LE CENTENAIRE DE VICTOR IILGO
Tous ses drames sont lalilés sur le môme modèle, expriment la môme idée. L'âme humaine, dégradée par la misère, déshonorée par quelque mauvaise passion, ou broyée sous l'engrenage social, conserve en elle-même quelque étincelle de bien, qui, un jour, l'enllamme, la consume; elle se sacrifie, en chantant un hymne au sentiment qui l'a purifiée (1). Victor Hugo peint non des caractères, mais des situations très dramatiques ; ses héros nous donnent par moments le frisson du sublime, mais ils manquent par cela môme de naturel, de nuance et de vérité. N'est-il pas singulier qu'on ait choisi pour célébrer le centenaire de Victor Hugo cette pièce des Bnrgraves qui est comme la caricature de tout son théâtre.
Vers 1840, Victor Hugo devient l'apotre des idées de démocratie sociale, dès lors dominantes. Tous les hommes sont à peu près égaux. Les difïérences qui les séparent tiennent à l'inégalité des conditions, qui est la source du mal dans la société. L'avocat des petits et des humbles ne semble pas se douter que la nature est une aristocrate qui met entre les hommes des distances plus grandes que n'en ont jamais établies les lois et les mœurs. Daprèslui, il n'y a guère d'hommes qui naissent méchants ; les vices du cœur ne sont pas inhérents à l'humanité. C'est la société qui, par ses injustices, fait les voleurs et les criminels. Renversons donc les valeurs sociales, mettons les misérables au pinacle, abolissons les échafauds et supprimons les juges et les guerres. Ayons le culte de la bonté, de rindulg3nce motivée par la solidarité humaine, car nul n'est vraiment coupable. La fatalité pèse sur tous.
Cette suprêm3 bonté n'a pas empêché Victor Hugo
(i) G. Brandès, Victor Hugo.
d'écrire Les Châlimenls, dix mille vers d'injures, d'imprécations, d'une inspiration dantesque, monument de haine et de rancune, tel qu'il n'en existe de comparable dans aucune langue.
Pour remédier à l'oppression que les hommes exercent sur leurs semblables, tantôt il fait appel à la révolution violente ; tantôt il met toute sa confiance dans le progrès des lumières et de la raison. En dépit de toutes les statistiques, il estime que l'instruction possède par elle-même une efficacité moralisatrice :
Je voulais résorber le bagne dans l'école...
Il excuse, dans U Année terrible, \qs incendiaires de la bibliothèque du Louvre, pendant la Commune, par leur ignorance, dont il rend la société responsable : que voulez-vous, ils ne savaient pas lire ! C'est là une contre vérité historique. Est-il besoin de rappeler le rôle joué dans l'insurrection parisienne parla bohème de lettres? Ces nouveaux vandales étaient des bacheliers.
La République, le suffrage universel, sont doués du mystérieux privilège d'améliorer l'espèce humaine. L'avènement au pouvoir des plus basses classes inaugurera le règne de la probité politique, comme le démontre l'exemple de Ruy Blas :
Oh ! ministres intègres, Conseillers vertueux, voilà votre façon De servir, serviteurs qui pillez la maison...
Mais hélas ! à rencontre du poète, il nous faut constater que lesdémocraties, non moins que les monarchies, manifestent une tendance invincible à la cori uption.
C'est dans ces espérances sans fin de rénovation
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confuse, et aussi dans cette exaltation des préjugés les plus vulgaires et les plus dangereux de la démocratie, qu'il faut chercher le secret de la popularité de Victor Hugo (1).
Limportance des idées ne correspond pas chez lui à la splendeur de la forme, à l'incomparable richesse des mots, manteau de pourpre, couvert de pierreries étincelantes, qu'il jette sur des mannequins qui ont beaucoup servi.
Sa structure mentale explique son génie. Les mots surgissent, se pressent et se succèdent dans son cerveau avec une rapidité vertigineuse, et chaque mot appelle la suite indéfinie des équivalents et des contraires. De là ces répétitions, ces énumérations, ces amplifications, ces kyrielles de synonymes, voire de noms propres, qui n'ont aucun sens, et ces antithèses continuelles. Joignez la suggestion de la rime, qui appelle des mots nouveaux, par conséquent des images et des pensées nouvelles et qui jette le poète dans des digressions sans lien avec le sujet. Mais, sous sa plume, « la langue française est devenue un monde, un univers coloré, mélodieux et mouvant ».
(i) Dans SCS noies posthumes touchant les conséquences de l'état social sur la littérature et létat moral, Taine résume ainsi l'œuvre de Victor-Hugo :
« Victor Hugo, première époque : rien de précis, c'est un simple instrument de musique, plus un doigté neuf et étonnant, au service de toutes les thèses positives, christianisme, humanilairerie, légitimité, Napoléon, Louis-Philippe, moralité, licence, etc.. Deuxième époque, dans ce grand creux naturel, la République, le socialisme, le rêve humanitaire de l'abonné du Siècle, finissent par occuper toute la place, en même temps que l'instrument se détraque et que le doigté devient celui dun sourd. » Cité dans VEssai sur Taine, de Victor Giraud, 3<^ édition, p. 275 ; Paris, Hachette, 1902.
Cet artiste prodigieux, ce poète démesuré, apocalyptique, fut un parfait bourgeois, honorable, indépendant, raisonnable, solennel, amoureux de son art, administrateur sagace et avisé de sa renommée et de sa fortune, publiant trop de vers, et laissant à la postérité le soin de faire le triage énorme. Musset avoue ses faiblesses, il n'use jamais de rhétorique; incapable de gouverner sa vie, il meurtavant l'âge, parle lent suicide de l'ennui, de la débauche et de l'alcool. Lamartine, prodigue comme il sied à un grand seigneur, passe sa tristevieiilesse dans la ruine et dans l'humiliation d'un labeur servile. Hugo, l'aède des foules, achève sa carrière dans une sorte de royauté voltairienne, d'infaillibilité et d'apothéose.
Citons, sans y souscrire entièrement, ce jugement d'un des esprits les plus délicats, M. Anatole France : « Hugo est démesuré, parce qu'il n'est pas humain. Le secret des âmes ne lui fut jamais entièrement révélé. 11 n'est pas fait pour comprendre et pour .aimer. U le sentit d'instinct ; c'est pourquoi il voulut étonner. 11 en eut longtemps la puissance, mais peut-on étonner toujours ? Il vécut ivre de sons et de couleurs, et il en soûla le monde. Tout son génie est là : c'est un grand visionnaire et un incomparable artiste. C'est beaucoup, ce n'est pas tout. »
Nous n'avons point qualité pour porter sur Victor Hugo un jugement aussi sévère, quoique sans doute motivé. Il nous suffit de vénérer en lui l'opulence verbale d'un Rabelais, jointe à la sublimité d'un Corneille.
LE BILAfI DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
Un siècle vient de finir. Déjà devenu passé, il va comparaître devant ce que Schiller appelle « le tribunal de l'histoire ». Quel jugement portera sur lui l'avenir? L'heure n'est pas venue, sans doute, de formuler une senlenoej réservée aux âges futurs. Néanmoins le moment semble propice pour faire ua examen de conscience, comme celui que recommandait Pythagore à ses disciples, au terme de chaque journée. Les siècles sont les jours de l'humanité.
Chaque âge est toujours plus décrié que loué par ceux qui en ont été acteurs, témoins ou victimes, et cela s'explique de soi, personne n'y ayant trouvé le bonheur, ni pu réaliser son idéal. Chacun sent vivement les peines et les misères de son temps, au lieu qn'il ne voit du passé que les beaux côtés, de l'avenir que le mirage enchanteur de l'espérance. Rien n'est plus commun que d'entendre des gens de toute condition se plaindre de vivre dans une aussi triste époque que la nôtre : aucun temps n'aurait été plus fâcheux, si trou-
bléd'épreuves, depérils,diiiquiétudes etde tourments. Tout se rapetisse et se corrompt. La race des grands hommes disparaît, les pygraées remplacent les Titans d'autrefois. Partout le désordre et la guerre dans les intérêts et dans les idées. Le croyant safflige du déclin de la foi, et regrette le temps où l'on ne discutait passa croyance. Le libre-penseur s'offusque de la persistance des« vieilles superstitions » dans les foules. L'aristocrate ne pardonne pas au siècle niveleur qui Ta privé de ses privilèges. Jaloux de toute supériorité, le démocrate se révolte de ce qui reste encore d'inégalités sociales. Le conservateur, songeant à la stabilité de l'ordre public dansles ?o:iétés d autrefois, est obsédé par la crainte de révolutions imminentes. Au contraire, le novateur aspire à des changements qui délivrent la démagogie de ses dernières entraves, et appelle de tous ses vœux la réalisation des chimères du socialisme oudes rêves monstrueux del'anarcbie. Lepacifiquerentier voit ses revenus décroître parla baisse de l'intérêt et son avoir compromis par les convoitises de tous. L'industriel souffre de la guerre déclarée par le travail au capital, des grèves et des coalitions sans cesse renaissantes : les ouvriers accusent l'exploitation des patrons et le mammonisme du capital. L'économiste déplore le gaspillage du produit de l'impôt, les frais qu'entraînent le fonctionnarisme et le militarisme à outrance, plus coûteux en temps de paix que jadis en temps de guerre Ceux qui ont le culte affiné de l'art et la religion de la beauté se lamentent du philistinisme universel, de l'absence totale de goût, et l'horreur qu'inspire le manque d'idéal dans la bourgeoisie vulgaire jette un Flaubert dans des rages exaspérées. L'art est en décadence, la poésie est morte, la littérature avilie. Les moralistes s'efîrayent de la dépravation générale.
LE BILAN DU DIX-.NEL VIL.ME SlKCLli 181
Jamais on ne vit au même degré le contraste corrupteur de l'opulence et de la misère, tous les vices glorifiés, toutesles perversitésaccrues. Jamais la dignité de la vie n'a été moins respectée, les vertus de la famille moins pratiquées. L humanité dégénère, tout va de mal en pis.
Les plus grands siècles de Ihistoire nous ont transmis l'échu de plaintes pareilles. Du vivant même de Péridès, Aristophane diffame à jilaisir le plus bel âge de la (jrèce, Horace aflirrae que le monde empire de génération en génération. En plein règne de Louis XIV, Guy Patin écrit sous une impression de Qdusée : iv Nous sommes arrivés à la lie de tous les siècles. »
La condition du présent est dêtre toujours mécontent de lui même. .Mais la postérité lient peu de compte de douleurs qu'elle n'a pas ressenties, et considère de préférence les biens acquis dont elle recueille le précieux héritage. Sous certains aspects, ce siècle écoulé peut hardiment disputer 1 avantage aux plus célèbres; il a forgé un anneau moitié fer et moitié or dans la chaîne des destinées de Ihumanité.
Les forces de la nature assujetties et domptées, l'application delà vapeur à toutes les industries, la conquête de l'électricité, des explosifs, les chemins de fer, les paquebots, la vélocipédie, l'automobilisme, en attendant la navigation aérienne, le gaz, la lampe à pétrol*^, la lumière électrique, la photographie, les industries chimiques, le sucre raffiné, les couleurs artificielles, la télégraphie, le téléphone, le phonographe, les armes à répétition et les canons à longue portée, les anesthésiques, les antiseptiques, la théorie microbienne, le progrès inouï des sciences, le développement des arts, la formidable agitation des sociétés en quête de justice, l'expansion irrésistible de la civili-
sation jusqu'aux confins du monde, que voulez-vous de plus ?
Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles ?
Direz-vous que notre âge manque de pittoresque ? Quelle légende égale l'histoire de Napoléon, quelle carrière fut marquée par les plus éclatants triomphes et les plus prodigieux revers, des plaines désastreuses de Russie jusqu'au Calvaire de Sainte-Hélène ?Qu'y at-il encore de comparable à la guerre servile des journées de Juin, à l'Année terrible, à l'incendie de Paris sous la Commune ? Les chroniques du seizième siècle ofl'rent-elles des drames plus corsés que l'assassinat de Lincoln, d'Alexandre II, de Carnot, de l'impératrice Elisabeth, du roi Humbert, que la fin du roi de Bavière et de l'archiduc Rodolphe? Le procès du collier de la Reine ne mit pas autant le monde en émoi que l'affaire Dreyfus.
Jamais, en aucun siècle, ne se produisirent des transformations économiques et politiques aussi rapides et aussi considérables. Jamais les peuples ne combattirent plus énergiquement pour la liberté et l'indépendance. On peut dire qu'à l'heure actuelle un tiers des êtres humains ont des droits reconnus et garantis par des lois et ne sont plus asservis dans leurs biens, dans leur conscience ou dans leur honneur. Du dix neuvième siècle date l'avènement de la démocratie. C'est le chœur qui occupe le devant de la scène. Les anciens protagonistes, rois, ministresd'Etat, sont réduits au rôle subalterne d'interprètes de ses volontés. Il est à craindre seulement que le peuple souverain, en habits râpés, en blouse et en sabots, ne soit sujet à l'arbitraire et aux caprices des despotes d'autrefois, qu'il ne cherche à tout abaisser à son