LE JOURNAL INTIME DE MIGHELET
Si la France possède une série si riche et si admirable de correspondances et de mémoires, c'est que notre race a le goût et le don de l'observation psychologique, et que toute observation psychologique est plus ou moins une confession. Le talent de s'observer et de se raconter soi-même n'est-il pas un des mérites les moins contestés de nos écrivains ?
1. Mon journal f 1820-1823. Paris, Marpon et Flammarion, 1888. In-12. — Les dates 1820-1823 sont inexactes. Le journal intime ne comprend que les années 1820-1822; le journal des idées s'étend de 1818 à 1829; la liste des lectures, également.
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D'autres peuples ont pu nous disputer la première place dans la poésie lyrique, dans la philosophie ou Tart dramatique ; nul ne nous a refusé la gloire d'avoir donné an monde les premiers des moralistes. Pourquoi Montaigne resle-t-il éternellement jeune? Pourquoi lit-on plus les Pensées que les Provincicdes, madame de Sévigné que Bossuet, les Confessions que le Contrat social ? C'est qu'on n'a encore rien trouvé de plus intéressant pour l'homme que l'homme même. Pascal a beau railler Montaigne, il est heureux en le lisant de trouver un homme là où il s'attendait à voir un auteur. Il n'est pas nécessaire qu'un auteur de mémoires ait été illustre par ses actions ou par ses écrits pour que l'histoire de son âme nous intéresse. Peu importe que Joubert n'ait été connu de son vivant que d'un petit cercle d'amis s'il a laissé, dans ses Pensées et dans ses Lettres, des trésors d'observations morales. Peu importe qu'Amiel ait vécu une vie obscure et monotone, que Marie Baschkirtseff n'ait pu donner la mesure de son talent d'artiste, si l'un a décrit avec une émotion éloquente et avec une rare puissance d'analyse les inquiétudes intellectuelles et morales de son âme et de Tâme d'une foule de ses con-
temporains, et si Tautre met à nu, avec une audace ingénue, tous les secrets d'un cœur de jeune fille russe, nous instruisant à la fois sur son sexe et sur sa race.
Ces confidences prennent, il est vrai, une toute autre valeur quand elles sont faites par un homme qui est célèbre par ses actes ou par ses livres. Elles nous permettent, même quand elles ne sont pas tout à fait sincères, de pénétrer dans rintimité de son être moral, de saisir les mobiles de ses actions ou les germes de ses idées. Elles nous le montrent, sinon tel qu'il a été, du moins tel qu'il aurait voulu être; elles nous font comprendre l'unité, fondementale qui relie les manifestations successives et quelquefois contradictoires en apparence de son activité. Combien ces confidences deviennent précieuses quand elles n'ont pas été écrites après cx)up pour expliquer ou corriger le passé et en pensant au public, mais au jour le jour, et pour soi seul! Elles acquièrent enfin un prix infini quand elles remontent à la première jeunesse, aux années où l'on cherche encore sa voie, où l'avenir s'ouvre, libre, indéterminé, immense, où ni la célébrité ni l'opinion ne dictent les attitudes et les paroles, où l'on se laisse voir d'autant plus
naïvement, qu'inconnu de tous, on ne se connaît pas bien encore soi-même.
Nous avons la chance heureuse de posséder des confidences de cette nature laissées par l'écrivain le plus original de notre siècle, par celui dont l'œuvre porte le plus fortement l'empreinte de sa sensibilité personnelle, par Michelet.
Pour bien le comprendre, pour bien le goûter, pour le suivre à travers les évolutions de ses idées et les soubresauts de ses émotions, il faut ne jamais séparer sa personne de ses ouvrages; il cherche lui-même cette communication directe avec son lecteur; il le prend pour confident de ses joies et de ses tristesses, de ses espérances et de ses découragements ; il lui parle comme un maître à un élève, comme un père à un fils, comme un ami à nn ami.
L'unité de son œuvre, si variée de sujets et d'inspirations, parfois même incohérente aux yeux de l'observateur superficiel, doit être cherchée dans sa vie et dans son cœur. C'est ce qui fait l'inestimable valeur des souvenirs personnels qu'il nous a laissés et que sa veuve, fidèle dépositaire de sa pensée, a pieusement recueillis, coordonnés et publiés. Elle a publié
trois volumes de voyages en Italie, en Angleterre, en Allemagne, en Flandre, en Hollande, en Suisse * ; en t884, elle nous a donné Ma Jeunesse qui contient toute l'histoire de l'enfance et de l'adolescence de Michelet jusqu'à sa vingt-deuxième année ; en 1888, elle nous a fait connaître le Jourmctl intime que Michelet a écrit de 1820 à 1822, et le journal de ses lectures et de ses projets de travaux littéraires de 1818 à 1829.
Malgré l'intérêt et la beauté de Ma Jeunesse, bienqu'ellecontienne le récH infiniment touchant des premiers rêves d'amom* et des crémières déceptions du futur auteur de la Femme, ifon Journal a encore beaucoup plus de prix à nos yeux. Les pages de Ma Jeunesse, qui sont les plus importantes pour l'intelligence du développement moral et intellectuel de Mieheleît, celles qui se rapportent à son enfance et à ses débuts au collège, nous étaient déjà omîmes, dans ce qu'elles ont d'essentiel, par la préface du Peu/pie; de plus, Touvrage se compose île fragments écrits à diverses époques et qu'M a fallu rapprocher, coordonner et compléter .
Avec quelque discrétion et qudc^ pieté