La science des buts, de TéXoç, but, cause finale
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qu'elle étudie dans toutes ses manifestations, il n'y a rien de surprenant à ce que la science de la finalité multiplie indéfiniment les faits de finalité. Ces faits, dit M. de Rémusat, ne servent qu'à prouver une chose et toujours la même : « Il y a du dessein dans la nature. » Ne pourrait-on pas dire de même que la physique se contente d'accumuler des faits pour démontrer cette vérité banale, a il y a des lois dans la nature ? » Outre que cette vérité ne saurait jamais être trop prouvée, n'y a-t-il pas un intérêt véritable à connaître de nouvelles lois, et de plus en plus particulières? Pourquoi, en vertu de la même raison, ne chercherais-je pas à savoir non seulement qu'il y a un dessein en général dans la nature, mais encore quels sont les signes, les espèces et les degrés par lesquels se manifeste ce dessein universel, ou, si l'on veut parler avec la rigueur absolue de la critique, quelles sont les formes de combinaisons, dans la nature, qui ressemblent le plus à des desseins? Il faut bien le dire, il y a telle de ces combinaisons qui excitera toujours plus d'étonnement et d'admiration que la loi physique la plus certaine et la mieux établie. Plus je compare la téléologie et la physique, plus je leur trouve d'analogie, car, si nous sommes autorisés à descendre la série des causes aux effets, pourquoi ne le serionsnous pas à remonter, dans la mesure du possible, des moyens aux buts ? et si la succession des causes secondes nous conduit à la conception de la cause première, pourquoi la succession des fins secondes ne nous conduirait-elle pas à une fin dernière, iden-
tique, selon toute apparence, à la première cause? La physique et la téléologie représenteraient ainsi ce double mouvement d'éloignement et de retour,, du centre vers la circonférence et de la circonférence vers le centre, que la philosophie antique a enseigné dans plusieurs de ces grandes écoles comme la loi suprême de Tunivers. Où donc est la différence entre la physique et la téléologie? C'est que l'une est une science exacte et positive, et l'autre une science philosophique, c'est-à-dire que l'une est autorisée à employer l'expérimentation et le calcul, tandis que l'autre ne dispose que du raisonnement et de l'analogie. L'une arrive donc à la certitude, tandis que l'autre ne peut aspirer qu'à la probabilité. En eflet, si les lois de la nature ne sont autre chose que les « constantes » des phénomènes, on peut s'assurer par l'expérience de l'existence de ces constantes; mais un dessein n'existe que dans l'intention ou la pensée de celui qui agit; et comment puis-je, par Texpérience, entrer dans cette pensée même, surtout s'il s'agit de la première cause^ éternellement voilée derrière les phénomènes du monde? Je ne puis donc, ici, avoir recours qu'à l'interprétation, au déchiffrement de certains signes, à la comparaison entre ce que je connais d'une œuvre faite avec art et les œuvres de la nature, et on comprend alors comment la multiplication des exemples est importante, car, un cas isolé peut être fortuit, mais une multitude innombrable de cas ne peut pas l'être, — et ici c'est le nombre même qui fait la force de l'induction.
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Si la théorie des causes finales est obligée de se défendre contre l'imposante autorité de Descartes, elle peut, en revanche, se recommander d'une autorité non moins puissante, celle de Newton. « Le principal objet de la philosophie naturelle, dit ce grand homme, est de remonter des effets aux causes jusqu'à ce qu'on arrive à la première cause de toutes, laquelle, certainement, n'est pas mécanique et non seulement d'expliquer le mécanisme du monde, mais surtout de résoudre des questions telles que celles-ci : D'oii vient que la nature ne fait rien en vain, et d'où naissent cet ordre et cette beauté que nous voyons dans l'univers? Comment se fait-il que les corps des animaux soient faits avec tant d'art, et pour quelles fins ont été disposées leurs diverses parties? L'œil a-t-ii été formé sans la science de l'optique et l'oreille sans la connaissance de l'acoustique? » A ces questions profondes, Newton répondait qu'il existe « un être incorporel, vivant, intelligent, omniprésent, qui, dans Tespace infini, comme dans son sensorium, voit les choses en elles-mêmes, les perçoit dans leur intégrité, les comprend pleinement parce qu'elles lui sont immédiatement présentes, tandis que nos sens n'en aperçoivent que les images par la perception. Dieu, pour lui, n'était pas seulement l'âme du monde, mais le seigneur universel, iravTOxpaTwp. La domination de l'être spirituel constitue Dieu, et Dieu à son tour, en tant qu'il dure et existe partout et toujours, constitue l'espace et la durée. L'unité de la personne humaine n'est qu'une image de l'unité de Dieu.
Dieu est tout entier semblable à lui-même, et en quelque sorte tout œil, tout cerveau, tout bras, dans un sens incorporel ' ; de même que Taveugle n'a pas idée des couleurs, de même nous n'avons aucune idée de la manière dont le Seigneur souverainement sage sent et comprend tout. Nous ne le connaissons que par sa sagesse et par l'admirable structure des choses, per optimas rerum structuras. Telle est, dans ses traits généraux, la théologie de Newton, et nous pensons, avec M. de Rémusat, que jamais plus grande autorité n'aura été donnée à la preuve que Kant appelait physico-théologique, et dont, même en la critiquant, il ne parlait jamais qu'avec respect.
Le nom par lequel se termine la période qu'a embrassée M. de Rémusat, et qu'on pourrait aussi bien considérer comme le premier nom d'une période nouvelle, est celui de Locke. Locke, en effet, appartient beaucoup moins au xvii® siècle qu'au xvni*. Il est le maître de Condillac et de Voltaire, de Rousseau et de Turgot : de lui dérivent tous les philosophes anglais et écossais du siècle, Berkeley, Hume, Adam Smith, Hutcheson, et même Reid et Stewart. Le sage Locke, comme on l'appelait, semblait alors avoir fondé définitivement la philosophie en lui donnant une méthode certaine et rigoureuse, perfectionnée par Condillac, à savoir l'analyse des sensations. Dans l'ordre politique, il
1 . Un des vieux philosophes de la Grèce, Xénophane, disait dans le même sens, et d'une manière non moins sublime : OOXoç ôpô, oOXoç 6è voeT, oo>oç ÔèVdxotkt, <c tout entier il voit, tout entier il pense, tout entier il entend ».
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établissait les conditions essentielles des gouvernements libres; dans son traité de V Éducation des enfants, il devançait V Emile de Rousseau, et son Christianisme raisonnable a inspiré le Vicaire savoyard. Un tel nom a certainement le droit de compter parmi les plus glorieux. Même en métaphysique et en idéologie, la part de Locke reste grande et considérable, quelque réserve que l'on fasse sur ses doctrines. Il est le véritable fondateur de la psychologie expérimentale. On fait honneur à Descartes de l'invention de la méthode psychologique ; mais peut-on appeler psychologie l'affirmation de l'existence personnelle comme base de la métaphysique ? Dire : Je pense, donc je suis, est un principe profond comme principe de toute certitude ; mais comme fait psychologique, ce n'est pas une grande découverte de s'apercevoir qu'on existe. Le seul ouvrage de psychologie proprement dite dans Descartes est le Traité des passions; cependant, il est plus physiologique que psychologique, et il y est bien plus question des esprits animaux que des phénomènes de l'âme. Après Descartes, paraît un admirable ouvrage, mine précieuse pour la psychologie expérimentale, la Recherche de la vérité, de Malebranche ; on y rencontre les plus heureuses et les plus ingénieuses observations; seulement, la psychologie y est encore constamment mêlée, d'une part, à une physiologie arbitraire, et, de l'autre, à des développements littéraires souvent ravissants, mais qui sont plus d'un moraliste à la La Rruyère que d'un analyste sévère de l'esprit humain. C'est donc par Locke que
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la psychologie moderne a été véritablement fondée comme science distincte, et, ce qui mérite d'être remarqué, c'est que c'est lui qui, le premier, l'a séparée de la physiologie'. Ainsi, cette séparation, que l'on a si souvent reprochée à l'école spiritualisle française, a précisément eu pour auteur celui qui passe pour le chef du sensualisme moderne, et la même séparation a persisté dans la philosophie de Condillac jusqu'à Cabanis.
Non seulement Locke a fondé la psychologie expérimentale, mais, dans cette psychologie, il est une partie dont il est entièrement créateur: c'est ce qu'on a appelé Yidéoîogie, à savoir : la classification, l'analyse et l'étiologie de nos idées. C'est depuis lui que celte question a dominé en philosophie, au point d'avoir donné son nom à une école : l'école des idéologues; c'est aussi à lui que revient la recherche de la psychologie du langage, si étroitement liée à l'analyse des idées. Enfin, la pensée d'une critique de l'entendement humain, comme condition préalable de la métaphysique, appartient à Locke aussi bien qu'à Kant, et il l'a lui-même exprimée en propres termes dans la préface de son
1. Ce n'est pas par hasard et sans y penser que Locke a séparé la psychologie et la physiologie : c'est volontairement et intentionnellement, comme le prouve ce passage de la préface de VEssai : « Je no m'engagerai pas à considérer ici la nature de l'âme, à voir ce qui en constitue l'essence; quels mouvements doivent s'exciter dans nos esprits animaux ou quels changements doivent arriver dans notre corps pour produire certaines sensations ou certaines idées. Quelque curieuses que soient ces spéculations, je les éviterai comme n'ayant aucun rapport à mon but. Il suffira d'examiner les différentes facultés de connaître qui se rencontrent dans l'homme » .
ouvrage. Que s'il n'a pas exposé des vues aussi hardies et aussi profondes que celui-ci sur les lois et la valeur de nos facultés, c'est peut-être parce que, plus circonspect et plus fidèle à la méthode d'analyse et d'observation, il s'est borné à l'étude de nos facultés, au lieu que Kant, les supposant préalablement connues, ne s'est occupé que d'en deviner les fonctions, à peu près comme un savant qui ferait la physiologie du corps humain sans en avoir fait l'anatomie.
Quant au fond même des doctrines de Locke, c'est avec raison que ses modernes apologistes ont fait remarquer qu'on en avait exagéré le caractère sensualiste. On est toujours tenté, dans la controverse philosophique, de pousser à outrance les. principes de ses adversaires afin de les rendre responsables de toutes les conséquences, logiques ou non, que ces principes ont pu porter plus tard entre les mains de disciples intempérants. C'est ainsi que M. Cousin, engagé dans une lutte décisive contre l'école sensualiste, a cru ne pouvoir mieux faire que de couper l'arbre à la racine en réfutant Locke, et avec lui toute l'école condillacienne ; mais la philosophie de Locke avait un tout autre caractère que celle de Condillac : en distinguant deux sources d'idées, la sensation et la réflexion, que Condillac réduisit à une seule, Locke réservait une part légitime à l'activité de l'esprit, et Leibniz a pu dire avec raison que cette doctrine, bien entendue, revenait précisément à la sienne, à savoir que rien ne préexiste aux sens, « si ce n'est l'enten-
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dément lui-même ». D ne faut pas croire non plus que ce principe de la réflexion fût chez Locke un principe inerte, admis par acquit de conscience; il lui fait jouer un rôle vraiment actif : c'est ainsi, par exemple, que la grande théorie qui fait dériver l'idée de cause de la conscience de notre pouvoir personnel, théorie qui est l'honneur de Maine de Biran, appartient déjà à Locke. Et si l'on a fait honneur à Biran et à Laromiguière d'avoir revendiqué la part de l'activité dans les phénomènes de l'esprit, pourquoi le même honneur n'appartiendrait-il pas au philosophe qui avait réservé cette part, tout en faisant naître nos idées de l'expérience? Qu'il y ait d'ailleurs déjà dans Locke quelques tendances semblables à celles qui ont dominé au xvni^ siècle, on ne peut guère le contester; mais, s'il ne s'y est pas abandonné, ce n'est pas qu il ne les connût pas, puisqu'il avait eu Hobbes sous les yeux, c'est que la rectitude de son jugement et l'élévation de son âme l'ont retenu sur une pente où il pouvait être entraîné par quelques-uns de ses principes. Ses apologistes ont eu raison de dire qu'il est éminenmaent Anglais. Il est en tout un génie libéral ; et, métaphysique à part, il devra toujours être nonmié avec respect comme un ami de l'humanité.
Le jugement que nous portons sur Locke, et qui ne diffère pas beaucoup de celui auquel s'arrête M. de Rémusat, est à peu près celui que l'on peut porter sur la philosophie anglaise en général, dont y Locke est, ainsi que Bacon, une parfaite expression. Un empirisme tempéré, tel est, sauf quelques phi-
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losophes systématiques tels que Berkeley et Hume, et quelques modernes, le caractère uniforme de cette philosophie. Locke nous représente parfaitement la dose de génie spéculatif qui convient à l'esprit anglais. La philosophie, en ce pays, a presque toujours été une philosophie moyenne, où le goût de l'observation et des faits s'est uni à un sentiment sincère de respect et de foi pour les choses religieuses. La méthodologie, la théologie naturelle et la psychologie expérimentale, telles ont été les études favorites de nos voisins, et l'on peut dire qu'ils y ont excellé. Quoiqu'on puisse trouver, parfois, cette philosophie un peu terre à terre, cependant, l'abus des spéculations subtiles, semblables à celles dont l'Allemagne nous a si longtemps donné le spectacle, nous ramènerait volontiers à une philosophie plus terrestre et plus sobre. Lorsqu'on a entretenu un commerce de quelque temps avec les philosophes allemands, lorsqu'on s'est « baigné dans l'éther pur » du moi de Fichte et de Vahsolu de Schelling, selon l'expression que Hegel appliquait à la substance de Spinoza, ou encore dans les sombres eaux de la philosophie de la volonté et de l'inconscient, on éprouve un véritable rafraîchissement dans l'étude de ces philosophes plus humains, que n'abandonne jamais le sentiment de la réalité, que l'expérience guide et contient, et qui rappellent sans cesse aux penseurs ce conseil de Bacon : Ce qu'il faut attacher à l'entendement, c'est non pas des ailes, mais du plomb. Kant, sous une autre forme non moins ingénieuse, nous donne le même conseil
lorsqu'il dit : « La colombe qui s*élance dans l'air, dont elle sent la résistance, pourrait croire qu'elle volerait encore mieux dans le vide. » Nous sommes loin, bien entendu, de vouloir abandonner les droits de la métaphysique, et de sacrifier aux autels de l'empirisme ; nous disons seulement que la philosophie anglaise a un rôle utile et bienfaisant : elle est un garde-fou. A la vérité, l'empirisme anglais, jusqu'à ces derniers temps, avait toujours été plus ou moins tempéré par le sens commun et par les croyances religieuses ; depuis quelques années, sous l'influence du positivisme et des sciences, il a pris un caractère tranchant et aigu, qui n'avait jamais été jusque-là son défaut, et il s'est laissé aller à des conséquences systématiques, non moins arbitraires que les hypothèses allemandes. C'est là une phase nouvelle de l'esprit anglais, dont on ne peut encore apprécier la portée; mais, toutes réserves faites sur ces nouvelles formes de la spéculation anglaise, on peut dire que la philosophie de Bacon, de Newton et de Locke occupe dans la philosophie universelle une place aussi nécessaire, sinon aussi haute que celle de Platon et de Descartes.
LE
' SCEPTICISME MODERNE