JOHN RUSKIN
peuple se détourne de l'ironie stérile, pour s'attacher aux hommes de foi, au cœur chaud, à la parole ardente. Ruskin entraîna l'opinion. A travers tant de poétiques divagations, répandues à travers ses 80 volumes, il se rendait nettement compte du danger de notre état social. La lutte de classe, l'avènement de la démocratie, menacent la civilisation d'une nouvelle invasion de Huns et de Vandales, venus non du dehors, mais enfants de notre pays et fils de nos institutions. L'explosion de la Commune, l'incendie de Paris, qu'il avait généreusement contribué à ravitailler, au lendemain du siège, ne fit que confirmer Ruskin dans ses appréhensions. Il ne cessa d'être un apùtre de paix sociale, du rapprochement des classes, d'éducation populaire. D'une libéralité inépuisable, il dota Shcffield d'un musée d'art; il fut un ardent promoteur des logements ouvriers. D'autres essais furent moinsheureux ; par exemple, l'entreprise soi-disant communiste de la Guilde de Saint-Georges.
Bien que l'impérialisme ait relégué à l'arrière-plan cette activité sociale, de zélés disciple« ont développé les entreprises philanthropiques de Ruskin. Témoin ce Toynbee, qui, en compagnie de quelques étudiants, a fondé une mission à Londres, au cœur même de la misère, de la débauche et du crime; témoin feu William Morris, l'anarchiste fabricant de tapisseries et de poteries d'art, dans Oxford Street.
Et, parmi ces disciples, il faut compter M. Jacques Bardouxlui même. Parcourant, il y a quelques années, la poétique contrée célébrée parles lakistes, et passant devant le cottage de Ruskin, il vit le vieil esthéticien social, grand vieillard ridé, à la longue barbe de prophète, se pencher hors de la fenêtre encadrée de lierre, et regarder, en secouant tristement la tète, les sombres
nuées qui s'accumulaient à l'horizon et envahissaient le ciel bleu. Cette vision rapide décida peut-être d'une vocation. M. Jacques Bardoux a contribué à fonder sur les hauteurs de Belleville, d'où les farouches cohortes descendirent sur Paris, en 1871, un monastère de prédication laïque analogue à Toynbee Hall et où ses amis et lui séjournent à tour de rôle. On nous dit qu'au rebours des Universités populaires dont le succès ne répond pas à la bonne volonté des fondateurs, le settlement de Belleville est envoie de prospérité, bien vu dans le quartier, fréquenté par l'élite ouvrière, typographes, ouvriers d'art, etc. Dans sa noble entreprise, M. Jacques Bardoux ne s'est pas seulement inspiré de Ruskin, il a dédié cette étude de propagande à la mémoire de son père, mémoire chère à tous ceux qui ont caressé le beau rêve de voir se fonder en France une République honnête, ouverte et généreuso, et qui éprouvent un fâcheux réveil.