‹ Les maîtres de l'histoire: Renan, Taine, MicheletChapitre 14 sur 44 · Lettre à Paradol du 30 octobre · texte numérisé non relu

Lettre à Paradol du 30 octobre

ensuite la préparation à la licence et la lecture d'environ trente ou quarante auteurs difficiles que nous aurons à expliquer à ce moment, et enfin toutes mes éludes particulières de littérature, d'histoire, de philosophie. Tout cela marche de front, et j'ai toujours une quantité de choses sur le métier. Je me suis fait un grand plan d'étude et je destine mes trois années d'École à le remplir en partie; plus tard, je le compléterai. Je veux être philosophe et, puisque tu entends maintenant tout le sens de ce mot, tu vois quelle suite de réflexions et quelle série de connaissances me sont nécessaires. Si je voulais simplement soutenir un examen ou occuper une chaire, je n'aurais pas besoin de me fatiguer beaucoup; il me suffirait d'une certaine provision de lectures et d'une inviolable fidélité à la doctrine du maître, le tout accompagné d'une ignorance complète de ce que sont la philosophie et la science modernes; mais comme je me jetterais plutôt dans un puits que de me réduire à faire uniquement un métier, comme j'étudie par besoin de savoir et non pour me préparer un gagnepain, je veux une instruction complète. Voilà ce qui me jette dans toutes sortes de recherches et me forcera, quand je sortirai de l'École, à

étudier en outre les sciences sociales, réconomic politique et les sciences physiques ; mais ce qui me coûte le plus de temps, ce sont les réflexions personnelles; pour comprendre, il faut trouver; pour croire à la philosophie, il faut la refaire soi-même, sauf à trouver ce qu'ont déjà découvert les autres. »

On s'étonne que sa santé, toujours délicate, ait pu résister à un pareil surmenage. Ses lectures étaient prodigieuses. Il dévorait Platon, Aristote, les Pères de l'Église, les scholastiques, et toutes ses lectures étaient analysées, résumées, classifîées. Bien qu'à cette époque les élèves de philosophie fussent dispensés de suivre les conférences d'histoire en seconde année, Taine non seulement les suivait, mais encore apportait à M. Filon un travail approfondi sur les Décrets du Concile de Trente.

Possédant déjà à fond l'anglais, il s'était mis avec ardeur à l'allemand, pour lire Hegel dans le texte. Dans ses délassements mêmes, l'étude et la réflexion avaient leur part. En causant avec ses camarades, il analysait leur caractère et leur manière de penser; « il nous exprimait comme des oranges », m'a dit l'un d'eux. Il faisait de fréquentes visites à l'infirmerie, où

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il avait l'autorisation de prendre ses repas le vendredi, étant dispensé du maigre pour raison de santé; mais c'était surtout pour y retrouver deux philosophes qui y avaient élu domicile : Challemel-Lacour et Charaux, l'un, libre-penseur et républicain fougueux, l'autre, croyant candide et paisible; ou pour y soutenir des discussions courtoises avec l'abbé Gratry, aumônier de l'École, ou pour y causer avec le jeune médecin, M. Guéneau de Mussy. Passionné pour la musique, il passait ses matinées du dimanche à exécuter des trios avec Rieder et Quinot, qui tenaient le violon et le violoncelle pendant que lui-même était au piano. Il avait déjà pour Beethoven cet enthousiasme religieux qui lui a inspiré les admirables pages par lesquelles se termine Thomas Graindorge. Il retrouvait dans les sonates de Beethoven cette puissance de construction qui était à ses yeux la marque suprême du génie.

« C'est beau comme un syllogisme », s'écriailil après avoir joué une sonate. Enfin, quand il allait retrouver sa mère et ses sœurs, qui étaient restées à Paris, il arrivait tout rempli de ses lectures et de ses pensées et leur donnait de véritables leçons, soit sur la philosophie, soit sur la littérature, en particulier sur les

trois écrivains qui étaient alors et qui sont restés depuis ses auteurs de prédilection :

Stendhal, Balzac et Musset.

Ses rares qualités d'esprit, sa prodigieuse ardeur au travail, avaient mis Taine hors de pair. Ses professeurs de seconde et de troisième année, MM. Deschanel, Géruzez, Berger, Havet, Filon, Saisset, Simon, étaient unanimes à louer (je me sers de leurs propres expressions), l'élévation, la force, la vigueur, la pénétration, la netteté, la souplesse, la fertilité de son esprit, la forme toujours littéraire de ses travaux, son talent d'exposition, l'autorité de sa parole, son élocution facile et brillante. Ils voyaient en lui plus qu'un élève, un savant qui devait un jour faire honneur à l'École. Ils éprouvaient pour lui ce même sentiment de respect qu'il inspirait à ses camarades, et ne pouvaient s'empôcher de mêler à leure notes sur ses devoirs, des appréciations élogieuses sur ses qualités morales, sa tenue excellente, la gravité de son caractère. Ils étaient en même temps d'accord pour critiquer chez lui un goût immodéré pour les classifications les abstractions et les formules. L'un d'eux lui reprochait même des opinions et des habitudes de méthode et de style qui ne pouvaient con-

venir à un professeur de philosophie. Mais il le louait de sa docilité et il se flattait de l'avoir mis sur la bonne voie et de lui avoir enseigné la simplicité et la circonspection *.

Le Directeur des études, M. Vacherot, à qui

1 . Voici le texte complet de cette note de M. J. Simon, note du dernier trimestre de la troisième année : « M. Taine est un esprit distingué qui, tôt ou tard, fera honneur à TÉcole par des publications d'un ordre sérieux. Son travail de toute Tannée a été opiniâtre. Je Tai trouvé, au commencement, dans un courant d'opinions et dans des habitudes de méthode et de style que je ne pouvais approuver. Il a fallu lutter pendaM plusieurs mais, mais enfin j'en obtenu de lui la plus grande docilité sous tous les rapports et, à partir de ce moment, ses progrès ont été considérables. Je crois l'avoir Hiis sur la bonne voie, et, en tout cas, lui avoir fait corn- 'prendre la véritable situation d'un professeur de philosophie. M. Taine, dans sa tenue et dans sa conduite, sera partout Irréprochable. 11 aura de l'autorité sur ses élèves. U a, dès à présent, un véritable talent d'exposition. Je souhaite qu'U reste ûdèle aux habitudes de simplicité et de circonspection que je me suis efforcé de lui donner, et je l'espère. >

M. Saisset disait de son oété : < M. Taine a déployé dans les expositions orales un esprit net, souple, fertile en ressources, parfaitement doué pour l'enseignement. Dans l'épreuve des dissertations écrites, M. Taine est encore au premier rang par le nombre et le mérite de ses travaux. J'ai cru y reconnaître un désir sincère et un effort énergique pour se corriger de son défaut principal, qui est un goût exoessxi pour l'abstraction. Ses dernières compositions miontrent un sentiment plus vif de l'observation et de la réalité des choses, et le style a perdu sa raideur et sa sécheresse pour acquérir du mouvement, de l'animation et une certaine élégance. M. Taine a besoin d'être encouragé et tenu en bride. Il est l'espoir du prochain concoun. »

Tâine devait rendre un si bel hommage en traçant dans ses Philosophes françms le portrait de M. Paul, le jugeait dès la seconde année avec une clairvoyance vraiment prophétique, dans une note qui mérite d'être citée en entier, car elle nous montre avec quelle conscience, quelle élévation et quelle pénétration d'esprit M. Yacherot remplissait ses fonctions :

« L'élève le plus laborieux, le plus distingué que j'aie connu à l'École. Instruction prodigieuse pour son âge. Ardeur et avidité de connaissances dont je n^ai pas vu d'exemple. Esprit remarquable par la rapidité de conception, la finesse, la subtilité, la force de pensée. Seulement comprend, conçoit, juge et formule trop vite. Aime trop les formules et les définitions auxquelles il sacrifie trop souvent la réalité, sans s'en doutar il est vrai, car il est d'une parfaite sincérité. Taine sera un professeur très distingué, mais de plus et surtout un savant de premier ordre, si sa santé lui permet de fournir une longue carrière. Avec une grande douceur de caractère et des formes très aimables, une fermeté d'esprit indomptable, au point que personne n'exerce d'infiuence sur sa pensée. Du reste, il n'est pas de

ce monde. La devise de Spinoza sera la sienne : Vivre pour penser. Conduite, tenue excellente. Quant à la moralité, je crois cette nature d'élite et d'exception, étrangère à toute autre passion qu'à celle du vrai. Elle a ceci de propre qu'elle est à l'abri même de la tentation. Cet élève est le premier, à une grande distance, dans toutes les conférences et dans tous les examens. »

Celui qui savait ainsi connaître et comprendre les jeunes gens confiés à ses soins, était plus qu'un directeur d'études, c'était un directeur d'âmes. Aussi l'abbé Gratry voyait-il avec crainte l'ascendant qu'il avait pris sur les élèves. On sait l'issue de la lutte. M. Vacherot fut mis en disponibilité le 29 juin 1851. Quelques semaines plus tard, Taine subissait à son tour un douloureux échec causé par l'ensemble exceptionnel de qualités et de défauts qui faisait sa rare originalité et que M. Vacherot avait si admirablement analysé.

Au mois d'août 1851, il se présentait à l'agrégation de philosophie avec ses camarades Edouard de Suckau, un de ses meilleurs amis, et Cambier, qui abandonna peu après l'Université pour devenir missionnaire en Chine, où il

périt martyr en 186G. Le jury était présidé par M. Portalis, un honorable magistrat, et composé de MM. Bénard, Franck, Garnier, Gibon et l'abbé Noirot. Taine fut déclaré admissible avec cinq autres concurrents ; mais deux candidats seuls furent définitivement reçus : son ami Suckau, et Aube, qui était de la promotion de 1847. L'étonnement, je dirais presque le scandale, fut grand. La réputation du jeune philosophe avait franchi les murs de rÉcx)le. Tout le monde lui décernait d'avance la première place. On attribua son échec, non à l'insuccès de ses épreuves, mais à une exclusion motivée par ses doctrines. Des légendes se formèrent. Beaucoup de gens crurent et répétèrent que c'était M. Cousin qui présidait le jury et qu'il avait dit de Taine : « Il faut le recevoir premier ou le refuser; or il serait scandaleux de le recevoir premier. » On rejeta aussi sur son concurrent Aube la responsabilité de son échec. Après une leçon de Taine sur le Traité de la connaissance de D%eu, de Bossuet, Aube, chargé d'argumenter contre lui, l'aurait perfidement pressé de dire son avis sur la valeur des preuves classiques de l'existence de Dieu. L'embarras et finalement le silence de Taine auraient entraîné sa condamnation.

Ce qui confirma tous les soupçons, c'est que le rapport de M, Portails fut le seul des rapports des présidents des jurys d'agrégation qui ne fut pas publié. Une note de la JRemie de rinstruction publique annonça qu'il était fort long, et, qu'en tout état de cause, la première partie seule serait rendue publique *. Il n'est pas sans intérêt de rétablir sur ces divers points F exacte vérité. Non seulement M. Cousin n'était pour rien dans l'échec de Taine, mais il s'en montra fort mécontent. Il était assez clairvoyant pour pressentir qu'une réaction se préparait contre l'éclectisme et pour deviner un redoutable adversaire dans ce jeune homme aussi absorbé dans ses spéculations qu'avaient pu l'être Descartes ou Spinoza. M. Aube, malgré la malice trop réelle de ses questions, n'avait pas davantage causé l'échec de son camarade, car Taine avait eu la note maximum 20 pour sa leçon et son argumentation sur Bossuet. La vérité est que ses juges avaient sincèrement

1. Ce rapport n'a pu être retrouvé ni au ministère de l'Instruction publique, ni aux Archives nationales ; les dossiers de Taine ont également disparu. On trouvera, dans le beau livre de M. Gréard sur Prévost- Paradol (Paris, 1894), une lettre de Paradol du 7 septembre 1851, où il raconte en détail les péripéties de l'examen, et une protestation contre le jugement du iury parue dans la Liberté de Penserj t. yiii, p. 600.

trouvé ses idées déraisonnables, sa manière d'écrire et sa méthode d'exposition sèches et fatigantes. Ils le déclarèrent non seulement incapable d'enseigner la philosophie, mais même peu fait pour réussir dans un concours d'agrégation.

Il est permis de penser que les appréciations de MM. Yadierot, Simon et Saisset témoignaient de plus de perspicacité ; mais à une époque où M. Cousin croyait avoir donné à la pensée humaine sa Charte définitive, et où la forme nécessaire de l'enseignement philosophique paraissait être le développement oratoire d'af* firmations religieuses et morales dites vérités de sens commun, on ne doit pas s'étonner si un esprit qui se déclarait lui-même « desséchi et durci par plusieurs années d'abstrations et de syllogismes n», parut impropre à l'enseigne;ment de la philosofrfiie. Aux épreuves écrites il avait eu à traiter le sujet suivant de philosophie doctrinale : « Des facultés de Vâmt. — Dé^ mcm^aiiofa de la liberté. — Du moi, de son îdentiléy de son unité. » Il était difficile pour lui de tomber plus maL Incapable d'affirmer ce qu'il ne croyait pas vrai, il a dû scandaliser ses juges ou leur paraître très obscur. En tout cas, il ne leur a pas fourni les démonstrations

péremptoires qu'ils réclamaient. Le sujet d'histoire de la philosophie était : « Socrate d après Xénophon et Platon. » Ici nous pouvons dire presque avec certitude, grâce à un travail d'école, quelle idée il a développée : c'est que Xénophon était condamné à l'inexactitude par son infériorité et Platon par sa supériorité, si bien que nous ne connaissons pas Socrate.

Cette composition ne fut pas goûtée plus que l'autre par la majorité du jury, et sans M. Bénard, son ancien professeur de Bourbon, qui fit relever ses notes, il n'aurait pas été déclaré admissible. Aux épreuves orales, sa première leçon semblait devoir le sauver; la seconde le perdit. Il avait à exposer le plan d'une morale. Il oublia complètement les leçons de circonspection que lui avait données M. J. Simon et il prit comme thème les propositions hardies de Spinoza : « Plus quelqu'un s'efforce de conserver son être, plus il a de vertu; plus une chose agit, plus elle est parfaite. » Être le plus possiblcy telle fut la formule générale que Taine proposa comme la règle du devoir. On imagine aisément de quelle manière il développa cette pensée, car on retrouve ces développements dans sa Littérature anglaise et dans sa Philosophie de F Art. Mais on imagine aisément

aussi la stupeur de ses juges. La leçon fut déclarée par eux « absurde » *. Taine fut refusé, et on lui conseilla charitablement de ne pas persister à viser l'agrégation de philosophie .

Il n'élait pas seul condamné d'ailleurs. L'agrégation de philosophie fut supprimée quatre mois plus tard, et je soupçonne les épreuves de Taine et le rapport secret de M. Portalis d'avoir été pour quelque chose dans cette suppression. Le jury d'ailleurs se cacha si peu d'avoir tenu compte dans sa décision de la question de doctrine que, deux ans plus tard, à la soutenance de doctorat de Taine, M. Garnier exprima le regret d'avoir retrouvé dans sa thèse française les idées philosophiques qui l'avaient fait échouer à l'agrégation.

Il n'était pas au bout de ses peines. Ici encore je rencontre une légende, fort jolie du reste, et qui contient une part de vérité; mais de

1 Je tiens tous ces détails dMn des membres du jury, M. Bénard. Paradol ,dans la lettre citée plus haut, parle avec admiration de cette « brillante et savante leçon » ; — « je ne le connaissais pas encore, dit-il, si souple, si nerveux, si clair et surtout si à son aise. Il était là le maître, et il y avait un peu de respect dans Tattention qu'on lui prétait. Il a la parole très régulière et cependant très animée ; il y a dans son débit une chaleur contenue, une flamme intérieure qui donne la vie k tout ce qu'il touche. »

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