Dans le sens \ai\n y enormis, hors de règle
LE SCEPTICISME MODERNE
Christ mourant au Golgotha n'est pas un symbole d'ascétisme, mais un symbole de bonté, de charité et d'amour. »
On voit par l'exemple de Pascal (je prends le plus grand) ce que devient une théologie quand elle est privée du soutien d'une saine et forte philosophie, et lorsqu'elle s'allie au scepticisme pour obtenir l'entier abattement de la raison. On ne peut sans doute demander aux théologiens de consentir à l'indépendance absolue et souveraine de la philosophie, car ce serait sacrifier leurs propres principes ; mais ils peuvent voir qu'une trop grande défiance à l'égard de la raison conduit à des extrémités aussi périlleuses pour l'orthodoxie que pour le bon sens. Que cela soit un avertissement pour les théologiens excessifs qui ne voient que des ennemis dans les libres penseurs. Le rationalisme a du bon, ne fût-ce que comme correctif aux entraînements fanatiques d'un mysticisme déréglé.
Au reste, il est juste de le reconnaître, à part la défiance bien naturelle qu inspire toute philosophie indépendante à la théologie révélée, il est certain que le scepticisme théologique a reculé plutôt qu'il n'a fait de progrès dans ces dernières années. Un exemple solennel, celui de l'abbé de Lamennais, a prouvé qu'une telle tactique n'est pas une garantie bien solide pour la foi. Nos théologiens les plus éclairés, le père Gratry, l'abbé Hugonin, Mgr Maret, sont tous très opposés à cette fausse doctrine. Saint-Sulpice, qui est le centre des bonnes études théologiques en France, l'a toujours combattue, et
récemment encore nous entendions à Notre-Dame un prédicateur éclairé, le père Hyacinthe, défendre fortement et noblement la cause de la raison et de la philosophie, j'ajouterai même de la société moderne, contre l'école traditionnaliste. Rome, elle-même, dans qualre propositions célèbres promulguées il y a une dizaine d'années, a expressément condamné l'opinion qui conteste à la raison le pouvoir d'établir l'existence de Dieu et de l'âme, les grandes vérités de la morale, enfin les principaux articles de la théologie naturelle. Comme la philosophie n'a pas toujours le bonheur d'être d'accord avec Rome, c'est un devoir pour elle de reconnaître qu'en cette circonstance Rome a montré autant de sagesse que de lumières, et il serait fort à désirer, dans l'intérêt de la paix et de la fraternité, qu'il en fût toujours ainsi.
Lorsque la théologie combat la philosophie et veut la détruire parmi les hommes, elle entreprend l'impossible, car il faudrait pour cela qu'elle supprimât un instinct irrésistible de la nature humaine, le besoin d'examiner et de comprendre. Le théologien comprend médiocrement la force d'un tel besoin, parce qu'en général il ne l'éprouve pas (autrement il serait un philosophe) et ne cherche guère à le satisfaire. La théologie répond pour sa part à un tout autre besoin de l'âme, le besoin de croire et de systématiser ses croyances. C'est par l'ordre et l'enchaînement des doctrines que la théologie, j'entends la théologie catholique, a un côté scientifique; mais elle ne fait qu'ordonner et eu-
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chaîner, elle ne cherche pas, si ce n'est peut-être dans la controverse, où le besoin de se défendre la force à découvrir des armes nouvelles : par là elle commence à ressembler à la philosophie, sans jamais se confondre avec elle tant qu'elle persiste à s'appuyer sur une doctrine consacrée. La philosophie au contraire est fiUe de l'examen, elle ne veut rien affirmer qu'elle n'ait trouvé par l'analyse et la réflexion. Ses dogmes sont ses conquêtes et non pas ses chaînes. EUe va donc à la découverte, et c'est pourquoi elle va souvent à l'aventure, c'est pourquoi aussi chaque philosophe va de son côté persuadé qu'il a trouvé le vrai chemin et que tous les autres se trompent. Cette recherche libre et personnelle est et sera toujours la tentation et l'appât du philosophe. Le théologien, habitué à la sécurité que donne une foi bien établie, comprend difficilement qu'on puisse prendre plaisir à vivre au sein des mouvements et des oscillations du sol philosophique. Il s'en faut, en eflet, que ce soit là un plaisir sans mélange, et je ne le conseillerais pas volontiers à ceux qui n'aiment que la paix ; mais penser par soi-même et n'obéir qu'à la lumière de la raison, c'est une des plus fortes et des plus hautes passions de l'homme. Celui qui l'éprouve assez pour lui consacrer sa vie est un philosophe, celui qui ne l'éprouve pas peut très bien se dispenser de se livrer à la philosophie ; mais qu'il ne cherche pas à en détourner les autres.
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Comment passer de Pascal à Rant? Quelle transition liera l'un à l'autre deux personnages si dissemblables, et qui paraissent appartenir à deux mondes? Chez l'un, toutes les pensées ont traversé le cœur et se sont échauffées de toutes les ardeurs de la passion. Troublé par le problème de la destinée humaine jusqu'au point d'en perdre presque la raison, sceptique et croyant à la fois, portant une sorte de fanatisme dans le doute comme dans la dévotion, maudissant la vie avec tant d'exagération qu'on pourrait croire qu'il l'avait trop aimée et qu'il lui en voulait de ne pas lui avoir donné ce qu'il en espérait, ayant jeté des éclairs dans la science conmie dans la philosophie, mais pardessus tout grand écrivain, apologiste original et paradoxal de la religion, mais, malgré tous ses efforts, ayant contribué pour sa part à la dissolu-
tion des antiques croyances, tel a été Pascal, qu'on peut définir d'un mot ; un homme, une âme, une flamme.
Transportons-nous maintenant sur les confins du nord, à l'extrémité orientale de la Prusse, dans cette ville froide et lointaine de Kœnigsberg où bien peu de voyageurs ont la curiosité d'aller chercher les vestiges et les souvenirs de la Critique de la raison pure. C'est là qu'est né, c'est là qu'est mort, c'est là qu'a enseigné pendant trente ans 1 immortel Kant, le maître et le roi des philosophes allemands. Là l'enseignement de la philosophie n'est pas, comme ailleurs^ plus ou moins lié par la tradition, par les convenances, par les habitudes, à un système d'idées consacré. La pensée est souverainement libre ; elle n'a jamais connu depuis une telle liberté. Comme Pascal, Kant associe à un speclicisme illimité une foi austère, et il rend à la pratique ce qu'il refuse à la raison spéculative; mais il n'obéit jamais qu'à la science pure, et la passion n'a aucune part à ses raisonnements; ce n'est pas une personne, c'est une idée. Quelquefois du sein de ces froides abstractions s'élève tout à coup un cri noble et fier qui part de l'âme et parle à l'âme; mais rien n'est plus rare, et d'ordinaire c'est à peine si l'algèbre est plus abstraite, plus impersonnelle que cette philosophie hérissée et enveloppée, qui recouvre les plus rares finesses de la pensée des formes les plus repoussantes du pc Jantisme scolastique. Néanmoins, sous cette forme surannée, que de hardiesse, que de liberté, quelle
jeunesse de pensée, quelle absence de préjugés, quelle profondeur ! Et dans la morale que de grandeur et de sérénité ! Quant à l'homme lui-même, il paraît avoir assez peu connu les troubles et les tumultes de la vie. Il n'a jamais quitté sa ville natale, tout entier à sa chaire et à la construction de sa doctrine, vivant seul et dans la retraite avec une régularité toute monastique. N'ayant pas eu de ménage et, selon toute apparence, n'ayant guère connu la passion, il n*a aimé que la science et la vérité. Sur la fin de sa vie seulement, un éclair d'enthousiasme a traversé cette âme austère et virile: ce fut la révolution française qui l'alluma. Ce grand espoir d'une émancipation universelle fit sortir de sa tranquillité habituelle ce penseur abstrait et glacé, et l'on vit le noble vieillard courir chaque jour sur la grande route pour avoir plus tôt les nouvelles attendues par tous avec anxiété. Il meurt après quatre-vingts ans, ayant eu le temps d'édifier tout son système, d'en publier lui-même toutes les parties, n'ayant laissé aucune région de la science étrangère à ses études, et entouré d'une puissante école appelée au plus florissant avenir. Sereine et froide, pleine de jours et d'œuvres, telle a été la vie de Kant; ardente, désolée, tranchée prématurément, telle a été la vie de Pascal. Leur philosophie reflète leur existence. L'un et l'autre sont sceptiques; mais l'un avec amertume et insolence semble défier la raison et prendre plaisir à l'insulter, l'autre froidement et méthodiquement analyse, discute, critique, demande à cette même
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raison ses titres et ses comptes avec l'impitoyable tranquillité d'un juge. Tous deux unissent à un scepticisme illimité une foi profonde, et essaient de reconstruire d'un côté ce qu'ils détruisent de l'autre; mais la foi du premier est une foi religieuse et mystique, jailj^sant de l'âme comme un coup de grâce dans une extase mystérieuse ; la foi du second est une foi stoïque et morale, ayant son point d'appui dans une conscience aussi ferme que pure. Pour l'un, la foi a pour objet la croix et Jésus, pour l'autre le devoir et la vertu. Tels ont été, aux points les plus opposés et les plus extrêmes, les deux grands maîtres du scepticisme moderne.
Un système aussi compliqué et aussi fortement lié que celui de Kant est bien difficile à résumer. M. Emile Saisset a rempli cette tâche autrefois dans la Revue * avec un rare bonheur, et c'est cette large et rapide analyse qui est devenue le chapitre consacré à ce grand nom dans le livre qui vient d'être publié. Nous n'avons plus aujourd'hui qu'à en recueillir les principaux traits dans ce qui touche à notre sujet, c'est-à-dire au scepticisme de Kant.
Kant avait cinquante- sept ans, lorsqu'il publia, en 1781, l'ouvrage immortel qui devait opérer une révolution si extraordinaire dans l'histoire de la philosophie .
Jusque-là, il n'avait été lui-même qu'un de ces nombreux penseurs et écrivains qui s'efforçaient à l'envi de modifier, de transformer, de renouve-