‹ Les Maîtres de la pensée contemporaine (volume 2)Chapitre 18 sur 63 · JOHN RUSKIN · texte numérisé non relu

JOHN RUSKIN

A la fin de la Psychologie politique du peuple anglais, M. Boutiiiy expose, dans des pages saisissantes, la transformation brutale de la démocratie anglaise dans le sens de l'impérialisme conquérant. C'est un tout autre courant de l'opinion anglaisequ'étudieîM. Jacques L'ardoux. Le Mouvement idéaliste et social dans la litiérature anglaise au dix-neuvième siècle se résume et se symbolise avec Carlyle et Rusldn. M. de La Sizeranne avait mis en pleinelumière le rôle esthétique de l'œuvre de Ruskin. M. Jacques Cardoux nous donne aujourd'hui une biographie détaillée du célèbre apôtre de la religion de la beauté, et une étude d'ensemble sur ses origines et sur l'influence qu'il a exercée. Un second volume traitera des disciples de John Ruskin; l'auteur en est devenu lui même un des plus fervents adeptes (1).

Vers 1840, les esprits, en Angleterre, semblaient fermés aux problèmes esthétiques; la peinture anglaise était négligée, ignorée du public ; des meubles lourds et disgracieux encombraient les appartements. Dénuées de goût, les classes possédantes vivaient sans esprit d'humanité. La séparation, la haine des classes, s'exaltaient dans l'agitation chartiste et menaçaient l'Angleterre d'une révolution. — Vers 1870, une pléiade d'artistes crée une école de peinture anglaise dont le renom s'étend en Europe. Les industries d'art deviennent florissantes, tout le monde s'occupe des ques-

<i) John Ruskin, par Jacques Bardoux. Paris, Calmann-Lévy.

lions sociales. Les membres les plus distingués de l'aristocratie, du clergé, de la bourgeoisie intellectuelle entrent en relation avec les classes ouvrières, dont la richesse et la puissance ne cessent de s'accroître. Ruskin, sans doute, n'a pas suscité ce changement, mais il a contribué à l'accélérer par la parole et par l'action.

La voix qui éveilla les premiers échos fut celle de Carlyle. Au milieu des perturbations et des misères profondes causées par la transformation chaotique du régime industriel, il appelait les hautes classes à l'accomplissement des devoirs sociaux, il enseignait en même temps au peuple le respect des hommes supérieurs, le culte des héros. La réforme morale conduirait vers la paix sociale. A Carlyle se rattachent Mathew Arnold, Dickens, Paiskin. Des circonstances analogues ont produit en France le démocratisme romantique de Qumet, de Lamennais, de Michelet. C'est avec le Michelet de La Mer, de L'Oiseau,de L'Insecte, que Ruskin, contemplateur du Nuage, offre le plus d'affinité.

A l'atmosphère générale du temps, ajoutez l'influence de l'éducation. Fils d'un riche marchand de vin, amateur de beaux-arts, le jeune Ruskin, doué d'une âme de poète, s'enthousiasme, dès ses premiers voyages à travers les paysages de Suisse et les musées d'Italie, pour le dessin et la nature. Il aurait pu mener la molle existence d'un épicurien fortuné. Mais, d'origine écossaise comme Carlyle, il reçut de sa mère puritaine une éducation biblique, et il débutait à Oxford par des études de théologie. 11 s'affranchit de l'orthodoxie protestante pour incliner tantôt vers l'agnosticisme, tantôt vers un panthéisme chrétien. L'originalité de son enseignement réside dans un essai de conciliation entre la nature, la Bible et l'art.

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Il envisage la nature avec le sentiment d'un artiste et d'un croyant. Il n'en aperçoit que le décor éblouissant et splondide. Uuand toutefois on songe au drame éternel et inexplicable qui se déroule sur cette scène merveilleuse, la guerre sans trêve et sans merci de tous contre tous, l'écrasement des faibles, la victoire assurée des forts, le champ de carnage où les créatures naissent et meurent après mille vicissitudes, on est moins attiré vers l'optimisme providentiel deRuskin que vers le pessimisme naturaliste de Darwin. Darwin et Ruskin représentent les deux pôles opposés dans la conception de Ihomme et de la nature. Ruskin ne pouvait soufl'rir Darwin, il l'avait en horreur : Ruskin est, à vrai dire, l'anti-Darwiu par excellence.

De môme Ruskin cherche dans l'art une justification de la Providence : le culte de la beauté est une manière d'adorer Dieu. Cette esthétique « d'un homme du Nord, dit Taine, spiritualiste et protestant ». était la seule qui put trouver accès auprès des Anglais de 1840 austères conservateurs et chrétiens convaincus. En vrai romantique, l'auteur des Modem Painlers et des Slones of Venice éprouve la nostalgie des âges de foi où tous les cœurs vibraient à l'unisson. Nul n'a parlé avec plus de flamme de ces cathédrales gothiques de France et d'Angleterre, qui nous racontent comme autant de langues éloquentes, léclat, la pieuse persévérance, la grandeur réelle des âges passés Bien qu'il recommande aux artistes de se placer toujoursdevant la nature, de l'observer et delà copierdans le moindre détail, il professe l'admiration des Primitifs : chez eux, l'insuffisance de la forme est compensée par la candeur du sentiment. Il rompt deslances pourlesPréraphaélites à leurs débuts, Dante Gabriel Rossetti, Holman Hunt, Millais, malgré le genre maniéré. Ce qui rend la gau

chérie des premiers peintres adorable, c'est qu'ils s'essayaient à apprendre le dessin, tandis que les Préraphaélites anglais s'étudiaient laborieusement à l'oublier. D'après Ruskin, la décadence commence avec Raphaël : « L'art servait avant lui à mettre en lumière la religion, tandis qu'avec Raphaël, c'est la religion qui sertàmettrel'art en lumière. » L'intransigeance de Ruskin allait si loin, qu'il eût brûlé toutes les femmes nues de Rubens et de Jordaens, s'il avait pu les enfermer dans un musée. Cette boutade lui a valu le surnom de « Torquemada de l'Esthétique ».

La mission sociale que Ruskin attribue à l'art ne s'est réalisée qu'au moyen âge. « L'art moderne, remarque excellemment Th. Ribot, diffère de l'art ancien par le passage du social à l'individuel. » Tout artiste véritable est à la fois poète et philosophe, toute œuvre d'art nous donne une réponse sur le sens de la vie. Autre fois, cette réponse était dictée par la religion, elle s'imposait à tout un peuple. Dans l'âge moderne, l'unité s'est brisée en une variété infinie de sentiments, d'émotions, de pensées contradictoires. La communauté d'inspiration qui édifia jadis les cathédrales ne se retrouve plus guère aujourd'hui que dans la construction monumentale des gares de chemins de fer.

Mais, en devenant de plus en plus libre et varié, l'art prend aisément un caractère antisocial, soit que le poète s'enferme égoïstement dans sa tour d'ivoire (Alfred de Vigny), ou que, dédaigneux de la foule, il n'écrive que pour les initiés (G. Flaubert), ou qu'à la faveur de la devise w de l'art pour l'art», il cède au désir secret non de réformer, mais de corrompre.

Les hommes soucieux de réforme ou de rénovation sociale signalent et combattent ces tendances de l'art moderne. Taine se contentait de classer les œuvres

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