‹ Les maîtres de la pensée moderne [microform]Chapitre 22 sur 47 · LA PHILOSOPHIE ANGLAISE ET SON HISTORIEN · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE ANGLAISE ET SON HISTORIEN

M. Gh. de Rémusat, l'historien de la philosophie d'Abélard, de Racon, et de saint Anselme, vient de donner au public un nouvel ouvrage : VHistoire de la philosophie en Angleterre depuis Bacon jusqu'à Locke, ouvrage écrit avec autant d'agrément que de clarté' Il était tout préparé pour un tel sujet et par ses études sur l'histoire politique de l'Angleterre et par son livre sur Racon. Les longs loisirs que lui avait faits l'empire lui ont permis de le composer, et les nouveaux loisirs que lui a procurés la chute du gouvernement de M. Thiers lui ont permis de le publier. Nous ne pouvons trouver un meilleur guide pour étudier cette période peu connue et intéressante de l'histoire de la philosophie, et nous essaierons d'en donner quelque idée au lecteur en en empruntant à son historien les principaux traits.

^ L'ouvrage de M. de Rémusat ne comprend que rhistoire de la philosophie anglaise au xvii« siècle. Dans cet espace de temps, trois noms s'élèvent audessus des autres : Bacon, Hobbes et Locke, auxquels on peut ajouter Ne wton , quoique la gloire de celui-ci appartienne plutôt à la physique qu'à la philosophie proprement dite. Ces quatre noms représentent la part que la philosophie anglaise a fournie à l'histoire de l'esprit humain ; mais au-dessous d'eux et dans les intervalles qui les séparent, un grand nombre d'esprits distingués, curieux, quelquefois originaux, se sont fait une place digne d'estime. Nulle part, selon M. de Rémusat, la philosophie n'a produit un plus grand nombre d'esprits « libres et variés ». Alimentée par la controverse religieuse et politique, la philosophie anglaise a soulevé beaucoup de problèmes, semé beaucoup

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j d'idées et constamment tenu l'esprit humain en éveil. Ces philosophes de second ou troisième ordre nous étaient pour la plupart inconnus, quelques-uns même de nom, et, quant à ceux-là dont le nom est connu, nous n'avions jusqu'ici que l'idée la plus vague de leurs écrits et de leurs idées. L'Angleterre même n'a consacré que des travaux incomplets et isolés à ces philosophes, et M. de Rémusat sera le premier qui nous en aura donné la série régulière et complète. Cette analyse mêlée de biographie et nourrie par les rapprochements historiques nécessaires sera d'une grande utilité aux philosophes de profession et d'un vif intérêt pour tous.

Dans un livre précédent S M. de Rémusat avait déjà, nous l'avons dit, consacré une sérieuse étude aux écrits de Bacon; mais comment parler de la philosophie anglaise sans revenir sur ce grand nom, et sans toucher encore une fois aux controverses qu'il a provoquées, et qui ne sont pas apaisées même aujourd'hui? Depuis 1857, date du premier ouvrage de M. de Rémusat, un écrit de polémique, signé d'un nom autorisé, est venu de nouveau mettre en question la gloire de l'illustre chancelier. Le célèbre chimiste allemand, M. de Liebig, a publié contre Bacon un livre agressif et violent, écrit avec une telle amertume qu'on croirait qu'il s'agit d'un contemporain, car peut-on mettre une telle passion contre un mort de trois siècles ? C'est une chose étrange que Bacon, dont i. Bacon, sa vie et son temps, 1857.

la philosophie est après tout assez innocente, ait excité tant de colères. La théologie et la science semblent s'être réunies pour l'accabler et rivalisent de pamphlets. L'écrit de M. de Liebig n'est en effet qu'un pamphlet qui ira rejoindre celui de Joseph de Maistre. Ce n'est pas qu'il ny ait des choses vraies dans l'ouvrage de Liebig, mais M. de Rémusat fait remarquer avec raison que tout ce qu'il peut y avoir de vrai dans ces accusations se trouvait déjà dans l'article de Biot sur Bacon dans la Biographie universelle, et que Liebig n'y avait ajouté « rien de neuf et d'important..

Le fond des objections des savants contre Bacon est toujours celui-ci : c'est que, tandis que Bacon prêche la méthode expérimentale, Galilée la pratiquait; le premier se contente de dire qu'il faut faire des expériences, le second en faisait véritablement. On peut n'être pas persuadé de la force de cette objection. Les savants expérimentent; il appartient à un philosophe de décrire avec précision la méthode expérimentale. Nous trouverions même volontiers M. de Rémusat encore trop sévère pour son héros lorsqu'il nous dit que celui-ci « a réduit l'art de découvrir à un certain nombre de recettes inégalement utiles ». Il y a sans doute dans Bacon des recettes inutiles et surannées, mais elles sont de peu d'importance. Ce qui est vu d'une \Tie perçante et gravé d'un style lapidaire, c'est le rôle de l'expérimentation dans la science, c'est cette admirable théorie des trois tables, de présence, d'absence et de degré, qui contient les

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conditions essentielles de toute recherche positive *. Cette théorie de l'expérimentation est complète, elle est profonde, elle appartient en propre à Bacon ; les logiciens modernes y ont peu ajouté. Elle suffit à la gloire d'un penseur.

Dans les études sur la méthode, il faut distinguer, comme partout, la pratique et la théorie. Tel saisit l'importance et le trait essentiel d'une méthode qui n'a pas su la pratiquer; tel autre en a fait les plus belles applications qui n'en a pas mesuré l'importance. Bacon n'a pas fait une seule expérience durable, mais il a vu que c'est par l'expérimentation qu'on arrivera à la connaissance rigoureuse de la nature. Pascal au contraire, illustre dans la science par la célèbre expérience du Puy-de-Dôme, n'a connu théoriquement que la méthode démonsT trative ou géométrique, et c'est la seule sur laquelle il nous ait laissé des règles. Descartes a fait autant d'expériences qu'aucun savant de son temps, mais il n'a jamais vu là qu'un procédé secondaire, et c'est à l'analyse géométrique qu'il demandait le secret de ses découvertes. Galilée seul paraît avoir eu l'idée nette et la conscience réfléchie du rôle de l'expérience ; mais le génie de l'un n'exclut pas le génie de l'autre, et même on peut encore accorder

1. Bacon établit par cette théorie que le procédé de la découverte dans les sciences consiste à constater toutes les circonstances importantes qui accompagnent un phénomène, puis à supprimer successi veulent toutes ces circonstances jusqu'à ce qu'on arrive à celle dont la suppression amène celle du fait lui-même, enfin à faire varier cette circonstance, présumée la cause, et à noter les variations concomitantes de TelTet.

qu'il y a des rangs dans le génie. Ce qui d'ailleurs appartient en propre à Bacon, comme le dit M. de Rémusat, c'est « d'avoir compris et magnifiquement exprimé le rôle de la science dans les destinées de l'humanité. Par là il est un des prophètes de l'avenir intellectuel et social du monde. » Son éloquence d'ailleurs est égale à son génie, elle en est du moins l'une des plus importantes parties. « Il est difficile, dit encore J'auteur, d'avoir plus d'esprit que Bacon, d'écrire avec plus d'imagination et de grandeur. » Si nous avons insisté sur le nom si controversé de Bacon, c'est que là est la mesure de l'estime que Ton accordera à la philosophie anglaise en général. Si vous dédaignez Bacon, fermez le livre de M. de Rémusat, et déclarez tout d'abord qu'il n'y a pas de philosophie anglaise. II est, en effet, le représentant naturel et éclatant de cette philosophie, non qu'il ait exercé réellement et historiquement une aussi grande influence qu'on l'a cru, mais c'est son génie lui-même qui est l'expression du génie anglais. Si ce génie ne vous dit rien, c'est qu'une philosophie exclusivement expérimentale et qui ne touche à la métaphysique que par le sens commun n'est pas à vos yeux une philosophie. Si, au contraire, vous êtes disposé à croire, ce qui est la vérité pour nous, que la philosophie expérimentale a son rôle, sa part légitime dans ce que l'on a appelé « la philosophie perpétuelle » ou « universelle », si elle en est une portion nécessaire, que l'on ne peut supprimer ou dédaigner sans porter un profond préjudice à l'esprit humain, restituez à Bacon une

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part de l'estime que vous accordez à une telle philosophie, car il en a été certainement le maître et l'initiateur.

Nous avons commencé par le nom de Bacon ; ce n'est pourtant pas le premier que nous présente M. de Rémusat. Déjà, avant Bacon, l'esprit anglais s'était appliqué à la philosophie, et l'auteur cite plusieurs noms, parmi lesquels deux au moins ont conservé une certaine célébrité : Hooker et Raleigh, le premier plus original par la pensée, le second par les aventures, — l'un auteur d'un grand ouvrage devenu presque classique, la Politique ecclésiastique, l'autre de plusieurs opuscules métaphysiques, où D. Stewart a cru apercevoir quelque anticipation de la philosophie de l'esprit humain. Le livre de la Politique ecclésiastique est encore admiré aujourd'hui pour la beauté et la sagesse des vues générales, pour la dignité solennelle et parfois magnifique du style. C'est un grand honneur pour ce livre que M. de Rémusat ait pu citer le nom de Montesquieu à l'occasion des premiers chapitres, et qu'il ait cru démêler dans quelques passages les premiers vestiges du principe de la perfectibilité humaine. Quant à Raleigh, l'intérêt de sa philosophie le cède de beaucoup à l'intérêt de sa vie, et il est à ^ regretter que M. de Rémusat se soit privé de nous la raconter : il la résume seulement en quelques traits. Raleigh a été signalé comme le premier libre penseur en Angleterre ; M. de Rémusat ne croit pas que cette imputation soit justifiée par ses écrits. A coup sûr, s'il ne fut pas un libre penseur, dans le

sens strict du mot, il a eu du goût pour la pensée libre, et, comme Bacon, il s'est porté avec ardeur vers les recherches naturelles. Il est de «es esprits cultivés, éclairés, avides de connaissances, que l'on peut appeler les précurseurs de la philosophie.

Tels sont les principaux prédécesseurs de Bacon. Quels en ont été les successeurs? M. de Rémusat les classe en trois groupes : ceux d'abord qui sont restés fidèles à la tradition de l'ancienne philosophie

et qui semblent tenir Bacon pour non avenu,

ceux qui suivent sa voie et développent ses idées, enfin ceux qui, après avoir subi son influence, se sont séparés de lui soit pour marcher dans un autre sens, soit pour s'avancer plus en avant qu'il n'eût peut-être voulu. Nous n'insisterons pas sur les premiers, qui ne peuvent compter dans l'histoire de la philosophie que comme d'utiles modérateurs ; mais, parmiles seconds, M. de Rémusat cite un nom' tout à fait inconnu jusqu'ici parmi nous, et qui mérite de ne plus l'être ; c'est le nom de Hakewill, qui doit désormais avoir sa place dans l'histoire d'une des idées les plus importantes du monde moderne, l'idée du progrès.

Un critique plein de talent, prématurément enlevé aux lettres il y a quelques années, Hippolyte Rigault, a essayé de faire, à l'occasion de la Querelle des anciens et des modernes, un historique de la question du progrès. Dans cet historique, rempli de recherches neuves et curieuses, il est remonté jusqu'aux doux Bacon ; car l'un et l'autre, celui du moyen âge et celui du xvi« siècle, ont eu

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le sentiment net des progrès de l'humanité dans Tordre de la science et dans le gouvernement de la nature ; mais Bacon lui-même ne s'est pas exprimé sur cette question avec l'étendue et la décision de son disciple Hakewill. L'ouvrage de celui-ci a précisément pour thème la réfutation de ce lieu commun de tous les temps , que les choses sont dans une perpétuelle et universelle décadence ^. C'était, suivant lui, manquer à Dieu même que de supposer qu'il a fait une œuvre qui tend sans cesse à dépérir. Si ce monde contenait un principe d'altération, il y a longtemps que sa vigueur serait épuisée. L'auteur décrivait la marche du progrès comme on le ferait de nos jours. Assistant à un prodigieux développement des forces de la civilisation, Hakevill a ressenti l'impression que nous avons tous éprouvée devant les inventions extraordinaires de l'industrie moderne. Il en a été de même au xvi^ siècle. L'invention de l'imprimerie et la découverte de la boussole ont eu au moins autant de conséquences que la découverte de la machine à vapeur. Hakevill cite encore avec admiration d'autres inventions plus modestes, mais qui ont ajouté soit au confortable, soit à l'agrément de la vie : les cheminées, les étriers, le papier, les lunettes, le sucre raffiné, etc. Du progrès physique, Hakewill passe au progrès intellectuel et moral.

1. C'est le titre même de l'ouvrage de Hakewill : An Apology of the power and providence of God in the government 0/ the world or an examination and censure of the common error touching nature' s perpétuai and univenal decay, Oiford 1627.

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Tous les noms les plus illustres du xvi« siècle dans la philosophie, dans les sciences, dans les lettres, sont invoqués pour prouver que l'esprit humain ne dégénère pas. Dans l'ordre moral, il montre la société s'améliorant avec la religion ; l'idolâtrie, les sacrifices humains, les cultes impurs ont disparu, les lois et les mœurs se sont perfectionnées. Nous aurions horreur, dit-il, des cruautés des Romains. Enfin la réforme lui sert à prouver le progrès religieux.

Un autre philosophe du même temps se rattache à Bacon, mais avec plus d'indépendance, et est encore cité avec honneur dans l'école écossaise moderne : c'est lord Herbert de Cherbury. Ce curieux personnage nous offre le coutraste d'une philosophie sage et d'une vie étrange. Original par le tour de son esprit et par la variété piquante de ses aventures, il est en philosophie l'un des premiers précurseurs de la doctrine du sens commun. C'était le temps où les philosophes étaient non plus seulement dans les cloîtres et dans les écoles, mais à la ville et à la cour, mêlant la galanterie à la philosophie, la chevalerie aux lumières, et se piquant de savoir se battre tout autant que de bien penser. Notre illustre Descartes n'est pas si éloigné encore qu on pourrait le croire de ce type du philosophe du xvi« siècle. Il ne laisse pas échapper l'occasion de nous apprendre qu'il est né gentilhomme et quil n'est pas, « grâce à Dieu, d'une condition qui l'oblige à faire métier de la science pour le soulagement de sa lorlune ». U mène une vie

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libre, voyageuse, curieuse, mêlée aux choses du monde, spectateur, il est vrai, plutôt qu'acteur, mais soldat et courtisan en même temps que savant, et sachant mettre, quand il le fallait, l'épée à la main *.

Lord Herbert de Cherbury est, comme Descartes, un philosophe gentilhomme, et sa vie est plus mondaine, plus aventureuse encore que celle de Descartes : il ne s'est pas contenté, comme celui-ci, du rôle de spectateur, il a voulu être acteur sur la scène du monde, « dans les comédies qui s'y jouent ». Lui-même du reste nous a laissé des mémoires curieux et amusants, où il raconte avec vanité et même fatuité ses romanesques aventures. M. de Rémusat n'a pas pu résister ici à son goût de biographe comme il l'avait fait pour Walter Raleigh ; il s'est épris d'un goût vif pour la personne de lord Herbert, trop peu connue des philosophes et craignant de lui donner une part trop disproportionnée dans son ouvrage, il lui a consacré un volume séparé, d'une lecture agréable aux lettrés, et instructif pour les savants.

Né sous le règne d'Elisabeth, en 1583, marié à seize ans à une de ses cousines, après dix ans de mariage, il éprouva le besoin de voir le monde, et il quitta sa femme pour ne plus la revoir. C'est alors que commencent ses aventures. Nous le voyons d'abord à Paris, à la cour de Henri IV, chez les Montmorency, à Chantilly, dont il a laissé une des-^ cription curieuse, et la chasse, l'équitation, la ga-

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