‹ Les maîtres de l'histoire: Renan, Taine, MicheletChapitre 16 sur 44 · Lettre au même da 2 jain · texte numérisé non relu

Lettre au même da 2 jain

le génie de La Fontaine, grec et flamand, à celui du siècle. » Là-dessus il partit pour Paris où l'attendait une nomination qui équivalait à une révocation.

Ainsi trempé pour la lutte par la longue habitude de l'effort et de la méditation solitaires et par une série de déboires stoïquement supportés ; ainsi armé de tout un arsenal de connaissances précises, patiemment accumulées depuis des années ; ayant déjà dans l'esprit, sinon la formule, du moins la conception très nette des idées génératrices de son œuvre entière, Taine se trouvait brusquement rejeté hors de l'Université et obligé de se vouer à la carrière d'homme de lettres. Si M. Fortoul priva l'Université d'un admirable professeur, il faut reconnaître qu'il rendit à Taine un signalé service en le délivrant de liens professionnels qui eussent entravé le libre essor de son génie, ou du moins restreint le nombre et la variété de ses travaux. Mais Taine regretta l'enseignement et resta si persuadé des services qu'il rend au professeur lui-même en l'obligeant à trouver les voies les plus sûres et les plus directes pour faire pénétrer ses idées dans d'autres cerveaux, qu'il se chargea, dès qu'il fut à Paris, d'un cours dans l'institution Carré-

Demailly, moins en vue du maigre traitement qu'il recevait, qu'à cause du profit intellectuel qu'il trouvait à enseigner. Plus tard, sa nomination de professeur à l'École des beaux-arts fut une des grandes joies de sa vie.

En rentrant à Paris, il ne retrouvait pas sa famille. Sa sœur aînée était mariée au docteur Letorsay. Sa mère et sa sœur cadette étaient retournées à Vouziers. Elles ne purent venir le rejoindre qu'un an plus tard. Taine vécut seul, dans des hôtels garnis, d'abord rue Servandoni, puis rue Mazarine. Il prenait ses repas dans un restaurant de la rue Saint-Sulpice, fréquenté par des ecclésiastiques, ne voyait presque personne et trayaillait avec acharnement.

En quelques mois ses deux thèses, le De Personis platonicis et VEssai sur les Fables de La Fontaine étaient achevées, et le 30 mai 18S3, il était reçu docteur à l'unanimité après une brillante soutenance. M. Wallon lui avait bien reproché de pousser trop loin son admiration pour la morale antique et de méconnaître la nouveauté et la supériorité du christianisme; M. Garnier avait découvert dans VEssai sur La Fontaine un venin philosophique caché ; M. Saint- Marc-Girardin avait pris contre le candidat la défense des hommes et des bêtes, de Louis XIV

et du lion également calomniés ; mais on avait été unanime à louer la grâce de ces portraits athéniens que Ion devait retrouver plus tard dans le délicieux article sur les Jeunes gens de Platorij une latinité exquise s'élevant par endroits jusqu'à l'éloquence, la souplesse de talent que révélait la thèse française et qui promettait à la fois un historien, un critique littéraire et un moraliste satirique. Cette soutenance du doctorat fut le dernier acte de la vie universitaire de Taine. Sa vie de savant et d'homme de lettres allait commencer.

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