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siques et naturelles, est essentiellement naturaliste. L'originalité de Diderot, parmi les athées de son temps, a été de prêter comme Leibniz, et plus tard . Schelling, de la vie à la nature et une force active à la matière; et par là encore il se distingue de Spinoza. Quant aux grandes théories idéalistes de celui-ci, Diderot ne les a pas connues, et il les eût vraisemblablement dédaignées. A plus forte, raison en est -il ainsi de d'Holbach, qui, comme penseur, est fort au-dessous de Diderot et dont le Système de la nature (1770), œuvre déclamatoire et médiocre, n'est que l'apologie de l'athéisme le plus vulgaire; pour lui, il n'y a d'autre être que la nature, c'està-dire « ce grand Tout qui résulte de l'assemblage de différentes matières, de leurs différentes combinaisons et des différents mouvements que nous voyons dans l'univers^ ». Une telle conception du principe suprême n'a évidemment aucune analogie avec celle de Spinoza, c'est-à-dire avec l'idée d'une substance absolument infinie, constituée par une inflnité d'attributs dont chacun exprime une essence éternelle et iniinie. »
Cependant il y eut des spinozistes en France au xvni^ siècle, et qui méritent d'être mentionnés ici. Le premier en date est le comte de Boulainvilliers (1658-1712), dont l'ouvrage sur Spinoza n'a été publié qu'après sa mort (173J). Boulainvilliers est connu, parmi les publicistes du xvni^ siècle, comme un des plus ardents défenseurs du régime aristocratique. Il soutenait que a le régime féodal était le 1. Système de la nature ^ ch. I.
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chef-d'œuvre de l'esprit humain ». Aussi aventureux et excentrique en métaphysique qu'en politique, il avait pris goût pour la philosophie de Spinoza, et scion la méthode hypocrite du xvni^ siècle, méthode imposée par l'intolérance du temps, il écrivit, sous le titre de Réfutation de Spinoza^, une analyse évidemment très favorable des doctrines de VÉthiquey analyse à laquelle il a joint quelques extraits de Lamy et de Fénelon, ainsi que la controverse d'Orobio et de Bredenbourg. Le véritable dessein de Boulainvilliers est manifestement dévoilé dans la préface de son livre. « Le grand loisir et le séjour de la campagne, nous dit-il, m'ayant invité à lire tout l'ouvrage (l'Éthique), il me parut d'une telle conséquence que dans l'espoir de combattre moi-même quelque jour le plus dangereux livre qui ait été écrit contre la religion, ou du moins dans l'espérance d'engager un plus habile métaphysicien que moi à le réfuter, j'ai entrepris de le dépouiller de cette sécheresse mathématique, qui en rend la lecture impraticable, même à la moitié des savants, afm que le système, rendu dans une langue commune et réduit à des expressions ordinaires, pût être en état d'exciter une indignation égale à la mienne, et procurer, par ce moyen, de véritables ennemis à de si pernicieux principes. »
1. Voici le titre complet de ce livre assez rare : Réfutation des erreurs de Spinoza par M. de Fénelon, archevêque de Canibray, par le P. Lamy, bénédictin, et par M. le comte de Boulainvilliers, avec la vie de Spinoza écrite par M. Jean Colerus, (Bruxelles, 1731.)
Il n'est pas difficile de deviner le sens de cette tactique, qui consiste à traduire Spinoza en langage vulgaire, pour « exciter l'indignation » contre lui et « lui procurer des ennemis ». La suite rend le dessein encore plus clair.
« Que servirait-il, poursuit l'auteur, de diminuer la force des raisons qu'on nous oppose? Ne travaillons-nous pas pour la vérité? J'ai donc poussé le raisonnement de Spinoza aussi loin que j'ai .pu le porter. Je n'ai point négligé d'orner ses pensées au delà de ce qu'il a fait lui-même... J'ai poussé la sincérité jusqu'à soutenir les sophismes évidents de son livre par les moyens les plus plausibles que j'ai pu découvrir dans la logique naturelle... J'ai cette confiance intime qu'il est impossible que la bonne cause soit abandonnée. »
Boulainvilliers croit donc avoir non seulement éclairci, mais fortifié et rendu plus spécieuse la doctrine de Spinoza, et c'est certainement ce qu'il a voulu faire. De fait, il est douteux qu'il y ait réussi. Il a plutôt afïaibli Spinoza qu'il ne l'a perfectionné. Son exposition dilfuse est loin d'avoir la force saisissante de Spinoza lui-même. Sans doute, la forme artilicielle de celui-ci en rend la lecture pénible et obscure; mais, lorsque Spinoza veutbien s'affranchir lui-même du joug de la méthode géométrique, ses scholks et ses appendices ont une ampleur et une grandeur qui ont tout à fait disparu dans la paraphrase de Boulainvilliers. L'ouvrage de celui-ci n'en est pas moins à signaler comme l'une des premières apparitions du spinozisme en France et en Europe.
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Cependant Boulainvilliers n'était encore qu'un spinoziste timide et déguisé. Il n'en est pas de même de l'abbé Sabatier de Castres, compilateur vulgaire et sans portée, mais qui le premier osa ouvertement se déclarer l'apologiste^ de Spinoza. Celui-ci n'invoque plus Spinoza pour favoriser l'athéisme et l'incrédulité, mais au contraire pour les combattre. Ainsi que Schleiermacher, il le considère comme le plus saint et le plus religieux des hommes; et il iui adresse une apostrophe enthousiaste, qui rappelle encore celle de Schleiermacher ^ : « 0 le plus mal jugé des sages, s'écrie-t-il, modeste et vertueux Spinoza, pardonne-moi d'avoir partagé l'erreur générale sur tes écrits avant de t'avoir lu, et reçois aujourd'hui le tribut de reconnaissance que je te dois l Si dans un siècle de corruption et de délire, dans la métropole des talents et des voluptés, sous la chaire même des corrupteurs et des sophistes, je suis resté ferme dans la foi de mes pères, c'est à toi que j'en ai l'obligation ! » Spinoza, il faut l'avouer n'avait, guère prévu ce singulier effet de ses doctrines et ne s'était pas douté qu'il pût un jour servir à retenir nos prêtres dans la foi catholique ! L'abbé Sabatier admire une philosophie qui enseigne a que nous vivons dans Dieu et par lui, comme les cirons et les vers vivent
1, Dans son Apologie de Spinoza et du spinozisme contre les athées y les incrédules, etc. (Paris, 1766).
2. On connaît l'invocation de Schleiermacher, qui commence en ces termes: a. Sacrifiez avec moi une bouc 5" de cheveux aux mânes du saint et méconnu Spinoza!... »
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en nous et par nous, w Quelle que pût être Texagération de ces paroles, et même dût-on suspecter un peu la sincérité de l'auteur, il lui faut savoir gré d'avoir distingué la philosophie de Spinoza du pur athéisme et d'en avoir aperçu le côté mystique et religieux. Au reste, cette apologie passa presque inaperçue, et, aujourd'hui même, elle est encore à peu près ignorée ^
C'est encore un prêtre que nous avons à nommer, pour compléter la série des spinozistes au xvni® siècle; cette fois, il s'agit non plus d'un amateur comme Boulainvilliers, ou d'un compilateur médiocre, comme Sabatier, mais d'un vrai et même profond métaphysicien, dont le nom, l'existence et les ouvrages sont restés inconnus jusqu'à nos jours, et qui n'a été introduit dans l'histoire de la philosophie que par un écrit récent de M. Emile Beaus-
sire *.
Dans une de ses lettres à mademoiselle Roland, Diderot écrit ce qui suit : « Je fis hier un dîner fort singulier. Je passai la journée avec deux moines qui n'étaient rien moins que bigots. L'un d'eux nous lut le premier cahier d'un traité d'athéisme, très frais et très vigoureux, et j'appris avec édification que cette doctrine était la doctrine courante de
1. C'est M. Nourrisson, dans son livre sur Spinoza (déjà cité plus haut) que nous avons vu pour la première fois citer des extraits de cet ouvrage, qui n'était que mentionné dans la savante bibliographie spinoziste d'Emile Saisset. (Introduction aux œuvres de Spinoza, Paris, 1820.)
2. Les antécédents de l'hégélianisme en France. Dom Deschamps et son système, Paris, 1865.)
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leurs corridors. » Quel était ce moine athée dont parle Diderot? Ou ne le savait pas. M. Emile Beaussire nous l'a fait connaître, et il nous apprend que c'était un bénédictin, nommé dom Deschamps, très particulièrement lié avec le marquis Voyer d'Argenson, son fidèle disciple, et qui avait laissé l'exposition de sa philosophie dans un manuscrit dont M. Emile Beaussire nous a donné de nombreux extraits et une complète analyse.
Par cette analyse, nous apprenons que dom Deschamps n'était pas un athée dans le sens qu'entendait Diderot, mais qu'il avait dépassé non seulement l'athéisme du xvni« siècle, mais peut-être même le panthéisme de Spinoza ; M. Beaussire croit voir dans son système une anticipation de l'idéalisme de Hegel. On ne sera donc pas étonné de trouver dans dom Deschamps un écrit sous ce titre : Réfutation courte et simple du système de Spinoza, soit que dom Deschamps ait tenu à se disculper du soupçon de spinozisme ; soit, ce qui est plus probable, qu'il trouvât dans le spinozisme une métaphysique insuffisante. Au reste, nous savons peu de chose de cette réfutation, dont M. Beaussire ne cite rien et dont il ne nous donne qu'une courte analyse. Ce qui est certain, c'est que, si dom Deschamps se sépare de Spinoza, c'est sur certains points spéciaux de métaphysique : mais il s'accorde avec lui sur ce principe fondamental, à savoir que le créateur et la créature, la cause et l'effet, sont « deux choses purement relatives, qui n'ont et ne peuvent avoir d'existence que l'une par l'autre et
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Tune dans Tautre». Il enseigne en effet « que le tout universel est un être qui existe » et « dont tous les êtres sensibles ne sont que des nuances » . C'est, disait-il encore, « l'être universel, ce fond métaphysique qui existe en tout et partout sous les nuances du physique ». Il distinguait le tout et tout. « J'entends, disait-il, par le tout, le tout de runivfrs, la matière, le monde, etc. ; et j'entends^ par toutj l'existence en soi, l'existence par ellemême. » C'est la distinction spinoziste de la nature natuj^ante et de la nature naturée. Tout existe, disait-il, « mélaphysiquement et physiquement à la fois » . Les détails du système ne rappellent pas Spinoza, et ils sont plutôt, comme nous l'avons dit, pressentiment de la philosophie allemande; mais c'est le fond qui est commun entre les deux doctrines.
C'est ce qu'avait vu J.-J. Rousseau, auquel l'auteur avait fait part de son manuscrit et dont M. Emile Beaussire nous rapporte une lettre inédite, fort curieuse : « Que vous dirais-je? Le système que vous annoncez est si inconcevable et promet tant de choses que je ne sais qu'on penser. Si j'avais à rendre l'idée confuse que j'en conçois par quelque chose de connu, je le rapporterais à celui de Spinoza.., Il paraît que vous établissez votre principe sur la plus grande des abstractions. Or la méthode de généraliser et d'abstraire m'est très suspecte. Nos sens ne nous montrent que des individus ; vouloir tout réunir par la force de notre entendement, c*est vouloir pousser le bateau dans
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lequel on est sans rien toucher au dehors. Nous jugeons par induction jusqu'à un certain point du tout par les parties; il semble au contraire que de la connaissance du tout vous voulez déduire celle des parties. Je ne conçois rien à cela. » Cette remarquable critique ne s'applique pas seulement à dom Deschamps, mais à Spinoza, à Hegel, à tous les partisans de la méthode spéculative. C'est donc encore un épisode important dans l'histoire critique du spinozisme en France.
Un noble et deux prêtres, tels furent les coryphées du spinozisme au xv!!!*^ siècle. On peut y joindre un autre philosophe, transfuge de l'ordre des Jésuites, Robinet, auteur du hvre De la nature (1762)*, si admiré de Gœthe, et qui en effet, comme Diderot, plus peut-être que Diderot lui-môme, peut être considéré comme un des précurseurs de la philosophie de la nature de Schelling^ Robinet est celui de tous les philosophes de son siècle dont les idées ont le plus d'analogie avec Spinoza, quoiqu'il ne paraisse pas plus qu'aucun de ses contemporains l'avoir particulièrement étudié. On n'y retrouve ni ses formules ni sa méthode. C'est le fond qui est spinoziste plus que la forme. Il n'affecte pas l'athéisme, comme les encyclopédistes. Mais il enseigne « l'incompréhensibilité de la nature divine ;>. Il combat 1' « anthropomorphisme ». Comme Spinoza, il nie que l'on puisse