LE DERNIER MOT D'UN MATÉRIALISTE
couvert nous exposerait. » — « C'est là, » répond Diderot, « le remords du scélérat. » Mais n'en est-il pas un autre ? Lors même que le plaisir serait le but des actions, encore devrions-nous distinguer « le plaisir et l'attente du plaisir, » distinction que faisait déjà Épicure lui-même. Le plaisir est tout physique ; l'attente du plaisir est déjà un phénomène de tout autre ordre. « La maladie et la crainte de tomber malade sont-elles une même chose ? La faim est dans le gosier; la crainte de la faim est dans l'entendement. » Helvétius disait brutalement que pour le soldat qui va à la tranchée, l'écu de la solde est « représentatif d'une pinte d'eau-de-vie » . Diderot lui oppose l'exemple de ce soldat à qui l'on offrait cent louis pour trahir, et qui répondait : « Mon capitaine, reprenez vos cent louis : cela ne se fait pas pour de l'argent. » A la plate et pauvre doctrine d'Helvétius, Diderot oppose l'enthousiasme du savant, du patriote, de l'homme religieux: « Gomment résoudrez-vous en dernière analyse à des plaisirs sensuels, sans un pitoyable abus de mots, ce généreux enthousiasme qui expose les hommes à la perte de leur liberté, de leur fortune, de leur honneur et de leur vie? Quel rapport entre l'héroïsme insensé de quelques hommes religieux et les biens de ce monde? Ce n'est pas de s'enivrer de vins délicieux, de se plonger dans un torrent de voluptés sensuelles; ils s'en passent ici, et n'en espèrent pas là haut; ce n'est pas de regorger de richesses; ils donnent ce qu'ils en ont. Voilà ce qu'il faut
expliquer. Quand on établit une loi générale, il faut qu'elle embrasse tous les phénoinrues, et les actions de la sages'='e et les écarts de la l'olie . »
Dans la doctrine d'IIelvétius la plupart des règles de la morale s'expliquent par des conventions sociales. Diderot combat encore cette doctrine: « Qu*un sauvage, dit-il, monte à un arbre pour cueillir des fruits, et qu'un autre sauvage survienne pour s'emparer de ces fruits, celui-ci ne s*enfuira-t-il pas avec son vol ? 11 me semble que, par sa fuite, il décèlera la conscience de son injustice et qu'il s'avouera punissable ; il me semble que le spolié s'indignera, poursuivra le voleur, et aura conscience de l'injure qu'on lui aura faite. Le sauvage n'a pas de mots pour désigner le juste et l'injuste ; il crie; mais ce cri est-il vide de sens ? N'est-ce que le cri de l'animal? Entre l'homme et IV.nimal, il se peut que la seule loi soit la loi de la force : mais en est-il de même d'homme à homme ? « L'homme pe::se-t-il d'un lion qui l'attaque comme d'un tyran ([ni l'écrase ? Non. Quelle différence met-il donc entre ces deux malfaiteurs, si elle ne dérive pas de qu(;lque prérogative naturelle, de quelque idée confuse de la justice? Mais si le persécuté a cette idée, pourquoi manquerait-elle au persécuteur? »
On peut trouver que cette réfutation d'Helvétius n*est pas assez philosophique, qu'elle est œuvre de sentiment, plus que d'analyse et de critique sévère. Lui-même semble le dire : « Cet ouvrage m'attriste de tout, il m'ôte mes plus douces illusions, y Peu