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faisBnce, mais qu'il ait pour principale attribution de veiller ou maitien de l'ordre.
L'I^tat, d'après Spencer, doit se borner au rôle de réjîulateur, non dans le sens positif, mais dans le sens négatif. Sa fonction essentielle, son rôle bienfaisant, c'est de contenir, de réprimer, d'empêcher que chacun n'empiète sur le voisin, de faire respecter les droits de tous, A l'inverse de ce que nous voyons en France particulièrement, il demande qu'on légifère moins et qu'on gouverne plus, dans le sens d'une administration efficace de la justice, d'une répression de toute fraude et de toute violence : « La sphère de l'État, dit-il expressément, qui est de maintenir des rapports équitables entre les citoyens, doit être fortifiée et élaborée. »
Mais que faut-il entendre « par rapports équitables » ? Chaque parti n'interprète-t-il pas 1 équité à sa façon, c'est-à dire à son avantage? Spencer indique le sens qu'il attribue à cette idée, dans le livre qui porte ce beau nom : Justice. Un grand principe domine, selon lui, la science politique, celui de l'opposition radicale entre la morale de la famille et la morale de lEtat. La morale de la famille consiste à donner le plus d'affection à l'enfant le plus malingre, le plus rachi tique, le plus déshérité. Or, le sentiment présent, sous l'influence du socialisme, pousse le législateur à vicier la morale de l'Etat, en y introduisant celle de la famille, en venant enaide, par l'assistance publique, aux oisifs, aux vicieux, aux incapables. On a accusé Spencer de dureté, d'inhumanité à l'égard des faibles. 11 se borne à réserver la philanthrophie aux Associations privées, aux libres institutions de secours et de bienfaisance ; il l'exclut des fonctions de l'Etat, et cela pour des raisons d'intérêt social supérieur, qui se rattachent étroitement à son système scientifique, à sa théorie de l'évolution.
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Tout progrès dans le monde s'est accompli i);ir la lutte pour lexistence, par la sélection, parce que les types supérieurs jouissent de leur supériorité, et que les types inférieurs soulïreut de leur infériorité. L'iatervention philanthropique de l'Ktat vient contrarier ce jeu naturel ; en prônant souci des faibles, des incap:il)les, on travaille à labàtardissenient de la race. Il y a un intérêt social de premier ordre à ce que la conduite de chacuncomporte ses conséquences naturelles, à ce que les hommes ne se sentent pas protégés contre leur paresse, leur imprévoyance, à maintenir en chacun le culte de lellort, du self-help, de l'action personnelle. Toute la philosophie politique de Spencer est une véhémente revendication delà responsabilité individuelle.
C'est pourtantlà une de ses thèses qu'on a le plus contestée. M. de Laveleye sest attaché à défendre contre lui le socialisme d'Etat. « Vous considérez, lui objectait-il, que la justice doit consister dans un Etat à assurer le libre jeu des lois darwiniennes, la survivance du plus apte. Mais est-ce que toute 1 organisation sociale ne va pas à lencontre de ces lois naturelles que vous considérez comme salutaires? L'héritier d'un grand nom jouira de son opulence, fùt-il dilïorme, mal constitué, et, si un Hercule ou un Apollon veut lui enlever ses écus ou sa femme afin de perfectionner la race, il sera envoyé sur l'échafaud. » La sélection humaine n'est pas la sélection brutale : dans lanimal il n'y a que la force corporelle; dans Ihomnie, l'intelligence, le génie même se rencontrent en des corps débiles, et une intelligence met en mouvement des milliers de bras.
Spencer s'est défendu contre Laveleye de ce reproche d'inhumanitéà l'égard desfaibles, llneprétendpasqu'on
laisse toute licence aux forts de les opprimer. Sa morale n'est point celle de l'État guerrier, mais celle de l'État industriel. Les plus aptes, dont il s'agit d'assurer la survivance, ce ne sont point les plus forts, matériellement, et les plus violents, mais les plus capables. La justice consiste donc à veiller à ce que la concurrence soit loyale, pour que les meilleurs triomphent, à maintenir le principe de liberté égale, d'après lequel chaque homme a le droit de faire tout ce qu'il veut, en tant qu'il ne viole pas une pareille liberté chi^z les autres.
Ici encore les théoriciens qui inclinent au socialisme répondent à Spencer que, même en matière de capacité industrielle, les lois darwiniennes sont faussées par la transmission de la richesse. Ce n'est point seulement le mérite personnel qui procure des avantages, maisl'héritage recueilli souvent pardes indignes ou des incapables, tandis que l'homme énergique et pauvre se trouve étouffé, ne peut percer. La théorie socialiste, en réduisant l'individu à lui-même, se prétend plus favorable à l'individualisme que la doctrine de Spencer. La question serait seulement de savoir si en refusant au père le droit de transmettre à ses enfants les fruits de son travail, on ne tarirait pas la source d'activité, d'émulation la plus fréquente et la plus féconde.
Un sociologue de la nouvelle école, M. Emile Durkheim, dans son livre sur La Division du travail, s'attache, comme Laveleye, à justifier contre Spencer l'action positive de l'État. « Vous demandez, lui dit-il, que l'État se borne à faire respecter la liberté des contrats; or, pour qu'il y ait libre contrat, la justice exige que les contractants soient placés dans des conditions extérieures égales. Pouvez-vous dire qu'il y ait, à ce point de vue, égalité entre l'ouvrier et le patron? L'État doit donc faire des lois en faveur des ouvriers. La vraie
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liberlé iiidividiiclle ne consiste pas dans la snppression de toute réylementalion: elle est, an contraire, un produit de la réglementation, car l'égalité n'est pas dans la nature, et l'd'uvre de justice qui consiste à l'établir est la tâche imposée aux sociétés supérieures. » Évidemment M. Durklieim admet a priori que la réglementation sera éclairée, qu'elle aura de bons résultats; or, tout l'eiïort de Spencer est de prouver, au contraire, combiens les règlements sont vains. Considérer l'Etat comme infaillible, c'est oublier que l'Ktatse compose de politiciens corrompus et corrupteurs, doublés d'arrogants bureaucrates, non pas même de borgnes, mais d'aveugles conduisant d'autres aveugles, et dont il faut restreindre les attributions malfaisantes.
On fait de l'Ktat, dit Macaulay, une sorte de maître Jacques, architecte, ingénieur, maître d'école, commerçant, dame de charité ; il remplit nombre de fonctions, surtout celle de dépenser notre argent; si ou ne s'arrête dans cette voie, on en fera bientôt le propriétaire, l'entrepreneur, l'intendant, le banquier universels, comme le veulent les collectivistes. Ceux-ci prétendent que les grands capitalistes, semblables aux brochets dans un étang, dévorent tout le menu fretin, et, pour remédier aux calamités produites par la concentration des richesses entre les mains d'un petit nombre, ils veulent les concentrer entre les mains d'un seul grand capitaliste, l'État, alléguant pour raison qu'il emploierait l'argent à des objets plus utiles et d'un intérêt plus général que ne le font les particuliers. Or, la profusion désordonnée des municipalités socialistes peut nous édifier sur l'économie et la sage administration des finances que l'on pourrait attendre du système collectiviste, lorsque nous voyons les élus du peuple commencer par résoudre pour eux-mêmes la question
sociale, s'attribuer des traitements, créer des sinécures pour leurs amis, tâcher de vivre en fonctionnaires parasites, au même titre que les rentiers contre lesquels ils déclament et qu'ils se proposent d'anéantir.
Le point de dissidence entre Spencer et ses contradicteurs ne porte pas, comme nous l'avons dit, sur les maux à atténuer, sur la justice à réaliser, mais bien sur l'agent qui doit opérer ces réformes. Nihiliste administratif, Spencer voudrait substituer à l'État les associations libres, le libre jeu des arrangements sociaux.
Il s'est d'ailleurs montré dans tous ses ouvrages très optimiste pour l'avenir. 11 comprend [évolution dans le sens du progrès, il a foi en une amélioration lente mais certaine de la nature humaine. 11 croit que le fléau de la guerre ira s'atténuant, et qu'avec la paix assurée une morale d'esprit social, de fraternité, d'appui mutuel succédera à une moraled'inimiliéetd'agression, de pillage et de revanche. Sous le régime industriel, les hommes ont besoin les uns des autres, le nombre des intérêts communs devient de plus en plus grand, et, en même temps, il y a croissance d'altruisme. « Ce bien, qui chez les natures les plus élevées est maintenant faible et accidentel, peut avec l'évolution ultérieure devenir habituel et fort, et ce qui caractérise les hauteurs exceptionnelles deviendra le niveau général; car ce dont la meilleure nature humaine est capable est à la portée de la nature humaine en général. »
On peut juger ici que Spencer se hâte bien vite de conclure de l'association des intérêts à celle des sentiments. Ces intérêts même sont, d'ailleujs, la plupart du temps, antagonistes. Ce qui règne entre le producteur, le vendeur, l'acheteur, le patron et l'ouvrier, c'est le conflit, c'est la sourde lutte. Et la question de savoir
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si riiomine abdiquera jamais son ialérôt propre, en le mettant dans celui des autres, et quelles limites oa doit et on peut imposer à cet intérêt personnel constitue le problème cardinal de l'économie politique, qui touche ainsi à la psychologie la plus profonde.
Spencer a d'ailleurs beaucoup rabattu de son optimisme, etonarécemmentpubliéde lui les plussinistres prophéties : « Un mauvais temps sévit partout dans le monde. Pour moi, le socialisme est inévitable. Il sera le plus grand désastre que lemondeaitencore connu ;1). »
Le monde s'éloigne de plus en plus de l'idéal qu'a conçu Herbert Spencer. Libéral convaincu des avantages de la liberté, 11 a cherché à accorder ses convictions politiques et ses idées sociologiques, et l'on comprend son découragement à voir l'Angleterre, — la terre classique de l'action individuelle, de l'association indépendante, de la non-ingérence de l'État, — se laisser conduire par la logique et le sentiment, que les Anglais ont toujours tant blâmés dans la politique française, abandonner la politique d'expediency, d'utilité pratique, pour suivre une politique de passion démocratique, égalitaire. M. André Ciievrillon marque admirablement les causes de cette transformation si rapide et si complète dans le dernier chapitre de son livre sur Sydney Smith. L'histoire avec Garlyle, l'économie politique avec Stuart Mill, le roman avec George Eliot et Mrs Ward, indiquent cechangement si remarquable de l'opinion publique que nous voyons aboutir au socialisme d'Etat, dans la classe gouvernante, et àdes tendances aux idées collectivistes parmi les ouvriers.
Ce mouvement s'explique par des causes naturelles
(i) Lettre citée par M. Laraé-Fleury.
et nécessaires. A mesure que les masses populaires armées du bulleliu de vote prennent conscience de leur force, elles s'inspirent d'idées toutes différentes de celles du wliig, du squire, qui accorde toute liberté à autrui, pourvu qu'on le laisse chez lui indépendant, maître de sa personne et de ses biens. Dressées au travail en commun de la mine et de l'usine, les foules ouvrières révent une sorte de communisme oii elles seraient bien traitées, où elles toucheraient tout le produit de leur travail, où elles auraient des loisirs, vivraient dans des logements sains, laisseraient à l'Élat le soin d'élever leurs enfants, ne connaîtraient ni chômage, ni vieillesse nécessiteuse. Comme l'État guerrier a eu son paradis avec ses combats toujours renaissants, ses houris, l'État industriel a le sien en harmonie avec les habitudes de l'ouvrier de fabrique. Quoi d'étonnant si les foules se laissent entraîner et passionner par les théoriciens socialistes, comme par de nouveaux faiseurs de miracles qui le dirigent vers la Terre promise. Le paysan se forge une félicité toute dilïérente : une maison au milieu de ses champs libres d'hypothèques, point de grands propriétaires voisins qui le gênent ou l'offusquent, surtout point de percepteur qui plonge dans sa poche la main rapace du fisc. (Ju'à cela ne tienne, les socialistes, d'un coup de baguette, lui promettent d'exaucer ses vœux.
Leur programme est purement opportuniste, c'est un moyen habile de capter les voix populaires. Le collectivisme est une phase de propagande, non un but final de développement.
Ce but final, nous ne pouvons le prévoir. Nous sommes seulement certains qu'il y aura des changements imprévus, avec beaucoup d'autres choses imprévues qui échappent au calcul humain. Ce dont on peut
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être assuré, c'est que les plans socialistes ne changeront point la nature humaine, mais qu'au contraire la nature humaine changera les plans socialistes, comme Ta si vigoureusement démontré Spencer.
A voi les choses de haut, l'agitation socialiste toujours croissante à laquelle nous assistons n'est qu"un épisode dans le développement immense de 1 histoire, qui a commencé par l'alTranchisseraent de lesclave, de la femme et du serf, et qui se continue par celui des foules laborieuses : contribuant par leur travail à l'œuvre collective de la civilis;ition, elles réclament une part de ses bienfaits de plus en plus large. Le monde peinait autrefois pour une élite : humanum paiicis vivit geniis, telle était la devise dune société aristocratique. C'est, au contraire, ce moindre nombre que la démocratie prétend vaincre et sacrifier (i).
(i) Dans une lettre quil nous écrivait à propos de cet exposé de sa doctrine, M Herbert Spencer nous disait :
« Il ny a qu'un point sur lequel j'aurais voulu que vous « insistiez davantage {more emphasized) : la vérité générale que -« j'ai accentuée en quelques endroits, c'est que l'un des traits « essentiels de l'évolution sociale est la spécialisation de fonc- « tion, et que la fonction de l'État doit par conséquent être « limitée, dans la proportion où l'évolution sociale se développe: « ce qui implique que toute extension de ses fonctions est « un pas en arrière... »
C'est à celte marche rétrograde que assistons chaque jour.