlra qu'à la fin de son récit. De là son peu de goût pour les sujets anecdotiques ou d'observalion courante qui forment l'habituelle nialicrc des conteurs ou novel-
listes les plus goûtés du public : l'écueil fr«!'qiient <Ie ces sortes de sujets, c'est la hanalit»'' ou l'insii^Miifiaure philosophique, et il n\'st [)eu( rire pas de défaut (jui cIkxiuc plus M. France que celui-là. Si donc de préférence il emprunte ses sujets à l'histoire, ou i\ la léirende, ou à la fantaisie pure, c'est que sur ce terrain d'élection, où peu de rivaux peuvent le suivre, il n'a pas à se préoccuper des conventions ou des vraisend)lances coutumières et |MMit donner aisément cours à la lii^erté de son ins[)iralion, à ses pensées de derrière la tète. 11 écrira, par exemple, le Procurateur de Judée pour nous faire entendre, contrairement d'ailleurs à toute psychologie, combien la condamnation et la mort de Jésus ont été un fait insignifiant, non |)as seulement dans l'histoire toute contemporaine, mais encore aux yeux mêmes de ceux (jui y avaient participé'. 11 écrira La'tn Acilin {)(>ur nous faire sentir, tout à la fois, combien la « folie » chrétienne it'puiriiait à l' « honnêteté » païenne, el jii-^(prà (piel point la jalousie jieut rendre dnr<» et ingi*at(i une Ame de femme. Il (''crira enlin rilumaine trntjrdic pour nous monti'er que l'orgueil de l'esprit et la concupiscence de la cliair viennent à boid des vertus les plus rares, les plus saintes qu'ail enfanlées Tascélisme chrétien. Kt telle est aussi, à très peu piès. la signilication de Tiuus. Tliuïs est un « coide philosopliicpie -, et pour voir en (juel sens void se d«''vel<q»per le tah'id de contour el la pensée ^\r M \iial»»le l'rance, rien n'est plus inléressant (pH' de coiiiparei- le livre en piitse de IS",M) au poème oublié de 1H(')7. hans la l.é<iendr de sninle r/int&*, comcf/iV/i/ie, (piehpies libertés cpie pi-einu* déjà l'écrivain avec le |e\|e de la Kétjt'nde dorée, il s'«''(*ai'te au total ass«v. peu «le la donnée trîulitionnelle en ee cpii coneerne les d«Mi\ personnages de Thaïs et de Paplmme. l\ii des vers un peu diu's, parfois incorrects, el |>l(Mns de naïves chevilles, le poète nous
I. Par ronliMslc. ou pniirra lire, dans los Conirs el FunUxisirs d'Kinilo fiobliarl (Dlmid. \\\\'l) \\\\ ront«> «t'unr inspiralmn fort dilTi»nM»U\ lU\e nuH de /Vit/ucj .sojj.-* .Ncro/i, ipu a au>si IN»n«ol'ilrtle pour lioru«.
décrit longuement la beauté, la vie et les amours de Thaïs. Un soir, passant dans les rues de la ville, elle est accostée par un groupe sordide et repoussant : — car
...chez les chrétiens, c'est un signe de race D'avoir l'haleine infecte et de suer la crasse, —
qui s'apprête à la lapider. Survient « un grand vieillard farouche » qui, la prenant sous sa protection, rappelle ses coreligionnaires à la charité et à l'humilité :
Jugez-moi donc aussi, selon votre équité.
J'ai prié soixante ans, et ma chair est restée,
Dans la soif et la faim, débile et révoltée;
Certes, pour la dompter, j'ai souITert de grands maux :
J'ai fait mon front semblable aux genoux des chameaux,
Le tenant prosterné jour et nuit sur le sable,
Et je suis cependant un pécheur misérable,
Sauvée par Paphnuce, Thaïs s'humilie.
Elle : « J'ai honte, ô ciel. » Lui : « Pour cette parole, Dieu rallume ta lampe, ô pauvre vierge folle ! »
Elle accepte la pénitence imposée par le vieil anachorète, brûle tous les présents de ses amants et se laisse enfermer vingt mois dans une cellule vide. La cellule alors ouverte, c'est au tour de Paphnuce à demander sa bénédiction à la nouvelle sainte, quun ange conduit, à travers le désert, à une femme mystérieuse :
Aimez-vous, leur dit-il, car le Verbe est Amour.
On le voit, c'est par hasard, et non de propos délibéré, comme dans la Légende dorée et dans le conte de Thaïs^ que Paphnuce, ici, sauve Thaïs, et la courtisane ne lui inspire pas les sentiments de jalousie et les désirs charnels que M. France prêtera libéralement à son héros plus tard. Le poème est, en plus d'une de ses parties, assez libre de ton, et comme imprégné d'une chaude poésie sensuelle, mais on n'y trouve pas ce raldncment dans la perversité, ce « satanisme » un peu désobligeant que l'auteur, visiblement, se complaira à y introduire quand il le récrira en prose, — dans une prose très composite, très savante, qui,
plus d'une fois, touche au pastiche, mais dont la grAce molle et le rythme alangui atteignent parfois à des elVels extraordinaires :
Au matin, il vit des ibis imiuobiles sur une patte, au boni de l'eau, qui rcflûlait leur cou pâle et rose. Les saules élenilaieut au loin sur la berge leur doux feuillage gris; des grues volaient en triangle.dans le ciel v,!air et l'on entendait parmi les roseaux le cri des hérons invisibles. Le fleuve roulait à perte de vue ses larges eaux verles où des voiles glissaient comme des ailes d'oiseau, où, çà et là, au bord, se mirait une maison blanche, et sur lesquelles lloltaient au loin des vapeurs Icgères, tandis que des îles lourdes de jkiIuh's, de Heurs et de fruits, laissaient s'échapper de leurs cmibres des nuées bruyantes de canards, d'oies, de flamants et de sarcelles. A gauche, la grasse vallée étendait jusqu'au désert ses champs et ses vergers (}ui frissannnienl dans la joie, le soleil dorait les épis, et la fécondité de la terre s'exhalait en poussières odorantes *.
Oui, il y a là-dedans du Chateaubriand, — début dWhd'i, — du l'iaubert, peut-éire <hi Loti'-. Mais il y a certaines alliam-cs de mots, cei'Iaines sonoi'ilés verbales. — surhuit dans les fins de phi'ases, — (pii sont bien de IWnalnle France. Kl le tableau est achevé, complet et parlaid dans sa concision bai iiionieuse. Si l'art élail aussi grand dans lensemble de l'ieuvre que dans certains détails, le liviv, en dépit des iiinnnd»rables iniifalions (ju'il décèle, pourrait être dit un chet'-d (cuvre. Mais la composition en est défectueuse, les longueurs y abondent, et l'irUérél y langui! bien souvent. .\ supp<isei' ménïe, — ce qui est non seulement discutable, mais faux, — qu'il soit permis à l'artiste d(» tout dire, <pn' toutes ses inspirations se vaillent, on iloit au nu)ins exiger de lui, — du simple point de vue de l'art, — une certaine cohérence intérieure qui se marcpie dans linvention des personnages qu'il met en