JOHN RUSKIN 1C
darl selon leur degré de bienfaisance. Proudlion délinil 1 art « une représentation idéaliste de la nature et de nous-même, en vue du perfectionnement physique et moral de notre espèce ». Et il réprouve tout art sensuel, entremetteur. George Sand et Tolstoï appellent de tous leurs vœux un art qui s'adresse au cœur et à la conscience du peuple. M. Brunetière, dans un de S'cs Discours de combat {l) sut L'Art et la Morale, démontre avec sa force habituelle de dialectique que « le Bien, le Vrai et le Beau sont loin de s'identifier et de se confondre, et que la beauté, quoi qu'en ait dit Renan, n'égale point la vertu ». D'autres, comme M. G. Sorel (2), assignent à l'art le but démocratique d'ennoblir le travail. On voit que Ruskin partage les préoccupations de beaucoup d'esprits de son temps.
Mais les artistes ne se prêtent guère aux conseils des esthéticiens. L'esprit critique et la faculté créatrice ne marchent pas aisément d'accord. Et les floraisons de l'art comme celles de la nature dépendent du caprice des saisons plutôt que de la volonté des hommes. Plus notre vie extérieure tend à luniforraité, plus notre vie intérieure échappeà toute direction commune, et l'art, qui n'en est que le miroir rêveur, reflète cette diversité croissante.
En même temps qu'il travaillait, par la plume et la parole, à faire de l'art régénéré un moyen d'éducation populaire, Ruskin, de 18G0 à 1870, se lance dans la lutte pour la réforme sociale et s'attaque à l'économie politique classique, à l'école de Manchester, à l'apologie mercantile de la concurrence et du laisser faire. Il combat pour le Seigneur du labeur (le
(i) Paris, Perrin.
(2) Revue de métaphysique, mai 1901.
Travail) contre la Dame de volupté (le Capital). Il invoqueun vague socialisme d Etat, prêche l'harmonie des classes, veut réhabiliter le travail. Et comraeil se rend compte que des maux sociaux, en foule, résultent de la grande industrie, il est l'ennemi des usines, des longues cheminées fumeuses, des chemins de fer, voire de la bicyclette, «attendu que Dieu a voulu que l'homme marchât lentement ». 11 demande qu'on revienne au rouet et à la quenouille. 11 est pareillement l'adversaire de la science. L'instruction nous fait oublier le prix de l'éducation. L'arithmétique n'a rien de commun avec la morale. Ruskin embrassait un jour un ouvrier, parce qu'il ne savait pas signer son nom.
Cette apologie du bon vieux temps, de la candide ignorance, du travail béni au coin de l'âtre, et de la simplicité patriarcale nous rappelle le discours sur l'âge d'or que tint don Quichotte aux chevriers assemblés, lorsque, ramassant une poignée de glands doux, il s'écriait : « Heureux âges et siècles heureux!... » Ruskin est un don Quichotte anglais, non dépourvu toutefois d'esprit pratique. Les tableaux de Turner, qui remplissaient son cabinet de travail de leurs couleurs délirantes, lui tenaient lieu de livres de chevalerie. Et comme tous les idéalistes à illusions, Ruskin éprouva nombre de disgrâces et de mésaventures. Il ignora les joies d'un amour partagé. On peut lire dans le livre de iM. Jacques Bardoux comment la beauté de mistress Ruskin iuspira des sentiments profanes au peintre Millais, et la vengeance magnanime qu'en tira Ruskin. Enfin l'enseignement de Ruskin passa de mode à Oxford, on se moquait de ses excentricités. Quelques-uns de ses livres semblent composés dans un accès de fièvre chaude.
On raille les enthousiastes, mais ils sont suivis. Le