LE CENTENAIRE DE VICTOR HUGO
Peuples, écoulez le poète, Ecoutez le rêveur sacré!
Dans votre nuit, sans lui complète, Lui seul a le front éclairé.
Cette lumière au front du « rêveur sacré », lumière aux feux tournants, ne fut que le reflet des changeantes passions de son siècle. A ses débuts, en réaction contre le dix-huitième siècle, le rationalisme et la Révolution, Victor Hugo proclame que l'histoire des hommes ne présente de poésie que jugée du haut des idées monarchiques et des croyances religieuses. Nul ne suit plus fidèlement les transformations de l'âge. Après 1830, le royaliste jacobite passe à la liberté, puis au culte de Napoléon :
Napoléon ! soleil dont je suis le Memnon...
enfin à la démocratie républicaine etsociale. tribun du peuple, annonciateur de la Révolution :
Les révolutions, qui viennent tout venger, Font un bien éternel, dans leur mal passager.
A travers son œuvre touffue et gigantesque, nous assistons aux métamorphoses du romantisme qui s'est éteint avec lui.
Le poète qui a donné une voix si retentissante aux aspirations de son temps, fut, au delà de ce qu'on peut imaginer, étranger à la haute culture, aux idées qui limitent ou contredisent ces aspirations. M. Renouvier, tout en éprouvant pour Victor Hugo cette admiration et ce respect que nous partageons tous, constate une parfaite ignorance en matière de philosophie, de religion et de science, chez ce mage, qui nous apporte ses conceptions du monde, absolument contradictoires, comme autant de révélations. Il confond la foi et l'inquisition, l'état du cœur et de l'esprit relativement à des affirmations qui dépassent l'expérience, et l'ardeur de persécution qu'on rencontre dans toutes les religions dominantes. Il a écrit un poème où il est question de Kant dont il n'a pas lu le premier mot ;il cite une fois ^Darwin et ne semble pas se douter que Kant et Darwin ont opéré une révolution comparable à celle de Descartes et de Newton, dans notre conception de la nature, de la vie et de l'histoire. Cette ignorance du rêveur a d'ailleurs merveilleusement servi le poète. Rien n'est froid comme la poésie savante, didactique. L'art est un crépuscule, un clair obscur. Victor Hugo a éprouvé cette sensation, devenue si rare à nos esprits abstraits, de l'étonnement de l'homme primitif en présence de la nature. 11 possède ce sens du mystère, qui, remarque M. Brunetière, a manqué à l'intelligent, à l'érudit Voltaire; il voit toutes choses plongées à demi dans les ténèbres, comme dans les tableaux de Rembrandt. Ces questions éternelles sur la destinée, le sens de la vie, la liberté humaine, que les peuples qui émergent à peine de la barbarie et les éco-
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liers en philosophie sont capables di se poser et que la science ne peut résoudre, Victor Hugo en a l'intuition. Son poème LWne, discours adressé à Kant par un une savant qui gémit sous le poids des lectures et de toutes les idées qu'il s'est ap|)ropriées :
Oh! comme vous m'avez embèlé, moi la béte...
est destiné à montrer que les érudits, les philosophes et les savants, en dépit de leurs bibliothèques, rivalisent avec l'âne. C'est le long commentaire du mot d'IIamlet : « Le ciel et la terre, Iloratio, recèlent plus de mystères que vos philosophes ne se l'imaginent. »
Enfin Victor Hugo abuse du droit du poète de changer de philosophie selon le vent qui souffle, le nuage qui passe, de sacrer la nature, prostituée souveraine, ou d'adorerun Dieu personnel, bienfaisant, rémunérateur, de passer du panthéisme au déisme, puis à la religion du Progrès et de l'Humanité. La croyance à l'Immortalité de l'àme qui s'étale dans tous ses discours funéraires, était un embarras, une gêne, pour les amis du poète. Victor Hugo considérait comme une offense personnelle toute parole légère à l'égard de la Divinité.
Son œuvre exprime la souffrance universelle, fondement de toute religion, de toute philosophie et de loute poésie, parce qu'elle est la trame sur laquelle se dessine la vie fugitive. Sur ce fond si sombre, ressortent, comme une broderie sur un coussin noir, les éclats de bouffonnerie, de folâtrerie, des Chansons des rues et des bois. G est une kermesse au milieu d'un cimetière. Poète de la douleur, Hugo est un enthousiaste de la pitié, de la vie féconde et de l'espérance.
Sa façon de peindre les hommes est à la fois insuf-
iji LES MAÎTRES DE LA PENSÉE CONTEMPORAINE
fisante et poétique. C'est aux enfants, négligés par la plupart des poètes, qu'il doit ses plus touchantes inspirations. La Fontaine a bien vu dans l'enfant le jeune sauvage, le petit être « sans pitié ». La Bruyère observe de même que les enfants ne veulent point souffrir le mal, et qu'ils aiment à en faire, qu'ils sont déjà des hommes. Mais chez ces anges qui griffent et mordent, Hugo n'aperçoit que la grâce, la faiblesse, la fragilité, et il s'est emparé à jamais du cœur de toutes les mères.
De même pour la femme, Balzac la considère comme l'espèce la plus dangereuse de la création. Musset l'adore et la méprise. L'attitude de Victor Hugo à son adresse est celle de la douceur chevaleresque, de la galanterie la plus délicate, de l'indulgence sans bornes :
Ah! n'insultez jamais une femme qui tombe...
Même sous ses petits poèmes amoureux et sensuels, la charité, remarque Baudelaire, court en sourdine.
Les personnages de ses drames et de ses romans nous apparaissent élémentaires. La lecture de Noire- Dame de Paris torturait Goethe ; c'est, disait-il à Eckermann, le livre le plus abominable qui ait jamais été écrit. Rien ne justifiait mieux sa définition du romantisme : « J'appelle romantique ce qui est malsain. » Les créatures d'Hugo ne sont que des poupées de bois grimaçantes : ou bien il les fabrique tout d'une pièce, en proie à une seule passion, ou déchirées entre deux âmes contradictoires : Lucrèce Borgia, maternelle et scélérate; Triboulet, paternel et proxénète. Il abuse de l'antithèse de Pascal, il l'amplifie avec mauvais goût, il gérait sur l'homme, à la fois azur et fange.